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NIRVANA - NEVERMIND (1991)

L'enfer, c'est les autres ...

10 Septembre 1991. Un single, « Smells like Teen Spirit », d’un obscur groupe bruyant de Seattle, Nirvana, sort dans l’indifférence générale. Deux semaines plus tard, paraît l’album « Nevermind », dans une indifférence tout aussi générale.
Quelques mois plus tard, presque tous les titres de ce disque, dont bien évidemment « Smells like Teen Spirit », passent quasiment en boucle sur tous les médias de diffusion, « Nevermind » s’est vendu par millions, le monde entier découvre le grunge, et des millions d’ados la tête dans le sac et l’esprit désabusé, se sont trouvé une rock-star iconique, le chanteur-compositeur de Nirvana, Kurt Cobain …
Ce conte de fées, version cheveux gras et Fender Jaguar, tous ceux qui ont eu un jour l’occasion de sortir un skeud avec leur nom écrit dessus en ont rêvé. Tous sauf Cobain … on connaît la suite et la fin …

Un triomphe totalement improbable en provenance des USA, colonisés en ce début des années 90 par le rap sous toutes ses formes et la musique middle of the road. A l’ombre desquels quelques zozos « différents », rêvant de rocks énergiques sur fond de guitares stridentes essayent de tracer leur route, réfugiés sur des labels aussi motivés que fauchés. Un des plus courus est Sub Pop, basé à Seattle. La tête d’affiche de Sub Pop est Mudhoney, dont quelques rares types s’échangent le nom sous le manteau. Et dans cette ruche électrique, on trouve Nirvana qui en plus de quelques singles, a même sorti un album « Bleach », encensé par les huit fans du groupe et ignoré par le reste de l’humanité. Rétrospectivement, « Bleach » se verra qualifié de brouillon génial, ce qui est quand même pousser le bouchon un peu loin pour cette bouillasse sonore bruyante et bâclée.
« Bleach » participe avec les autres parutions de Sub Pop d’un effet de bouche à oreille qui finit par intéresser les majors. Il existerait au Nord de la Côte Ouest, autour de Seattle, la brumeuse et pluvieuse cité qui a vu naître Jimi Hendrix, toute une scène énervée balançant son indolence rageuse sur fond de guitares saturées. Toutes les majors veulent un groupe de cette scène, et si possible celui qui va devenir célèbre, surclasser ses concurrents et collègues dans cette mouvance que l’on qualifie de grunge (un mot qui ne veut rien dire, dérivé de l’argot « grungy » que l’on peut traduite par sale, craspec, un truc de ce genre …). Sur les conseils de Kim Gordon, bassiste de Sonic Youth (qui sait ce qu’est la musique bruyante et dissonante), David Geffen (qui sait ce qu’est faire du pognon avec de la musique, lui qui a signé par le passé les Eagles et Guns N’Roses) pose un contrat devant le museau des types de Nirvana.
Et Cobain, parce que Nirvana c’est Cobain, accepte le deal. Il a de nouvelles compos, un nouveau batteur, un certain Dave Grohl, et le vieux poteau Chris Novoselic fera l’affaire à la basse. Ah oui, je vous ai pas dit, Nirvana est un trio. Pas un power trio à la technique superfétatoire, genre Cream ou Experience, non, juste trois types qui envoient la sauce avec leurs moyens sans trop se soucier de comment sonnera le résultat … Un studio est réquisitionné en Californie, un producteur pas très couru, Butch Vig (qui vient de bosser sur une rondelle des à peu près inconnus Smashing Pumpkins) dépêché aux manettes. Souci, Cobain n’aime pas le son que Vig met en place. Palabres et médiation de Geffen, le mixage sera assuré par Andy Wallace, habitué des sessions des trashers crétins de Slayer, la production restant confiée à Butch Vig. Depuis, des milliards de types nous refont le coup de « Raw Power » (mix de Bowie ou d’Iggy, choisissez votre camp), que « Nevermind » est surproduit, avec un rendu commercial, bla bla bla … Que je sache, il n’existe qu’une version de « Nevermind » donc tout ce baratin, c’est juste pour strictement rien. Et puis, jeunes ( ? ) puristes ( ?? ), sachez que si à moment donné le type qui fait le disque a l’imagination aussi sèche qu’un vagin de centenaire (pas la peine de téléphoner à Marlene Schiappa, j’assume mes vannes pourries rétrogrades et machistes), tu peux foutre à la console les fantômes de George Martin, Phil Spector, Lee Perry et Rick Rubin (je sais, ils sont pas tous morts, faites chier avec vos remarques à la con), tu te retrouveras avec une daube au final …

Cobain a écrit seul tous les titres de « Nevermind », acceptant juste des participations minimes sur deux morceaux. Rien ne prédispose ce type ténébreux, asocial et mutique, à donner dans le radio friendly. Même si tout gosse il reprenait Led Zep, ses héros depuis l’adolescence sont les Pixies, Sonic Youth, Husker Du, pour les plus connus, et tout un tas de seconds couteaux du rayon punk hardcore. Plus deux bizarreries assez confidentielles, les Meat Puppets (indé éparpillé passant du coq à l’âne) et les Young Marble Giants (anglais minimalistes). Et Cobain n’a rien à foutre du succès et du star system, ce serait plutôt un puriste du « do it yourself » cher au punk originel.
« Nevermind » repose sur une technique d’écriture qui a fait ses preuves, l’alternance quiet/loud, technique portée à son pinacle par les Pixies. La mélodie et la douceur de la voix sur les couplets, l’explosion hurlée sur le refrain. La majorité des titres de « Nevermind » suivent ce concept à la lettre. Cobain a les mélodies (ouais, Nirvana, c’est pas seulement une sorte de boucan vaguement hardos, écoutez le « Unplugged », et vous vous rendez compte que là, ces titres à poil, sans le moindre artifice ni gimmick, sont naturellement bien foutus, bien écrits) et la voix rauque qui poussée dans ses derniers retranchements ou hurlements, traduit toute la misère qui repose sur ses épaules. Parce que les thématiques sont pas exactement joyeuses, jetant à la face du monde que oui, dans le pays magique des Etats-Unis, y’a pas que des blackos qui font du rap qui sont laissés de côté, il y a aussi toute une jeunesse blanche qui se trouve en totale déconnection avec le modèle social que le monde entier est censé envier et dupliquer. Cette génération que les sociologues auront vite fait de qualifier de X Generation, s’est trouvé un son et un héros.
Même s’il est facile et réducteur de qualifier Nirvana de types arrivés au bon endroit au bon moment. Ce serait oublier que contrairement aux utopies hippies, jamais la musique n’a changé le cours du Monde. Ceux qui se sont retrouvés en haut de l’affiche étaient peut-être plus malins que des collègues moins chanceux, mais parfois aussi ils avaient du talent, et plutôt que de surfer sur l’air du temps, ils contribuaient à le définir. C’est à mon sens ce dont il s’agit avec Nirvana.
Cobain et sa bande auraient pu être les U2 d’une génération dépenaillée, les Sex Pistols d’une nouvelle jeunesse de taudis humains, des Pink Floyd énervés pour minots désabusés. Ils se sont contentés d’être eux-mêmes. « Nevermind » s’appuie sur des morceaux imparables, tellement simples que tout un tas de types ont dû se demander mais putain, pourquoi j’y avais pas pensé. Novateurs dans le ton et l’esprit, mais pile aux confluences du rock, du punk, du hardcore, de la pop.

Il suffit d’écouter les imparables et archi connus « Smells like Teen Spirit », « In bloom », « Come as you are », « Lithium », « Drain you », « Stay away », tous construits sur le quiet/loud. Ils sont l’ossature du disque, de la chair à bande FM et MTV sans que ces considérations commerciales aient seulement été envisagées par Cobain. Le versant fan de punk hardcore de Cobain est représenté par « Breed » ou « Territorial pissings », tempo frénétique, grattes hurlantes et toujours ces lignes mélodiques absentes chez les cadors du genre, genre Bad Brains ou Dead Kennedys, et ne parlons des énervés et énervants de la chapelle hard …
Et puis il y a la façon de jouer ces titres. Cobain double ses guitares, lâchant ses riffs au-dessus des parties rythmiques, sans se laisser à la démonstration (il n’en est pas capable, n’est pas un guitar hero et ne veut surtout pas en être un, voir son solo « étrange » sur « In bloom »). Mais le plus impressionnant sur « Nevermind », c’est pas lui, c’est ce nouveau batteur inconnu Dave Grohl. Tout repose sur ses baguettes, ce type booste tous les morceaux, obligeant les autres à suivre, il crée une dynamique qui fait immédiatement penser aux macchabées Bonham et Moon.
Avec « Nevermind », on a affaire à un des derniers grands disques « à l’ancienne » pensé comme un 33T. Témoins les deux ballades acoustiques, « Polly » et « Something in the way » (avec même un violoncelle sur cette dernière), placés respectivement en sixième et dernière position sur le Cd. Elles concluent bien évidemment chaque face de l’édition vinyle. A noter que sur le Cd original, il y a un titre caché après un long silence, tout en hurlements et stridences, incongru dans le contexte, mais annonciateur du terrorisme sonore que Cobain allait mettre en place pour le successeur de « Nevermind », le très rêche « In Utero ».
Comme disait Neil Young, un adorateur de Nirvana (la réciproque était également vraie) : « Hey Hey My My, Rock’n’roll never die » …



BOB DYLAN - TIME OUT OF MIND (1997)

Résurrection ...
1997. Dylan a cinquante six ans. Ce qui en soi n’est pas grave. Non, là où ça coince c’est qu’il est en roue libre, voire en chute libre artistiquement depuis la fin des années 80. Depuis « Oh mercy » (1989), son dernier bon et grand disque produit par Daniel Lanois.
Il se contente d’enchaîner des concerts (le bien nommé Neverending Tour, même s’il n’aime pas cette dénomination) et des disques qu’il ne prend plus la peine de composer seul, dans une indifférence au mieux polie (le Zim fait partie de ces totems difficiles à abattre).
Bob Dylan & Daniel Lanois
L’homme étant peu enclin à livrer ses états d’âme, va savoir ce qui a bien pu lui passer par la tête pour s’atteler à la confection de ce « Time out of mind ». Ce qui est certain, c’est que quand il a envie de faire de bonnes choses, Dylan ne laisse rien au hasard. Il revient chercher Daniel Lanois pour produire et gratouiller de la guitare. Sous le pseudo de Jack Frost, Dylan coproduit. Mais surtout il s’investit comme ça ne lui était pas arrivé depuis bien longtemps dans l’écriture, joue de la guitare, ressort son vieil harmonica, tapote du piano. Et il va recruter une escouade de fines gâchettes (certains l’accompagnent déjà sur scène), ne lésinant pas sur le casting. Dans lequel figurent entre autres, une flopée de guitaristes (Duke Robillard, Bucky Baxter, Robert Britt, la slideuse blonde Cindy Cashdollar), quatre batteurs dont l’incontournable Jim Keltner, le bassiste Tony Garnier, Augie Meyers aux claviers et last but not least la légende des studios Muscle Shoals Jim Dickinson également aux claviers (curieusement orthographié Dickenson sur le livret) dont le CV remplirait un bottin… Pas exactement des perdreaux de l’année …
L’ambiance du disque est sombre, voire crépusculaire (les textes, toutes les tonalités dans les down ou mid tempo). On a beaucoup causé à l’époque de disque testamentaire, celui d’un génie qui s’apprêtait à tirer sa révérence et voulait d’une fin artistique remarquable et grandiose. Sauf que Dylan a jamais rien prétendu de tel et que de toutes façons ça fait plus de vingt ans qu’il continue de sortir des disques, certains immondes (son disque de chants de Noël en 2009), d’autres plus que dignes (les trois-quatre qui ont suivi ce « Time out of mind »).

La première chose qui frappe lors de l’écoute, c’est cette voix caverneuse, gutturale, mixée le plus souvent très en avant, qui daigne quelquefois chantonner sur la mélodie mais se complaît la plupart du temps dans des talking blues. C’est à mon sens le point de bascule du disque. Déjà que Dylan n’a que peu à voir avec les grandes voix du rock & folk & machin, dans « Time out of mind », ce râle de vieillard orchestré peut être rédhibitoire pour certains. Qui auront tort. Parce que ce disque, il est pas loin d’être dans la poignée des tous meilleurs du Zim.
On le sait, Dylan est une éponge. Un type qui passe sa vie à écouter et jouer de la musique, qui a une culture encyclopédique, à l’instar de Costello, Prince et quelques autres, de tout ce que la musique populaire (et pas seulement binaire) a pu produire au XXème siècle. Bon, son truc à Dylan, là où il est le plus à l’aise, c’est ce qu’on englobe sous le terme générique d’americana, vaste mayonnaise sonore où se côtoient blues, folk, rock et leurs croisements et dérivés. Un genre qu’il a quand même et pas qu’un peu contribué à généraliser, notamment du temps où il se défonçait (et accessoirement enregistrait des disques) avec le Band.
« Time out of mind » aligne des compositions d’un niveau rarement entendu chez Dylan depuis la seconde moitié des années 60. « Time out of mind » joue dans la même cour que « Blood on the tracks », « Infidels » et « Oh mercy », ses trois meilleurs disques des trois dernières décades.
Pour s’en rendre compte, c’est pas compliqué, suffit de mettre la rondelle dans le lecteur et d’appuyer sur « Play ». « Love sick » qui ouvre le disque débute comme une jam, les types finissent d’accorder leurs grattes, on a l’impression le groupe se met progressivement en place, que petit à petit tous les instruments arrivent et se greffent sur ce down tempo plus parlé que chanté. Ça sonne laidback et foutraque comme un JJ Cale des grands soirs, entrelardé par de gros riffs de guitare très Dire Straits (hommage à son ancien pote Knopfler ? joke au énième degré ? ) qui déchirent l’espace.

La voix sépulcrale et la multiplication du Hammond B3 renforcent tout du long du disque cette ambiance crépusculaire, au service de ballades intemporelles (« Standing in the doorway », « Million miles », « ‘Till I fell in love with you », les énormes « Not dark yet » et « Make you feel my love »), toutes tirant sur la corde bluesy. Dylan est encore capable de s’attaquer au rock déglingué très stonien voire carrément keithrichardsien (« Cold iron bound ») manière de montrer que lui il assume son âge, ne joue pas aux éternels jeunes premiers (t’as saisi la petite vacherie, Mick ?) en s’arcboutant sur un tempo rapide hors de propos. La voix concassée et le blues déstructuré montrent que s’il veut, Dylan peut faire un excellent Tom Waits.
Enfin, histoire de faire bouillir quelques neurones, Dylan place à la fin du disque l’épique (plus de seize minutes) « Highlands », comme le contrepoint (ou le négatif, allez savoir avec lui) du « Sad eyed Lady of the Lowlands » qui clôturait « Blonde on blonde ». On peut penser ce qu’on voudra de cet auto-clin d’œil  mais il faut quand même reconnaître qu’il faut être sacrément gonflé pour se lancer dans cet exercice qui est loin d’être honteux face à un de ses titres emblématiques des 60’s …

Et donc en cet an de grâce ( ? ) 1997, tout le monde, bien embêté, a été obligé d’admettre que le vieux Bob Dylan avait encore sorti un grand disque …


Du même sur ce blog :

MATTIEL - MATTIEL (2017)

Brown, his name is Brown ...
Comme l’autre, le Jaaames … et comme lui quelques fois, elle a enregistré à ce disque Atlanta, Géorgie … Et … c’est tout, les similitudes avec le Godfather s’arrêtent là …
Mais par contre, si vous voulez secouer la boîte à souvenirs, elle se pose un peu là, la Mattiel, puisque c’est son prénom qu’elle a choisi comme nom de scène. Apparemment, c’est sa première rondelle, y’a pas de livret et des infos aussi rares que les vols d’autruches au Groenland dans le digipack. Juste une page Facebook entretenue par quelque geek qui poste des trucs sans intérêt tous les quarts d’heure. Seule issue possible : tu mets le freesbee dans le tiroir, t’appuies sur « Play » et tu te démerdes …

Et au bout d’à peine plus une demi-heure, tu restes un peu tourneboulé par ce que tu viens d’entendre. Douze titres et rien à jeter … les grincheux diront que le dernier titre (« Ready to think »), avec sa voix parlée et ses synthés trop en avant n’est pas génial. OK, je vous l’accorde, mais on en connaît beaucoup qui s’en contenteraient et bomberaient le torse s’ils étaient capables de foutre un morceau de ce calibre sur leurs rondelles.
Parce que les autres … on voit pas très bien parmi les jeunes « génies » (rires) de la pop-rock-machin-truc, ni d’ailleurs parmi les plus anciens qui peut espérer ce niveau.
D’abord, Mattiel, c’est une présence vocale mixée très en avant qui transperce les enceintes. Une shouteuse blanche, toujours à fond, ou alors encore plus à fond. Dont la façon d’interpréter renvoie assez fréquemment à Aretha Franklin. Et puis quand elle gueule pas, on pense irrémédiablement à la rétamée Amy Winehouse, ces feulements soul tout en retenue, en présence, au feeling … Impressionnant…
Et c’est pas que de la technique vocale, Mattiel. Y’a de la chanson, derrière tout çà. De la chanson sixties évidemment, la décennie où l’on  a écrite les meilleures. Mais contrairement à tous ces djeunes qui se focalisent sur une période et un genre précis (des groupes de heavy psych, il s’en monte trois cent douzaines par jour, et sortis de leurs gros effets fuzz, que dalle …), la Mattiel survole toute la décennie, touchant à tout avec un égal bonheur.

Vous voulez de la Tamla Motown genre « Please Mr Postman » des Marvelettes ? Ecoutez « Baby Brother » et vous m’en direz des nouvelles, y’a tout, la rythmique chaloupée, les chœurs, les cuivres … Vous vous souvenez du « San Francisco » de Scott McKenzie (ou de Jojo H.), alors « Cass Tech » est pour vous. Vous vous souvenez des blues tribaux aux riffs sales des White Stripes avant qu’ils virent mariachi (oui, je sais, ils enregistraient pas dans les 60’s mais les recopiaient eux aussi intelligemment), « Send dit on over » ou « Fives and tens » sont ce qu’il vous faut. Vous aimez le style Otis Redding (le plein d’octaves et de décibels sous le capot, mais toujours en retenue classieuse), jetez les deux oreilles sur « Just a name ».
Non contente de sonner comme les légendes, la Mattiel se paye aussi le luxe de ridiculiser en un seul titre ceux et celles qui avant elle s’étaient adonnés au même genre d’exercice. Le premier titre, « Whites on their eyes », c’est de la PJ Harvey des deux premiers disques, quand elle enregistrait et chantait toutes tripes en avant … quand le tempo s’accélère façon dragster, genre punk mélodique d’il y a trente ans, c’est le fantôme des disparus Supergrass qui s’agite (« Bye bye »). Cette Mattiel, même si sa voix est beaucoup plus aigue, c’et la Winehouse de cette fin de décennie (« Not today », « Count your blessings »). Et on reste bouche bée à l’écoute de « Salty words », dans le Top Ten des meilleures chansons sixties sorties trop tard …

Disque de l’année … au moins …



BLACK SABBATH - PARANOID (1970)

Doom Doom Boys ...
J’avais jamais accroché à Black Sabbath. Mon psy m’a dit que ça remontait à mes années collège. En ces temps-là (début des 70’s), les gars qui écoutaient de la musique étaient soit Led Zep, soit Purple (les has been en étaient restés aux Beatles et aux Stones, les cons …). Moi je faisais tourner en boucle le premier Maxime Le Foxterrier, sa poésie gentiment baba (« San Francisco ») et libertaire (« Parachutiste »)... Nobody's perfect… Et puis y’avait trois quatre mecs patibulaires mais presque, tignasse plus longue et plus sale que la moyenne, jeans pattes d’eph à la propreté douteuse, et treillis pourris de l’armée US avec écrit au feutre noir le nom de Black Sabbath, et qui toisaient toute la cour de récré d’un air méchant et d’un œil noir. Comme les filles ne les regardaient pas, ou dédaigneusement, j’ai logiquement conclu que Black Sabbath, c’était de la musique de cons faite pour des cons.
Black Sabbath 70
Des lustres plus tard, j’ai jeté une oreille distraite sur leurs premières rondelles, bof … Et puis de toutes façons, ils étaient vite devenus totalement ringardisés, l’espèce de machin qui subsistait encore sous ce nom était l’objet des moqueries des hardeux. Si même eux en voulaient pas … Encore plus tard, le nom de Black Sabbath est revenu avec insistance, des nuées de gonzos créaient de multiples chapelles de l’église hard (heavy, dark, doom, death, sludge, que sais-je encore …) et citaient les quatre corniauds de Birmingham comme la référence ultime, ceux qui avaient mis au monde la frange la plus noire du rock …
Afin d’assurer ma réputation partagée par moi d’encyclopédiste du binaire, j’ai rouvert le dossier Sabbath. Au début. Et là, y’a un skeud qui clignote, « Paranoid », parce que quasiment tous ses titres se retrouvent dans les Best of et compiles diverses consacrées au quatuor originel.
Autant y aller franco, « Paranoid », c’est du lourd. Beaucoup mieux, beaucoup plus fort, plus lourd, plus fou, que dans mes souvenirs. Bon, ça relève pas non plus de l’épiphanie, mais ça déchire proprement. Pourtant, c’est bête comme chou, la musique du Sab.
C’est d’abord une réaction. Une réaction au Swingin’ London. Les quatre de Black Sabbath viennent de Birmingham, cafardeuse cité industrielle des Midlands. Un patelin où si t’as de la chance, ton avenir c’est une silicose la cinquantaine venu dans la mine, ou une vie dans une boîte métallurgique (Iommi a laissé quelques phalanges sur une machine à l’usine). Alors quand tu vois les Beatles de la pochette de « Sgt Pepper » ou les Stones de « Satanic Majesties », c’est un monde inaccessible pour toi, petit prolo fumeur de joints et buveur de pintes le week end. Iommi, toujours lui, a pu juger sur pièces le Swingin’ London, puisque pendant le court laps de temps où il a fait partie de Jethro Tull, il a participé au raout psyché du « Rock’n’roll circus ». Ces types (Iommi, Osbourne, Ward, Butler) qui commencent à se croiser dans des groupes du dimanche à Birmingham, ils prennent une grosse baffe à l’écoute des Ricains lourds et violents genre Vanilla Fudge, Iron Butterfly, Blue Cheer. Le son du Sab, il vient de ceux-là, et pas des fanfreluches londoniennes…
Les mêmes en couleur
Les rythmiques de plomb, la lourdeur lancinante, seront leur signature musicale. Coup de bol (ou de génie), ils vont barbouiller tout ça de satanisme à deux shillings véhiculé par les films de la Hammer. Cette provocation potache, leur rock violent au ralenti, les feront immédiatement remarquer. En 1970, ils sortiront deux disques, le premier éponyme et ce « Paranoid ».
Black Sabbath prend le rock à rebrousse-poil. Faisant de leur défauts (une technique plus qu’hésitante, un look anti-glamour au possible, une crétinerie assumée, de la provocation simpliste, du satanisme de pacotille, …) des qualités dans lesquelles vont se reconnaître tous ceux qui jamais ne risquent de monter dans l’ascenseur social. Le Sab des débuts est le groupes des prolos, des asociaux, des cons et des moches. Plus tard viendront les dérangés et bas du front séduits par l’occultisme de carnaval …
Les Sab sont incapables d’écrire une chanson « dans les règles de l’art », de concevoir des ponts, des arrangements. Ils font se succéder des séquences (on fait tourner un riff en boucle, on enchaîne sur un mini solo de batterie, on change brutalement de tempo ou de mélodie, et on accole tout ça à la va comme je te pousse), privilégiant bien sûr les down ou mid tempo (c’est plus facile de trouver les notes quand ça va pas vite) aux accélérations façon dragster d’Hendrix ou à la virtuosité des power trio genre Cream. Et dans un logique réflexe spinaltapien, le Sabbath joue fort et très saturé. Réunissant par là-même tous les ingrédients pour sortir des disques grotesques avec une régularité métronomique. Sauf que là, à leurs débuts, et plus particulièrement sur « Paranoid », la sauce prend et tous ces titres fonctionnent.
On attaque avec « War pigs », le morceau anti-guerre. Qui n’arrive pas à la cheville de « Masters of war » ou de « Machine gun », mais l’important n’est pas là. On est bluffé par cette ambiance brute, noirâtre, les riffs lancinants de Iommi, les roulements de toms de Ward, cette affreuse voix de crécelle dans les aigus de l’Ozzy.
Il y a là une patte sonore, une recette assez unique. Que le groupe va répéter sur quasiment tous les titres du disque. « Paranoid » est un bloc, un pavé lourd, mal dégrossi, mais un putain de pavé quand même …
Les mêmes live
Huit titres. Dont cinq parpaings de metal lancinant. « War pigs », « Iron man » et son riff d’anthologie, le mid tempo aplatissant de « Electric funeral », « Hand of doom » qui a généré un sous-genre du hard, le classic heavy rock « Fairies wear boots ». Une remarque à propos de ce dernier. Soit les paroles (en principe c’est Butler qui est l’auteur des lyrics) sont complètement stupides, soit pires (fairies, c’est normalement les fées, ou alors les tarlouzes en argot).
« Planet caravan », c’est le slow façon Black Sabbath. Pas exactement aussi lascif que « Whiter shade of pale » si vous voyez ce que je veux dire. « Planet caravan » ça pue les types hébétés qui ont fumé trop d’herbe (« Sweet leaf » de leur premier disque, ode à la ganja des Midlands), ça fait l’effet d’un château de cartes sonore qui va s’écrouler, porté par la voix gémissante et inexpressive d’Ozzy. Tellement décalé que ça en devient génial. Tous ces titres taquinent ou dépassent les cinq minutes. Il y en a deux de beaucoup plus courts. « Paranoid », de l’aveu du Sab, a été rajouté à la hâte pour arriver au timing recommandé d’un trente trois tours. C’est un rock’n’roll violent, très proche dans l’esprit du « Speed King » de Purple, qui deviendra un hit et lancera la carrière du groupe all over the world. L’instrumental « Rat salad » semble lui totalement décalqué (la virtuosité en moins) sur le « Moby Dick » du Zeppelin avec son riff immédiatement mémorisable et son solo de batterie.

Conclusion : « Paranoid » est un disque crétin. Et génial à la fois. Dans un genre radicalement différent, il me fait penser au premier Ramones. Et ça c’est vraiment un compliment …

Des mêmes sur ce blog :



PUBLIC ENEMY - IT TAKES A NATION OF MILLIONS TO HOLD US BACK (1988)

Combat rap ...
Public Enemy, c’est du rap, certes. Mais aussi beaucoup plus que cela… En trois disques à la fin des années 80 ils ont placé la barre tellement haut que personne a cherché à la franchir depuis, on a vu tous les grands noms de la chose partir dans d’autres directions, esquiver le défi, ou se casser les dents à le relever. A la limite, Public Enemy, ils auraient même pas fait de musique, ils auraient fait parler d’eux.
PE presque au complet ...
Public Enemy, c’est un concept global. Deux rappeurs, un dans les graves (Chuck D.), l’autre dans les aigus (Flavor Flav). Un jongleur des platines et de bidules électroniques qui tient plus du terroriste sonore que du pousseur de disques (Terminator X). Un ministre ( ? ) de l’Information ( ?? ), Professor Griff. Une équipe d’auteurs (le Bomb Squad). Une milice à Uzi (S1W, pour Security of the First World). Une affiliation « politique » (la Nation of Islam). Un « atypique » pour la mise en sons (Rick Rubin, juif fan des deux genres musicaux alors extrémistes et a priori opposés, le rap et le trash metal). La seule chose bruyante connue qui coche autant de cases, c’était … le MC5.
Evidemment, pareil conglomérat ne pouvait pas durer sans frictions. Et si Public Enemy existe encore vaille que vaille aujourd’hui, ne restent plus de cette dream team originelle que Flav et Chuck D. Quelques uns de l’aventure « It takes a nation … » sont morts, Terminator X n’était pas là au début, le Bomb Squad s’est plus ou moins désintégré, Rubin est parti voir ailleurs et faire la carrière que l’on sait, le S1W a vu défiler un nombre conséquent de gros bras, et Griff (ministre de l’Information faut-il préciser) a multiplié les déclarations racistes, homophobes, antisémites, et on en passe …
Mais là, à l’époque de « It takes … », pièce centrale de la trilogie entamée l’année d’avant avec « Yo ! Bum rush the show » et conclue en 90 avec l’énorme et insurpassé « Fear of a black planet », Public Enemy plane très loin au-dessus de toute la meute en survet et casquettes à l’envers.
Terminator X, Flavor Flav, Chuck D.
Public Enemy, c’est au départ la rencontre de Flav et Chuck D du côté de la fac de long Island, New York City. Fans de soul, de funk, des premiers collectifs proto-rap « engagés » (Grandmaster Flash), et des « poètes de la rue » des 70’s (Last Poets, Gil Scott-Heron). Influence majeure, on s’en doute un peu rien qu’à leur nom, Jaaaames Brown, qu’ils sampleront et échantillonneront abondamment. Très vite, plus que militants (et davantage Malcolm X que Luther King), ils vont se positionner politiquement, et d’une façon plutôt radicale, citant pêle-mêle les Black Panthers, la Nation of Islam et son très controversé leader Farrakhan qui flirte avec toutes les lignes blanches xénophobes et antisémites. A quelques années près, la création et l’existence même d’un groupe comme Public Enemy aurait été impossible (Guerres du Golfe, Al Qaida, Daesh, et autres joyeusetés intégristes et radicales du même tonneau …).
Assez étrangement, les allusions à la religion si elles sont très rares dans les disques de Public Enemy, sont beaucoup plus présentes dans leurs déclarations publiques. Même si la structure bordélique du groupe fait que chacun peut s’en revendiquer porte parole. Et quand à côté d’un Chuck D. (parolier hors normes, le Woody Guthrie Noir ?) s’agite un crétin comme Griff, les dégâts peuvent être considérables dans l’opinion publique, au gré de déclarations plus imbéciles les unes que les autres. Il n’en demeure pas moins que Public Enemy est à la fin des années 80, le groupe le plus « signifiant » et engagé des States (et d’ailleurs), tous genres musicaux confondus. Ce qui au mieux le relèguerait à la confidentialité si au niveau de leurs disques, ils n’enterraient pas toute la concurrence.
Le poing levé dans un gant noir, allusion aux JO de Mexico, 1968
Musicalement, Public Enemy est un choc pour l’époque. On est très loin de l’électronique funky et des boîtes à rythme sommaires des débuts du rap. Rubin oblige, le son de Public Enemy est dense, martial (les appétences sonores du trasher Rubin qui rajoute quelquefois de gros riffs hardos au second plan), limite oppressant. Avec leur gimmick qui les distingue immédiatement, l’omniprésence des samples de sirènes de police, qui rajoute une dimension anxiogène à leur son. A l’opposé par exemple du gros son potache des Beastie Boys. Avec lesquels ils semblent régler une question de suprématie, intitulant le dernier titre de ce « It Takes … » « Party for your right to fight », réponse brutale au « Fight for your right to party » des Boys. Public Enemy se pose comme le porte parole de la multitude noire laissée pour compte et qu’on entasse dans les quartiers-ghettos de New York. Public Enemy analyse, argumente, appelle à l’insoumission ou à la révolte. Rien que les titres claquent comme des directs dans la face d’un pays où existe, comme disait l’autre par chez nous, une profonde fracture sociale. Des trucs comme « Countdown to Armageddon » (l’intro terrifiante à mon avis très inspirée par celle du live « Kick out the jams » du MC5), « Bring the noise » (gros hit sorti en éclaireur, qui sera réenregistré avec les trashers de Anthrax), « Don’t believe the hype », « Louder than a bomb », « Night on the living baseheads » (allusion au film de Romero et aux dealers de freebase qui zombifient la jeunesse black), « Rebel without a pause » (là aussi clin d’œil au cinéma et à James Dean), « Prophets of rage » (le nom qui est actuellement celui d’un conglomérat de stars des 90’s, alliage plus ou moins contre nature comprenant Chuck D., des types de RATM et de Cypress Hill).
Tous les titres sont construits selon un procédé immuable de pilonnage sonore duquel sont bannis toute forme de refrain, on se contente d’une courte phrase-slogan répétée plusieurs fois. Un truc tellement bien foutu que ça reste hors d’âge, comme du Led Zep ou du Stones early seventies. Quasiment la moitié des titres de ce « It Takes … » se retrouvent sur les compilations de Public Enemy.

Classique de chez classique … 



KEVIN MORBY - CITY MUSIC (2017)

New York, New York ...
Il y a quelque temps que le nom de Kevin Morby circulait de façon plus ou moins underground. Avec force renfort de superlatifs. Sauf qu’on me la fait pas. Des soi-disant surdoués auteurs de disques extraordinaires et qui finissent six mois après à moins d’un euro sur Priceminister, j’ai cotisé. Et avec l’âge, je suis devenu un vieux con méfiant. Alors la presse elle peut raconter ce qu’elle veut. Je les crois plus sur parole. Faut que j’écoute le bestiau avant de donner un avis ferme, définitif et incontestable.

Et donc, incontestablement, ce « City Music » est un grand disque. Très grand disque. Et il m’étonnerait que des trucs aussi bons, il en sorte plus d’une poignée cette année. Parce que là on en tient un. Un quoi ? Un grand songwriter. C’est à-dire un type capable d’écrire de grandes chansons qui s’incrustent dans le cerveau, un type capable de les enregistrer intelligemment, et de les chanter correctement. Ce qui par les temps qui courent, est une denrée plutôt rare.
Le Morby, il vient du Midwest et est allé humer l’air du circuit folk new-yorkais. Ça vous rappelle pas quelqu’un ? Soyons clair, Morby n’est pas le nouveau Bob Dylan. Pas con, les dizaines qui se voyaient piquer la place au Zim, sont disparus corps et biens, laissant au passage quelques machins ridicules, pompeux, prétentieux mais finalement bien vains et oubliables. De toute façon, Morby (qui cite Dylan comme référence et influence) n’a pas encore de choses du calibre de … ben des classiques de Dylan. Morby cite aussi Lou Reed. Là, il aurait pas besoin, tellement ça s’entend. Ecoutez « Tin Can », tout, mélodie, arrangements, jusqu’à la voix traînante, fait surgir le mot magique de « Transformer ». Carrément.
Morby, c’est pas un perdreau de l’année. Il approche la trentaine, et a largement payé de sa personne dans les groupes à l’audience famélique (Babies, Woods). Les galères en tout genre habituelles, quoi … Et puis il a décidé de partir en solo. Et à Los Angeles. Même si tout dans ce disque est totalement new-yorkais, comme un être aimé qui vous manque et dont on ne peut se défaire de l’image. « City Music » est une déclaration d’amour (il pouvait pas l’appeler « New York », Lou Reed l’avait déjà fait). Et même quand Morby rend hommage aux Germs (de Los Angeles), la relecture qu’il fait d’un de leurs titres (« Caught in my eyes ») transpose le groupe punk extrémiste de l’autre côté du pays. Et tant qu’on est à causer punk ou assimilés Morby se fend d’un hommage aux Ramones totalement dans l’esprit des faux frangins. Le titre s’appelle « 1234 » (que ceux qui n’ont pas compris lèvent le doigt, il y a mes ricanements à gagner), ressemble à leurs titres par la durée (1’45), et la simplicité des paroles et se conclut par un triste et lapidaire « they were all my friends, and they died » …

Lou Reed , les Ramones, c’est évident. Television aussi, le temps du morceau-titre qui s’étire sur plus de six minutes, avec ses parties de guitare qui rappellent furieusement celles de Lloyd et Verlaine. Le reste, c’est plus subliminal, on peut devenir que le type connaît ses classiques (Leonard Cohen, Neil Young, Jonathan Richman, Joni Mitchell, …). Et dès lors il se pose en concurrent direct du Wilco de Jeff Tweedy. Parce que Morby n’a pas enregistré avec de vieux briscards requins de studio maîtres es-country-rock depuis des décennies. Tout est fait par son backing band scénique, avec mention particulière à son alter ego de l’ombre, Richard Swift, multi-instrumentiste et coproducteur de ce « City Music ».
Qui impressionne de la première plage, la lente ballade mélancolique sur fond de nappes synthétiques jamais envahissantes, qui mettent en valeur sa belle voix grave (« Come to me now »), jusqu’à la somptueuse doublette finale (« Pearly gates » avec son riff démarqué de celui de « Sweet Jane » et la ballade apaisée « Downtown’s lights »). Aux dires des connaisseurs, ses trois précédents disques solo sont aussi bons que ce « City Music ». Dès lors, on peut s’interroger sur l’avenir de Morby. Il peut devenir « quelqu’un », par les références aux antiques Commandeurs, la connexion subliminale avec Cobain (la reprise des Germs, dont le guitariste était Pat Smear, qui fut celui des dernières tournées de Nirvana). A son débit, on peut pas dire que Morby soit très charismatique, avec son non look dépenaillé. Pas sûr non plus que le minuscule label indé qui l’a signé (Dead Oceans) ait les épaules suffisamment solides pour le mener vers la gloire. Au pire, il finira avec la réputation d’artiste culte confidentiel, dans la même étagère que d’autres surdoués méconnus, comme Stephen Malkmus ou l’Anglais Richard Hawley…

On vous aura prévenus …  


SANTANA - SANTANA (1969)

Chicano Revue ...
Aujourd’hui, Santana (le Carlos) est aussi chiant que les disques qu’il fait. Vous me direz , c’est pas le seul de sa génération et qu’on peut pas être et avoir été, ce genre de choses … N’empêche, voir ce pépé après des années de mutisme méprisant revenir tout sourire devant des journalistes pour faire vendre sa dernière daube jazz-rock-zen-cool-bouddhiste et les concerts qui vont avec où se rendent tous les hipsters En Marche (les mêmes qui vont voir les « performances » de Souchon et de la Dion et vont nous niquer profond pendant cinq ans avec leur autre façon de faire de la politique participative et diverses couillonnades du même genre), montre que vieillesse et dignité ne sont pas deux mots qu’on peut accoler facilement dès qu’il s’agit de rock ou de quelque chose qui est censé y ressembler.
Vérification faite, le dernier disque en date de Santana sur mes étagères, c’est le très mauvais « Amigos », plus de quarante piges au compteur. Et pourtant, ça avait plus que bien commencé … Flashback …
Santana, le groupe
Quartiers « populaires » de San Francisco, fin des années 60. Deux jeunes passionnés de musique traînent toujours ensemble. L’Américain pur jus Greg Rolie et le Mexicain de naissance Carlos Santana. Ils passent leur temps à écouter les Beatles, les Doors, Hendrix, et toute la scène psyché qui explose en Californie. Rolie a une formation de pianiste et se régale de maltraiter son orgue Hammond. Santana est guitariste. Des groupes sans lendemain sont montés sous l’égide des deux potes. A moment donné, parmi ces orchestres à géométrie variable, une tendance se dessine. Il y a beaucoup de batteurs ou de percussionnistes, beaucoup de métèques pour en jouer, le plus souvent comme Santana ayant leurs racines de l’autre côté du Rio Grande, et les rythmes latinos se mêlent aux rythmes rock.
Sentant qu’ils tiennent un truc, Rolie, Santana et leurs potes réussissent à faire venir à une répète une « star » chicano comme eux, un certain Gianquinto, dont le titre de gloire est d’accompagner parfois l’harmoniciste James Cotton. Le verdict du pro est sans appel : les titres sont trop longs, chacun y allant de son solo égomaniaque. Première baffe (ils ne lui en voudront pas, il sera recruté comme arrangeur lorsqu’ils iront pour de bon en studio). Les basanés ne se découragent pas, tournent inlassablement là où on veut bien d’eux à Frisco. Apothéose, leur réputation scénique finit par parvenir aux oreilles de Bill Graham (le patron du Fillmore et le Parrain de toute la scène musicale psyché, celui qui peut faire ou défaire les stars) qui lui aussi vient écouter les bestiaux. « C’est quoi votre bordel, vous faites que des instrumentaux, mettez des paroles si vous voulez que quelqu’un vous écoute un jour ». Deuxième baffe dans les rêves de gloire.
Santana, le Carlos
Mais les gars s’obstinent, suivent ces deux conseils, raccourcissent leurs compos et chantent (enfin, si on veut, voir plus loin) par-dessus (Rolie avec Santana aux backing vocaux). Fin 68, le groupe baptisé définitivement Santana rentre en studio pour un single qui sort début 69. « Evil ways » va scotcher tous les hippies. Et définir le Santana sound. Un rythme très chaloupé, des percus de partout, le B3 de Rolie et la Gibson SG du Carlos étant obligés de faire des prodiges pour se faire une place dans tout ce bordel tambouriné. Petit succès dans les charts, et le groupe entre-temps signé par la Columbia part en studio enregistrer son premier 33T. Bon, à cette époque-là, il sortait des singles fabuleux tous les jours et des albums de légende toutes les semaines ou quasiment. « Evil ways » et ses auteurs sont plus ou moins oubliés quand début Août paraît « Santana » le disque.
Coup de bol, Santana a été retenu pour ouvrir une journée à Woodstock. Le 16 Août en début d’après-midi, sous un soleil de plomb, les Santana prennent la scène d’assaut. Avec son guitariste qui a envie d’en découdre devant cette foule de festivaliers en train de se réveiller. Faut dire qu’on l’a vu avant le gig discuter avec Jerry Garcia, pape-gourou des hippies, et descendre une quille de Mezcal. Le groupe à l’unisson suit son leader, et le Santana band va livrer un des cinq morceaux de légende du festival, une version cataclysmique de leur pièce de bravoure « Soul sacrifice ». (Pour info, les quatre autres titres historiques de Woodstock sont le « No rain, no rain » du public, « I’m goin’ home » d’Alvin Lee et de ses Ten Years After, « I want to take you higher » de Sly et sa Famille Stone et le « Star spangled banner » concassé par Hendrix à l’aube blême du quatrième jour devant des rescapés hébétés). En tout cas, sur la foi de cette seule prestation enragée, l’histoire de Santana (le groupe et son leader) va prodigieusement s’accélérer.
« Santana » le disque est excellent, voire plus. Aurait-il permis à ses auteurs la gloire qui fut la leur sans leur prestation explosive à Woodstock, the answer my friend is blowin’ in the wind … Assez intelligemment, la réédition de 1998 a la bonne idée de rajouter au 33T studio trois titres joués à Woodstock dont évidemment « Soul sacrifice ». A noter que live, les titres durent le double que leur version studio, chassez le naturel et il revient au galop …
Aujourd’hui ce « Santana » premier du nom reste une des pierres angulaires du groupe (et de son leader), et avec son successeur « Abraxas » un des trucs à avoir absolument sur ses étagères. On y trouve, quarante siècles avant Fishbone, les Red Hot Machin et tous les autres balourds en pantacourt ce que doit être une fusion de genres musicaux réussie. A tel point que le débat fait encore rage (voir les notes de livret de la réédition) : Santana a-t-il inclus des rythmes latinos au rock ou le contraire ? Vous avez deux heures avant que je ramasse les copies, c’est coefficient 6 je vous rappelle…
Santana, Woodstock,16/08/1969
Parce que jusqu’à présent, les sonorités chicanos dans le rock, ça se limitait à « La bamba » de Ritchie Valens et au Farfisa hispanique de Sam « Wooly Bully » the Sham (qui était Texan) ou de Question Mark « 96 Tears » & the Mysterians (qui eux étaient du Michigan). « Santana » n’est pas un disque communautariste (comme en feront plus tard Los Lobos), il participe juste à faire avancer le schmilblick, à ouvrir d’autres portes, d’autres espaces au rock, pour reprendre la terminologie doorsienne de l’époque.
« Santana » est d’une redoutable cohérence. Neuf titres qui explorent ce mix entre culture latino-américaine et rock, les deux qui s’en écartent un peu (« Shades of time » plutôt soul et « Persuasion » heavy rock psyché à la Cream) semblant bien fades et convenus à côté du reste, alors qu’ils ne sont loin d’être indignes. Le reste, c’est emmené par des percussions qui sortent de partout (trois types, Carabello, « Chepito » Areas et Shrieve aux diverses batteries, percus, congas, timbales). Fidèles à leur idée de départ, les Santana couchent sur vinyle quatre instrumentaux (et les textes du restant seront très concis et d’une valeur littéraire proche du zéro absolu, mais on s’en cogne) « Waiting » en intro, le court « Savor », « Treat » comme un avant-goût du Carlos roi du sustain, et évidemment « Soul sacrifice ». On pourrait même y rajouter le single « Jingo » qui se contente de quelques onomatopées, un titre repris au percussionniste nigérian Olatunji (déjà plagié par Gainsbourg avec « Marabout »), voire la jam bordélique soul de « You just don’t care », tant les deux titres se composent du minimum syndical niveau paroles.
La mythique pochette avec sa tête de lion stylisée est signée Lee Conklin, un des illustrateurs (affiches, pochettes de disque) les plus connus du mouvement psychédéliques.
Conclusion : comme pas mal de choses, Santana, c’était vraiment mieux avant …


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Amigos



THE ROLLING STONES - LET IT BLEED (1969)

December's Children
5 Décembre 1969.
« Let It Bleed », la nouvelle livraison des Stones arrive en streaming sur Spotify et Deezer. Non, je déconne … Et c’est pas le moment, parce que l’on cause là d’un des disques essentiels et des Stones et du rock.
« Let it bleed » est d’une importance capitale. Il confirme que les Rolling Stones sont en passe de devenir le plus grand groupe, et peut-être aussi le meilleur d’un mouvement, d’une mode (pour les grincheux), né une quinzaine d’années plus tôt dans une cabane pompeusement appelée studio, propriété d’un certain Sam Phillips, à Memphis, Tennessee. La faute à leur talent, et au délabrement concomitant de la maison Beatles, empêtrée jusqu’à la gueule dans des histoires de business foireux, de nanas insupportables et d’egos démesurés …
Brian Jones & The Rolling Stones 1969
« Let it bleed » est le disque de tous les tournants. De la carrière des Stones d’abord. Qui confirment la nouvelle direction musicale entreprise avec « Beggars Banquet ». Finis les errements pop, psychédéliques, ou je ne sais quoi de mise quelques années plus tôt, retour aux fondamentaux. Ceux des premiers disques (du blues, du rhythm’n’blues, du rock’n’roll). En effectuant une spectaculaire marche arrière alors que tout le monde veut aller de l’avant, « progresser », les Stones, raides dans leurs boots, inventent le futur du rock et le leur par la même occasion. Un tournant aussi avec la disparition inexorable des radars de Brian Jones. C’était pas rien Brian Jones dans les Stones. Le fondateur, le chef d’orchestre, et le seul vrai bad boy du lot, malgré sa gueule d’ange. Las, ses abus de substances chimiques de synthèse vont lui exploser le cerveau. Il n’aura pas la « chance » d’une survie erratique à la Syd Barrett, puisque six mois après la sortie de « Let it bleed », on le retrouvera noyé dans sa piscine.
De toutes façons, « Let it bleed » (comme « Beggars … »), est un disque des Stones sans Brian Jones. Qui bénéficie juste de deux lignes de crédit misérables (des percussions sur « Midnight Rambler » et de l’autoharp sur « You got the silver »). Je sais pas s’ils se sont croisés en studio (Jones n’y allait pas souvent), mais son successeur après sa mort, Mick Taylor est aussi crédité sur deux titres (à la guitare sur « Live with me » et pour une fabuleuse partie de slide sur « Love in vain »). Non le chef de la maison, c’est Keith, et ses accords en open tuning. Mick Jagger se « contente » s’être le frontman et irradie tout le disque de ce qui sont pour moi ses meilleures performances vocales. C’est sur « Let it bleed » qu’il met au point définitivement sa façon de chanter, de s’approprier tous les titres. Depuis, dans le meilleur des cas, Jagger imite le chanteur de « Let it bleed ». On ne dit jamais rien concernant cette époque là de Watts et Wyman. On a tort, parce qu’on ne fait pas de grands disques de rock si on n’a pas une assise rythmique en béton armé. Ils ont et cette rigueur, et aussi une souplesse toute féline, animale. En plus de rocker, les Stones rollent …
« Let it bleed » laisse peu de place au mystère (à quoi pourrait bien ressembler le prochain Stones ?). D’entée, « Gimme shelter » reprend les choses là où « Sympathy for the Devil » les avait laissées, avec ses chœurs vaudou d’emblée. Ce titre est un des absolutely fabulous des Stones, que ne vient pas gâcher une performance vocale incandescente de la shouteuse Merry Clayton (à tel point que ce titre deviendra aussi emblématique de sa carrière à elle). Pour enfoncer le clou, direction le paléolithique supérieur (les années 30) pour une reprise d’une des masterpieces de Robert Johnson (Jagger et Richard se sont connus car l’un des deux se baladait avec un disque de Johnson et a été accosté par l’autre au tout début des sixties), « Love in vain ». Interprétation toute personnelle, loin mais fidèle dans l’esprit à l’original, avec au fond du mix la mandoline de Ry Cooder, qui bien que plus jeune, a été le professeur es-open tuning de Keith Richards.
Mick Taylor & The Rolling Stones 1969
De toute façon, la messe avait été dite quand à la ligne musicale choisie lorsqu’était sorti en single éclaireur de l’album « Honky tonk woman ». Pour ne pas se répéter (ou pour faire comme les Beatles ?), le single ne figure pas sur « Let it bleed », mais juste sa version plus « tranquille » et beaucoup plus countrysante, rebaptisée « Country honk ».
A partir de là, ça déroule. A des sommets stratosphériques, mais ça déroule. On passe en revue le catalogue de ce que pouvaient faire les Stones à l’époque. Bon, à l’exception notable du clap de fin, autre mega classique du groupe, « You can’t always … ». Titre unique dans la disco du groupe, longue pièce montée entamée gospel, crescendo rythmé par – excusez du peu – le London Bach Choir, avant un long mantra incantatoire qui n’est pas sans rappeler celui de « Sympathy … ». Une façon de boucler la boucle en apothéose. A noter que sur ce titre la batterie est assurée par le producteur Jimmy Miller. Le genre de type dont on cause peu. Pas un technicien, le type qui sait juste comment rendre sonore la déglingue du Rolling Stones Circus, un génie de l’approximation hautement contrôlée. Pas un hasard si après bientôt cinquante-cinq ans ( ! ) de carrière, les meilleurs disques des Stones toujours cités sont pour l’essentiel ceux qu’il a produits (de « Beggars … » à « Goat Head Soup »).
Il faut avouer qu’il faut être gonflé pour laisser passer les tocades de Keith qui pour la première fois veut chanter lead un titre (« You got the silver »). Si Keith est devenu le Maître du Riff, son filet de voix asthmatique (et plus ça va, moins ça va) à du mal à sublimer quelque titre que ce soit. Mais voilà, le titre est excellent, on oublie qu’il est saboté au chant. Hasard du tracklisting, le suivant, « Monkey man », le plus sauvage de la rondelle, voit Jagger se foutre les cordes vocales minables sur ce rhythm’n’blues toutes tripes en avant.
Faut rien oublier, rien laisser au second plan de ce disque majuscule. Et surtout pas « Midnight Rambler », boogie lancinant emblématique des Stones et un de leurs chevaux de bataille scénique, même si ce poème ( ? ) à Jack l’Eventreur ne sonnera jamais aussi bien que dans cette version studio. « Live with me », autre classic boogie stonien, fut choisi comme single. On fit même écouter à Phil Spector de passage à Londres les bandes du titre et on lui demanda son pronostic sur son potentiel commercial. « Top 5 U.S. » lâcha le fabriquant du Wall of Sound. C’est pile ce qui arriva.
« Let it bleed », le titre, a souvent été considéré comme le parent pauvre du 33T. Erreur. Il vaut bien mieux que les blagues salaces d’un Jagger le dédiant dans les tournées de la fin des 70’s à « toutes les filles qui portent un Tampax ». Ce capharnaüm sonore, le plus bordélique de la rondelle, contient en filigrane tout ce qu’on retrouvera amplifié dans « Sticky Fingers » et « Exile … ».
Stones live in Altamont

6 Décembre 1969.
Le jour d’après… Lester Gangbangs fête ses huit ans. Au même moment, les Stones, accusés (déjà !) de tourner aux States juste pour le fric, montent sur scène à Altamont, le festival gratuit qu’ils ont mis sur pied et en partie financé. Ambiance apocalyptique toute la journée, entretenue par des Hells Angels sous coke et amphétamines. La nuit tombée, les Stones clôturent le festival. Dans un bordel indescriptible (voir le film des frères Maysles), et pendant qu’ils jouent « Under my thumb », un spectateur Noir, Meredith Hunter, est poignardé à mort.

Avec vingt cinq jours d’avance sur le calendrier, la parution de « Let it bleed » et le festival d’Altamont vont marquer la fin des années 60.

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DEEP PURPLE - IN ROCK (1970)

Le rock'n'roll aux trousses ...
Deep Purple à ses débuts (MK I comme disent les gens instruits) est un groupe de balourds crasseux aussi anecdotique que dispensable, assemblage brinquebalant de sessionmen plus ou moins célèbres (Blackmore, Lord) et d’inconnus qui ne méritaient a priori pas mieux (les autres). Pire, sous la conduite du pompeux et immodeste Jon Lord qui se voit l’égal de J.S. Bach, ils vont commettre l’irréparable, le brouet terminal « Concerto for group and orchestra » dont le titre à lui seul évite tout développement superflu. En gros, ils sont encore plus mal barrés que les Stones après « Their Satanic Majesties Request ». Et surtout beaucoup moins connus.
Lord, Paice, Gillan, Blackmore, Glover ; Deep Purple MK II
Les trajectoires des deux groupes vont (hasard ? copie ?) devenir étrangement similaires. Keith Richards prend le pouvoir chez les Stones, le groupe dégage plus ou moins Brian Jones, opère un virage musical à 180°, sort en 45T « Jumpin’ Jack Flash » et dans la foulée l’album « Beggars Banquet ». Chez les Deep Purple, Blackmore devient leader, deux types sont virés (remplacés par Glover et Gillan, la MK II), le très remuant single « Black Night » paraît, en éclaireur du 33T « In Rock », entérinant là aussi un très net revirement. Avec pour les Stones comme pour Deep Purple, deux pochettes qui marqueront les esprits. Les gogues délabrées de « Beggars » et le pastiche du Mont Rushmore pour « In Rock ». Les similitudes s’arrêtent là pour moi.
Déjà, le coup de la pochette de « In Rock » est ambitieux. Clairement destiné à toucher l’imaginaire subliminal des Ricains, chez qui Deep Purple est à peu près inconnu. Deep Purple n’a jamais donné dans la modestie. Comme chacun ( ? ) sait, il y a dans le Mont Rushmore quatre visages taillés dans la pierre. Sur la pochette de « In Rock », l’intrus est Ian Paice. Ce qui est ballot, le batteur à binocles étant l’un des plus terrifiants pousse-au-cul que le monde du binaire ait connu. Je vais vous dire, sans lui, la plupart des titres du groupe seraient aussi consistants que de la guimauve tiède en studio, et ne parlons du live où il a fort à faire pour ramener les autres à la raison et accessoirement au rock.
Les mêmes en couleur ...
En fait, si les trois les plus cités comme leaders et frontmen de cette formation sont Blackmore, Lord et Gillan, Paice et Glover (l’architecte sonore, le dépositaire et garant du son Purple en studio, celui qui s’occupe de toutes les rééditions) en sont le ciment, ceux dont l’assise rythmique empêche le délitement vers les sombres rivages de l’expérimentation forcénée et inaudible, ou pire, vers la tentation du gouffre du prog balbutiant.
« In rock » est donc le disque de la remise en question. Mais aussi du recentrage. Pas un hasard s’il débute par just a few roots, replanted, comme ils disent, le monumental « Speed King ». Hommage transparent et assumé à Little Richard et retour à un rock’n’roll exubérant et violent. Parce que Gillan va chercher très haut dans les aigus gueulés, que Blackmore aligne les parties de guitare sauvages, que la rythmique met une pression infernale, et que Lord n’essaie pas de faire son solo liturgique. Certains ont vu dans ce titre et plus généralement dans ce disque la naissance du hard-rock « moderne ». Soit. Ça se tient, c’est une sorte d’aboutissement entamé par le « You really got me » des Kinks, beaucoup de choses entendues chez Hendrix, Clapton et Beck dans leurs groupes respectifs, chez les Américains « lourds » de Vanilla Fudge, Blue Cheer, Iron Butterfly … Sachant qu’en même temps en Angleterre, un quatuor nommé Led Zeppelin commençait à très fortement marquer les esprits. 
Mais si le Zep vient clairement du blues, Deep Purple vient d’ailleurs. On ne trouve chez eux aucune allusion au genre rustique, et les tentations classiques ou baroques sont (provisoirement) remisées à l’arrière-plan. Deep Purple joue un rock speedé et violent, et « In Rock » est le disque le plus énervé de sa pléthorique discographie. Deep Purple ne fera jamais mieux, et c’est pas faute d’avoir essayé …Témoin de cet état de grâce qu’ils ne retrouveront que très épisodiquement, « Child in Time ». Où comment faire un grand titre de plus de dix minutes avec un texte de huit lignes sans tomber dans la redite, le jam gonflante où le prog. Tout y est bon, du numéro de hurleur de Gillan, des cavalcades sur les fûts de Paice, en passant par les solo tueurs de Blackmore. Même Lord (il n’échappera à personne que pour moi c’est le boulet du groupe, toutes époques et disques confondus, son obstination à mettre son B3 liturgique en avant étant soit hors propos soit d’un mauvais goût terrifiant) utilise intelligemment sont armoire à musique. « Child in Time » montre qu’on peut s’inspirer de Procol Harum (« Whiter shade of pale ») et King Crimson (« 21st Century Schizoid Man ») sans ressembler éhontément à l’un ou l’autre. « Child in Time », passant du bucolique apaisé à l’ultraviolence en retombant toujours sur ses pattes est le sommet du disque.
Les mêmes en public ...
Les autres titres font beaucoup moins dans la dentelle (le très sec et méchant « Flight of the rat » en étant l’exemple type, même si bizarrement ce titre ne fait pas partie des « classiques » de Purple), fournissant à des myriades de groupes de chevelus des plans pour faire headbanger les générations futures. Ainsi, le début de « Hard lovin’ man » est la matrice de toutes les cavalcades débridées de Iron Maiden. Pas par hasard, quand on sait que l’ingé-son de « In Rock » (en fait le vrai producteur du disque) Martin Birch auquel ce titre est dédié, deviendra une dizaine d’années plus tard le metteur en sons de Maiden. De même « Into the fire », outre des emprunts évidents à King Crimson (le riff principal) retrouvera plus tard sa mélodie plus ou moins décalquée dans le « Metropolis » de Motörhead.
Avec « In Rock » Deep Purple signe contre toute attente un manifeste, met en place une de ces loupiotes à la lumière desquelles beaucoup viendront recharger une inspiration défaillante. Bon, s’il fallait trouver un maillon faible à ce disque, ce serait « Living wreck », qui est le titre le plus linéaire, le moins fou …

Tout le reste, croyez-moi, ça déménage. Et laisse à mon sens le reste de leur pléthorique discographique loin derrière …

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