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SANTANA - SANTANA (1969)

Chicano Revue ...
Aujourd’hui, Santana (le Carlos) est aussi chiant que les disques qu’il fait. Vous me direz , c’est pas le seul de sa génération et qu’on peut pas être et avoir été, ce genre de choses … N’empêche, voir ce pépé après des années de mutisme méprisant revenir tout sourire devant des journalistes pour faire vendre sa dernière daube jazz-rock-zen-cool-bouddhiste et les concerts qui vont avec où se rendent tous les hipsters En Marche (les mêmes qui vont voir les « performances » de Souchon et de la Dion et vont nous niquer profond pendant cinq ans avec leur autre façon de faire de la politique participative et diverses couillonnades du même genre), montre que vieillesse et dignité ne sont pas deux mots qu’on peut accoler facilement dès qu’il s’agit de rock ou de quelque chose qui est censé y ressembler.
Vérification faite, le dernier disque en date de Santana sur mes étagères, c’est le très mauvais « Amigos », plus de quarante piges au compteur. Et pourtant, ça avait plus que bien commencé … Flashback …
Santana, le groupe
Quartiers « populaires » de San Francisco, fin des années 60. Deux jeunes passionnés de musique traînent toujours ensemble. L’Américain pur jus Greg Rolie et le Mexicain de naissance Carlos Santana. Ils passent leur temps à écouter les Beatles, les Doors, Hendrix, et toute la scène psyché qui explose en Californie. Rolie a une formation de pianiste et se régale de maltraiter son orgue Hammond. Santana est guitariste. Des groupes sans lendemain sont montés sous l’égide des deux potes. A moment donné, parmi ces orchestres à géométrie variable, une tendance se dessine. Il y a beaucoup de batteurs ou de percussionnistes, beaucoup de métèques pour en jouer, le plus souvent comme Santana ayant leurs racines de l’autre côté du Rio Grande, et les rythmes latinos se mêlent aux rythmes rock.
Sentant qu’ils tiennent un truc, Rolie, Santana et leurs potes réussissent à faire venir à une répète une « star » chicano comme eux, un certain Gianquinto, dont le titre de gloire est d’accompagner parfois l’harmoniciste James Cotton. Le verdict du pro est sans appel : les titres sont trop longs, chacun y allant de son solo égomaniaque. Première baffe (ils ne lui en voudront pas, il sera recruté comme arrangeur lorsqu’ils iront pour de bon en studio). Les basanés ne se découragent pas, tournent inlassablement là où on veut bien d’eux à Frisco. Apothéose, leur réputation scénique finit par parvenir aux oreilles de Bill Graham (le patron du Fillmore et le Parrain de toute la scène musicale psyché, celui qui peut faire ou défaire les stars) qui lui aussi vient écouter les bestiaux. « C’est quoi votre bordel, vous faites que des instrumentaux, mettez des paroles si vous voulez que quelqu’un vous écoute un jour ». Deuxième baffe dans les rêves de gloire.
Santana, le Carlos
Mais les gars s’obstinent, suivent ces deux conseils, raccourcissent leurs compos et chantent (enfin, si on veut, voir plus loin) par-dessus (Rolie avec Santana aux backing vocaux). Fin 68, le groupe baptisé définitivement Santana rentre en studio pour un single qui sort début 69. « Evil ways » va scotcher tous les hippies. Et définir le Santana sound. Un rythme très chaloupé, des percus de partout, le B3 de Rolie et la Gibson SG du Carlos étant obligés de faire des prodiges pour se faire une place dans tout ce bordel tambouriné. Petit succès dans les charts, et le groupe entre-temps signé par la Columbia part en studio enregistrer son premier 33T. Bon, à cette époque-là, il sortait des singles fabuleux tous les jours et des albums de légende toutes les semaines ou quasiment. « Evil ways » et ses auteurs sont plus ou moins oubliés quand début Août paraît « Santana » le disque.
Coup de bol, Santana a été retenu pour ouvrir une journée à Woodstock. Le 16 Août en début d’après-midi, sous un soleil de plomb, les Santana prennent la scène d’assaut. Avec son guitariste qui a envie d’en découdre devant cette foule de festivaliers en train de se réveiller. Faut dire qu’on l’a vu avant le gig discuter avec Jerry Garcia, pape-gourou des hippies, et descendre une quille de Mezcal. Le groupe à l’unisson suit son leader, et le Santana band va livrer un des cinq morceaux de légende du festival, une version cataclysmique de leur pièce de bravoure « Soul sacrifice ». (Pour info, les quatre autres titres historiques de Woodstock sont le « No rain, no rain » du public, « I’m goin’ home » d’Alvin Lee et de ses Ten Years After, « I want to take you higher » de Sly et sa Famille Stone et le « Star spangled banner » concassé par Hendrix à l’aube blême du quatrième jour devant des rescapés hébétés). En tout cas, sur la foi de cette seule prestation enragée, l’histoire de Santana (le groupe et son leader) va prodigieusement s’accélérer.
« Santana » le disque est excellent, voire plus. Aurait-il permis à ses auteurs la gloire qui fut la leur sans leur prestation explosive à Woodstock, the answer my friend is blowin’ in the wind … Assez intelligemment, la réédition de 1998 a la bonne idée de rajouter au 33T studio trois titres joués à Woodstock dont évidemment « Soul sacrifice ». A noter que live, les titres durent le double que leur version studio, chassez le naturel et il revient au galop …
Aujourd’hui ce « Santana » premier du nom reste une des pierres angulaires du groupe (et de son leader), et avec son successeur « Abraxas » un des trucs à avoir absolument sur ses étagères. On y trouve, quarante siècles avant Fishbone, les Red Hot Machin et tous les autres balourds en pantacourt ce que doit être une fusion de genres musicaux réussie. A tel point que le débat fait encore rage (voir les notes de livret de la réédition) : Santana a-t-il inclus des rythmes latinos au rock ou le contraire ? Vous avez deux heures avant que je ramasse les copies, c’est coefficient 6 je vous rappelle…
Santana, Woodstock,16/08/1969
Parce que jusqu’à présent, les sonorités chicanos dans le rock, ça se limitait à « La bamba » de Ritchie Valens et au Farfisa hispanique de Sam « Wooly Bully » the Sham (qui était Texan) ou de Question Mark « 96 Tears » & the Mysterians (qui eux étaient du Michigan). « Santana » n’est pas un disque communautariste (comme en feront plus tard Los Lobos), il participe juste à faire avancer le schmilblick, à ouvrir d’autres portes, d’autres espaces au rock, pour reprendre la terminologie doorsienne de l’époque.
« Santana » est d’une redoutable cohérence. Neuf titres qui explorent ce mix entre culture latino-américaine et rock, les deux qui s’en écartent un peu (« Shades of time » plutôt soul et « Persuasion » heavy rock psyché à la Cream) semblant bien fades et convenus à côté du reste, alors qu’ils ne sont loin d’être indignes. Le reste, c’est emmené par des percussions qui sortent de partout (trois types, Carabello, « Chepito » Areas et Shrieve aux diverses batteries, percus, congas, timbales). Fidèles à leur idée de départ, les Santana couchent sur vinyle quatre instrumentaux (et les textes du restant seront très concis et d’une valeur littéraire proche du zéro absolu, mais on s’en cogne) « Waiting » en intro, le court « Savor », « Treat » comme un avant-goût du Carlos roi du sustain, et évidemment « Soul sacrifice ». On pourrait même y rajouter le single « Jingo » qui se contente de quelques onomatopées, un titre repris au percussionniste nigérian Olatunji (déjà plagié par Gainsbourg avec « Marabout »), voire la jam bordélique soul de « You just don’t care », tant les deux titres se composent du minimum syndical niveau paroles.
La mythique pochette avec sa tête de lion stylisée est signée Lee Conklin, un des illustrateurs (affiches, pochettes de disque) les plus connus du mouvement psychédéliques.
Conclusion : comme pas mal de choses, Santana, c’était vraiment mieux avant …


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Amigos



THE ROLLING STONES - LET IT BLEED (1969)

December's Children
5 Décembre 1969.
« Let It Bleed », la nouvelle livraison des Stones arrive en streaming sur Spotify et Deezer. Non, je déconne … Et c’est pas le moment, parce que l’on cause là d’un des disques essentiels et des Stones et du rock.
« Let it bleed » est d’une importance capitale. Il confirme que les Rolling Stones sont en passe de devenir le plus grand groupe, et peut-être aussi le meilleur d’un mouvement, d’une mode (pour les grincheux), né une quinzaine d’années plus tôt dans une cabane pompeusement appelée studio, propriété d’un certain Sam Phillips, à Memphis, Tennessee. La faute à leur talent, et au délabrement concomitant de la maison Beatles, empêtrée jusqu’à la gueule dans des histoires de business foireux, de nanas insupportables et d’egos démesurés …
Brian Jones & The Rolling Stones 1969
« Let it bleed » est le disque de tous les tournants. De la carrière des Stones d’abord. Qui confirment la nouvelle direction musicale entreprise avec « Beggars Banquet ». Finis les errements pop, psychédéliques, ou je ne sais quoi de mise quelques années plus tôt, retour aux fondamentaux. Ceux des premiers disques (du blues, du rhythm’n’blues, du rock’n’roll). En effectuant une spectaculaire marche arrière alors que tout le monde veut aller de l’avant, « progresser », les Stones, raides dans leurs boots, inventent le futur du rock et le leur par la même occasion. Un tournant aussi avec la disparition inexorable des radars de Brian Jones. C’était pas rien Brian Jones dans les Stones. Le fondateur, le chef d’orchestre, et le seul vrai bad boy du lot, malgré sa gueule d’ange. Las, ses abus de substances chimiques de synthèse vont lui exploser le cerveau. Il n’aura pas la « chance » d’une survie erratique à la Syd Barrett, puisque six mois après la sortie de « Let it bleed », on le retrouvera noyé dans sa piscine.
De toutes façons, « Let it bleed » (comme « Beggars … »), est un disque des Stones sans Brian Jones. Qui bénéficie juste de deux lignes de crédit misérables (des percussions sur « Midnight Rambler » et de l’autoharp sur « You got the silver »). Je sais pas s’ils se sont croisés en studio (Jones n’y allait pas souvent), mais son successeur après sa mort, Mick Taylor est aussi crédité sur deux titres (à la guitare sur « Live with me » et pour une fabuleuse partie de slide sur « Love in vain »). Non le chef de la maison, c’est Keith, et ses accords en open tuning. Mick Jagger se « contente » s’être le frontman et irradie tout le disque de ce qui sont pour moi ses meilleures performances vocales. C’est sur « Let it bleed » qu’il met au point définitivement sa façon de chanter, de s’approprier tous les titres. Depuis, dans le meilleur des cas, Jagger imite le chanteur de « Let it bleed ». On ne dit jamais rien concernant cette époque là de Watts et Wyman. On a tort, parce qu’on ne fait pas de grands disques de rock si on n’a pas une assise rythmique en béton armé. Ils ont et cette rigueur, et aussi une souplesse toute féline, animale. En plus de rocker, les Stones rollent …
« Let it bleed » laisse peu de place au mystère (à quoi pourrait bien ressembler le prochain Stones ?). D’entée, « Gimme shelter » reprend les choses là où « Sympathy for the Devil » les avait laissées, avec ses chœurs vaudou d’emblée. Ce titre est un des absolutely fabulous des Stones, que ne vient pas gâcher une performance vocale incandescente de la shouteuse Merry Clayton (à tel point que ce titre deviendra aussi emblématique de sa carrière à elle). Pour enfoncer le clou, direction le paléolithique supérieur (les années 30) pour une reprise d’une des masterpieces de Robert Johnson (Jagger et Richard se sont connus car l’un des deux se baladait avec un disque de Johnson et a été accosté par l’autre au tout début des sixties), « Love in vain ». Interprétation toute personnelle, loin mais fidèle dans l’esprit à l’original, avec au fond du mix la mandoline de Ry Cooder, qui bien que plus jeune, a été le professeur es-open tuning de Keith Richards.
Mick Taylor & The Rolling Stones 1969
De toute façon, la messe avait été dite quand à la ligne musicale choisie lorsqu’était sorti en single éclaireur de l’album « Honky tonk woman ». Pour ne pas se répéter (ou pour faire comme les Beatles ?), le single ne figure pas sur « Let it bleed », mais juste sa version plus « tranquille » et beaucoup plus countrysante, rebaptisée « Country honk ».
A partir de là, ça déroule. A des sommets stratosphériques, mais ça déroule. On passe en revue le catalogue de ce que pouvaient faire les Stones à l’époque. Bon, à l’exception notable du clap de fin, autre mega classique du groupe, « You can’t always … ». Titre unique dans la disco du groupe, longue pièce montée entamée gospel, crescendo rythmé par – excusez du peu – le London Bach Choir, avant un long mantra incantatoire qui n’est pas sans rappeler celui de « Sympathy … ». Une façon de boucler la boucle en apothéose. A noter que sur ce titre la batterie est assurée par le producteur Jimmy Miller. Le genre de type dont on cause peu. Pas un technicien, le type qui sait juste comment rendre sonore la déglingue du Rolling Stones Circus, un génie de l’approximation hautement contrôlée. Pas un hasard si après bientôt cinquante-cinq ans ( ! ) de carrière, les meilleurs disques des Stones toujours cités sont pour l’essentiel ceux qu’il a produits (de « Beggars … » à « Goat Head Soup »).
Il faut avouer qu’il faut être gonflé pour laisser passer les tocades de Keith qui pour la première fois veut chanter lead un titre (« You got the silver »). Si Keith est devenu le Maître du Riff, son filet de voix asthmatique (et plus ça va, moins ça va) à du mal à sublimer quelque titre que ce soit. Mais voilà, le titre est excellent, on oublie qu’il est saboté au chant. Hasard du tracklisting, le suivant, « Monkey man », le plus sauvage de la rondelle, voit Jagger se foutre les cordes vocales minables sur ce rhythm’n’blues toutes tripes en avant.
Faut rien oublier, rien laisser au second plan de ce disque majuscule. Et surtout pas « Midnight Rambler », boogie lancinant emblématique des Stones et un de leurs chevaux de bataille scénique, même si ce poème ( ? ) à Jack l’Eventreur ne sonnera jamais aussi bien que dans cette version studio. « Live with me », autre classic boogie stonien, fut choisi comme single. On fit même écouter à Phil Spector de passage à Londres les bandes du titre et on lui demanda son pronostic sur son potentiel commercial. « Top 5 U.S. » lâcha le fabriquant du Wall of Sound. C’est pile ce qui arriva.
« Let it bleed », le titre, a souvent été considéré comme le parent pauvre du 33T. Erreur. Il vaut bien mieux que les blagues salaces d’un Jagger le dédiant dans les tournées de la fin des 70’s à « toutes les filles qui portent un Tampax ». Ce capharnaüm sonore, le plus bordélique de la rondelle, contient en filigrane tout ce qu’on retrouvera amplifié dans « Sticky Fingers » et « Exile … ».
Stones live in Altamont

6 Décembre 1969.
Le jour d’après… Lester Gangbangs fête ses huit ans. Au même moment, les Stones, accusés (déjà !) de tourner aux States juste pour le fric, montent sur scène à Altamont, le festival gratuit qu’ils ont mis sur pied et en partie financé. Ambiance apocalyptique toute la journée, entretenue par des Hells Angels sous coke et amphétamines. La nuit tombée, les Stones clôturent le festival. Dans un bordel indescriptible (voir le film des frères Maysles), et pendant qu’ils jouent « Under my thumb », un spectateur Noir, Meredith Hunter, est poignardé à mort.

Avec vingt cinq jours d’avance sur le calendrier, la parution de « Let it bleed » et le festival d’Altamont vont marquer la fin des années 60.

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DEEP PURPLE - IN ROCK (1970)

Le rock'n'roll aux trousses ...
Deep Purple à ses débuts (MK I comme disent les gens instruits) est un groupe de balourds crasseux aussi anecdotique que dispensable, assemblage brinquebalant de sessionmen plus ou moins célèbres (Blackmore, Lord) et d’inconnus qui ne méritaient a priori pas mieux (les autres). Pire, sous la conduite du pompeux et immodeste Jon Lord qui se voit l’égal de J.S. Bach, ils vont commettre l’irréparable, le brouet terminal « Concerto for group and orchestra » dont le titre à lui seul évite tout développement superflu. En gros, ils sont encore plus mal barrés que les Stones après « Their Satanic Majesties Request ». Et surtout beaucoup moins connus.
Lord, Paice, Gillan, Blackmore, Glover ; Deep Purple MK II
Les trajectoires des deux groupes vont (hasard ? copie ?) devenir étrangement similaires. Keith Richards prend le pouvoir chez les Stones, le groupe dégage plus ou moins Brian Jones, opère un virage musical à 180°, sort en 45T « Jumpin’ Jack Flash » et dans la foulée l’album « Beggars Banquet ». Chez les Deep Purple, Blackmore devient leader, deux types sont virés (remplacés par Glover et Gillan, la MK II), le très remuant single « Black Night » paraît, en éclaireur du 33T « In Rock », entérinant là aussi un très net revirement. Avec pour les Stones comme pour Deep Purple, deux pochettes qui marqueront les esprits. Les gogues délabrées de « Beggars » et le pastiche du Mont Rushmore pour « In Rock ». Les similitudes s’arrêtent là pour moi.
Déjà, le coup de la pochette de « In Rock » est ambitieux. Clairement destiné à toucher l’imaginaire subliminal des Ricains, chez qui Deep Purple est à peu près inconnu. Deep Purple n’a jamais donné dans la modestie. Comme chacun ( ? ) sait, il y a dans le Mont Rushmore quatre visages taillés dans la pierre. Sur la pochette de « In Rock », l’intrus est Ian Paice. Ce qui est ballot, le batteur à binocles étant l’un des plus terrifiants pousse-au-cul que le monde du binaire ait connu. Je vais vous dire, sans lui, la plupart des titres du groupe seraient aussi consistants que de la guimauve tiède en studio, et ne parlons du live où il a fort à faire pour ramener les autres à la raison et accessoirement au rock.
Les mêmes en couleur ...
En fait, si les trois les plus cités comme leaders et frontmen de cette formation sont Blackmore, Lord et Gillan, Paice et Glover (l’architecte sonore, le dépositaire et garant du son Purple en studio, celui qui s’occupe de toutes les rééditions) en sont le ciment, ceux dont l’assise rythmique empêche le délitement vers les sombres rivages de l’expérimentation forcénée et inaudible, ou pire, vers la tentation du gouffre du prog balbutiant.
« In rock » est donc le disque de la remise en question. Mais aussi du recentrage. Pas un hasard s’il débute par just a few roots, replanted, comme ils disent, le monumental « Speed King ». Hommage transparent et assumé à Little Richard et retour à un rock’n’roll exubérant et violent. Parce que Gillan va chercher très haut dans les aigus gueulés, que Blackmore aligne les parties de guitare sauvages, que la rythmique met une pression infernale, et que Lord n’essaie pas de faire son solo liturgique. Certains ont vu dans ce titre et plus généralement dans ce disque la naissance du hard-rock « moderne ». Soit. Ça se tient, c’est une sorte d’aboutissement entamé par le « You really got me » des Kinks, beaucoup de choses entendues chez Hendrix, Clapton et Beck dans leurs groupes respectifs, chez les Américains « lourds » de Vanilla Fudge, Blue Cheer, Iron Butterfly … Sachant qu’en même temps en Angleterre, un quatuor nommé Led Zeppelin commençait à très fortement marquer les esprits. 
Mais si le Zep vient clairement du blues, Deep Purple vient d’ailleurs. On ne trouve chez eux aucune allusion au genre rustique, et les tentations classiques ou baroques sont (provisoirement) remisées à l’arrière-plan. Deep Purple joue un rock speedé et violent, et « In Rock » est le disque le plus énervé de sa pléthorique discographie. Deep Purple ne fera jamais mieux, et c’est pas faute d’avoir essayé …Témoin de cet état de grâce qu’ils ne retrouveront que très épisodiquement, « Child in Time ». Où comment faire un grand titre de plus de dix minutes avec un texte de huit lignes sans tomber dans la redite, le jam gonflante où le prog. Tout y est bon, du numéro de hurleur de Gillan, des cavalcades sur les fûts de Paice, en passant par les solo tueurs de Blackmore. Même Lord (il n’échappera à personne que pour moi c’est le boulet du groupe, toutes époques et disques confondus, son obstination à mettre son B3 liturgique en avant étant soit hors propos soit d’un mauvais goût terrifiant) utilise intelligemment sont armoire à musique. « Child in Time » montre qu’on peut s’inspirer de Procol Harum (« Whiter shade of pale ») et King Crimson (« 21st Century Schizoid Man ») sans ressembler éhontément à l’un ou l’autre. « Child in Time », passant du bucolique apaisé à l’ultraviolence en retombant toujours sur ses pattes est le sommet du disque.
Les mêmes en public ...
Les autres titres font beaucoup moins dans la dentelle (le très sec et méchant « Flight of the rat » en étant l’exemple type, même si bizarrement ce titre ne fait pas partie des « classiques » de Purple), fournissant à des myriades de groupes de chevelus des plans pour faire headbanger les générations futures. Ainsi, le début de « Hard lovin’ man » est la matrice de toutes les cavalcades débridées de Iron Maiden. Pas par hasard, quand on sait que l’ingé-son de « In Rock » (en fait le vrai producteur du disque) Martin Birch auquel ce titre est dédié, deviendra une dizaine d’années plus tard le metteur en sons de Maiden. De même « Into the fire », outre des emprunts évidents à King Crimson (le riff principal) retrouvera plus tard sa mélodie plus ou moins décalquée dans le « Metropolis » de Motörhead.
Avec « In Rock » Deep Purple signe contre toute attente un manifeste, met en place une de ces loupiotes à la lumière desquelles beaucoup viendront recharger une inspiration défaillante. Bon, s’il fallait trouver un maillon faible à ce disque, ce serait « Living wreck », qui est le titre le plus linéaire, le moins fou …

Tout le reste, croyez-moi, ça déménage. Et laisse à mon sens le reste de leur pléthorique discographique loin derrière …

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MARIA McKEE - YOU GOTTA SIN TO GET SAVED (1993)

Chante avec les stars ...
Maria McKee est une star en Suède. Ou quasiment, paraît-il … Maria Qui ? Non, McKee, d’abord. Et c’est pas en faisant un tour sur Wikimachin qu’on en sait plus. Là ou ailleurs, on vous vend Maria McKee comme la demi-sœur de Bryan McLean ou l’ancienne chanteuse de Lone Justice. Et pourtant Maria McKee n’est pas morte que je sache. Mais pour son malheur, elle s’est toujours conjuguée au passé…

Et ça doit lui faire une belle jambe de voir toujours cité Bryan McLean. A l’attention des fans de Zaz, Bryan McLean fut un temps le George Harrison (c’est lui qui a composé « Alone Again Or », merveille absolue de « Forever changes ») de Love, avant qu’Arthur Lee, qui en était le Lennon-McCartney, juge qu’il n’avait pas besoin de s’encombrer d’autres talents que le sien et l’éjecte du groupe phare de la scène psyché de L.A. Et pour le fan de Renaud assis à côté du radiateur, je précise que Lone Justice eut son quart d’heure de gloire au début des années 80 où, en compagnie de Rank & File et quelques autres enstetsonnés dont le nom me revient pas, il fut le chef de file d’un éphémère courant dénommé soit alternative country soit cow-punk, au gré des humeurs éditoriales de la presse musicale qui leur consacra quelques entrefilets enthousiastes avant de passer à autre chose … Bâillements … En fait, les seuls à connaître Maria McKee sont les fans de Tarantino (enfin de ses B.O.), elle a un titre dans le soundtrack de « Pulp fiction » …
Bon, Maria McKee donc. Qui se retrouve has been à la dissolution de Lone Justice et qui n’a même pas alors 25 ans. Qui sort un premier disque solo sur Geffen (une major ou quasi) avec Mitchell Froom (pas le premier producteur venu). Ce disque éponyme sera quasi un bide. Il faudra attendre quatre ans pour que Geffen redonne à Maria McKee les moyens de faire un disque. Parce que quelqu’un là-dedans à dû se dire qu’une voix pareille, ça méritait une autre chance. Ah, je vous ai pas dit, Maria McKee est une putain de grande chanteuse. Qui ne se contente pas de poser ses octaves là où on lui dit, mais qui est capable d’écrire des chansons et de choisir des reprises qui déchirent leur race …

Et quand on lit les crédits ce « You gotta sin … », on se dit de suite que pareilles mouches au casting ne s’attrapent pas avec le premier vinaigre venu. Aux manettes en studio George Drakoulias, celui qui façonne le son des Black Crowes (remember, le meilleur croisement jamais entendu entre Stones et Zeppelin). Anecdote : pour l’assister, un ingé du son qui fera plus tard beaucoup parler de lui, le dénommé Brendan O’Brien (celui que tu vas chercher quand tu veux faire un mauvais disque, et c’est pas N. Young, Pearl Jam, Springsteen, AC/DC et une multitude d’autres qui me contrediront). De la partie également Don Was, Jim Keltner, Olson et Louris des Jayhawks, Auer et Stringfellow des Posies, Benmont Tench des Heartbreakers de Petty, les Memphis Horns (les souffleurs de chez Stax derrière Hayes, Redding, etc …). Comme qui dirait du beau monde. Sans compter Dennis Hopper (oui, le vrai, celui de « Easy rider ») pour la photo de pochette. Tout ce beau monde n’est pas venu que pour cachetonner, on trouve écrit en gras dans les notes de pochette « This is not a solo album. The Band is : »). Et quand McKee ne chante pas ses compos, elle reprend des choses des Jayhawks, de Gerry Goffin & Carole King, ou de Van Morrison (deux titres). Tiens, vous en connaissez beaucoup, qui se hasardent à reprendre du Van The Man, tellement il a l’habitude de placer vocalement la barre haut le bougon barde irlandais ? Ben Maria McKee elle le fait et plutôt bien.
« You gotta sin … » (dix titres, quarante minutes), c’est de l’americana de haut niveau. Un savant mélange de folk, soul, rock, rhythm’n’blues, gospel, … Chantés par une voix qui marque son territoire sans être démonstrative.  Le premier nom qui me vient à l’esprit s’il faut une comparaison c’est Tammy Wynette (et si vous savez pas qui est Tammy Wynette, allez écouter « Stand by your man », et vous gourez pas, pas la version de Lemmy Motorhead et de la plasmatique siliconée Wendy O. Williams, non, la vraie, l’originale). « You gotta sin … » monte en puissance, débute par une sorte d’échauffement, de mise en bouche (« I gonna soothe you », mid tempo rock soul funky). Avant un première reprise relax de Van Morrison (l’antique « My lonely sad eyes », pas une des plus connues des Them, son premier groupe).

Dès le troisième titre (« My girlhood … »), McKee commence à lâcher les watts vocaux sur cette ballade nerveuse. Juste avant le premier sommet du disque, « Only once ». Une merveille de country rock, la voix de cristal du début qui évoque tellement Emmylou Harris, qu’on s’attend à voir apparaître celle de Gram Parsons au détour d’un couplet. Ce titre retrouve par moments (pompage ?) la magie mélodique du « Christian life » des Byrds période Gram Parsons (comme quoi tout est dans tout, et inversement …). Et tant qu’on est à évoquer des similitudes vous risquez de trouver par moments des choses qui rappellent « Only love can break your heart » de Neil Young dans « I forgive you », grosse perf vocale de la Maria sur cette soulerie de facture classique.
Deux reprises suivent. « I can’t make it alone » de Goffin-King, c’est le titre le plus rock de l’album, avec Drakoulias à la batterie qui n’oublie pas de se mettre inconsidérément en avant au mixage. Antithèse, la reprise des Jayhawks (« Precious ») est servie unplugged, avec guitares acoustiques, harmonica et tout le tremblement pour servir d’écrin à la voix de cristal de la Maria.
Mine de rien, sans rien à jeter, on arrive au dernier tiers du skeud. Et là, acrochez-vous, surgit une extraordinaire version de « The way young lovers do », un des vrais grands titres du surestimé chef-d’œuvre de Van Morrison « Astral weeks ». McKee se lâche complètement sur cette relecture sauvage, s’offrant même un passage de scat vers la fin. Le spectre d’Aretha Franklin accompagne la powerful soul ballad « Why wasn’t I more grateful », le genre de titre où on ne peut pas être quelconque faute de se vautrer dans le ridicule. Le morceau-titre (« You gotta sin to get saved » donc) est l’apothéose finale, c’est une tornade rhythm’n’blues gospelisante, tout le monde est à fond et semble t-il captured live.
Aujourd’hui, la cinquantaine entamée, Maria McKee est une sorte de bibelot chantant encombrant. Pas besoin d’être devin pour affirmer que la confidentialité sera son avenir.

Reste ce « You gotta sin … » intemporel à la beauté qui n’est pas près de s’estomper …


MARIANNE FAITHFULL - BROKEN ENGLISH (1979)

S'en fout la mort ...
S’il fallait une preuve (de plus) que comme disait l’autre, les temps ils changent, il suffit de se poser une seule question : qui, aujourd’hui, même le plus petit label indépendant après une campagne de crowdfunding, prendrait le risque de sortir pareille chose ? « Broken English » est paru en 1979 sur Island, une major de l’époque.
Aujourd’hui, « Broken English » est unanimement célébré comme une masterpiece de cette chose qui crève à petit feu depuis des décennies et qu’on appelle rock. Et pourtant c’est un disque qui ne ressemble à rien (de ce qui se faisait en ces temps-là).

Le nom sur la pochette, d’abord. Marianne Faithfull. Que tout le monde croyait morte, enterrée par trop de bibine, de clopes et de dope. Ben non, elle est toujours vivante, dans l’indifférence générale, sort des disques que personne n’achète ou n’écoute. Tourne même dans des salles à peu près vides avec un backing band de troisièmes couteaux qui l’accompagneront sur « Broken English ». Faithfull a conservé un peu de cette miraculeuse beauté qui avait mis le Swingin’ London à ses pieds à la fin des 60’s (et accessoirement trois Rolling Stones dans son lit, dont Mick Jagger avec lequel elle eut la liaison la plus durable). Pétage de plombs, carrière de chanteuse pop avortée malgré l’aide de ses mentors stoniens (et d’Andrew Loog Oldham)  un gros succès avec une bluette pas si innocente que ça (« As tears go by »), et chute vertigineuse dans la solitude (Jagger la largue) et la défonce (de mauvaises langues qui connaissent bien le dossier assurent que le « Sister Morphine » de « Sticky Fingers », lui ressemble tellement que c’est elle qui l’aurait écrit, sans que Jagger et Richards la créditent). En un mot comme en trente pages, Marianne Faithfull est une légende. En perdition totale, mais une légende quand même …
Autres problèmes. Elle qui n’a jamais brillé par ses performances vocales, là, à la fin des 70’s, à cause de dix années de déglingues diverses ininterrompues, elle n’a carrément plus de voix. Ou alors une espèce de râle genre canard en phase terminale de grippe aviaire. D’ailleurs deux ou trois choristes la soutiennent en permanence en studio. C’est pas tout. Faithfull est totalement tricarde, personne veut écrire pour elle ou l’accompagner. D’où les titres originaux de ce « Broken English » co-écrits avec ses musicos. Coup de bol, Steve Winwood, un vieil ami des 60’s, un des rares à ne pas l’avoir oubliée, vient donner un appréciable coup de main aux claviers et synthés. Leurs destins sont voisins, ceci explique le copinage entre la petite fiancée des 60’s et celui qui a dix-sept ans était en haut des hit-parades avec le Spencer Davis Group et montait un groupe avec Clapton (Blind Faith). Et dans le genre tableau noir, circonstances de base désastreuses, on va pas en rester là. « Broken English » est un disque qui ne ressemble à rien de ce qui marche. Ni à rien qui de ce qui se fait d’ailleurs. Rempli à la gueule d’ambiances noires, crépusculaires, sinistres, avec ses synthés lugubres, il se pose plus en précurseur de tous les corbeaux qui vont se pointer avec leur new-cold-wave qu’en suiveur de quoi que ce soit. Corollaire obligé (la vie n’est pas un conte de fées), « Broken English », même s’il remet Marianne Faithfull sous les feux de la rampe, se vendra peu.

Et pourtant. Dans ces huit titres, on trouve trois réussites et cinq merveilles absolues.
Chapter One. Les juste réussis.
« Brain drain », sorte de country rock d’outre tombe, un titre en total décalage avec le « personnage » de Marianne Faithfull qu’on imagine pas vraiment en stetson et veste à franges.
Un peu dans le même registre totalement inattendu, « Guilt », introduit par un synthé agonisant, la Marianne le moral dans les chaussettes. Un blues mutant pour héroïnomanes.
« What’s the hurry » est un titre crépusculaire, bien dans le ton du reste, avec un synthé sinistre un peu trop en avant.
Chapter Two. Les merveilles. Par ordre d’arrivée à l’oreille.
« Broken English » le titre, installe l’ambiance générale. Lourde, triste, entre ce qu’on appellera new wave et cold wave, batterie mate, synthés et claviers (Winwood) lugubres. Et la voix surprenante, choquante, étrange, irréelle (cochez les mentions inutiles), chargée de tristesse, de fêlure, de brisures. Totalement inouïe.
 « Witche’s song » c’est un peu l’épopée familiale (Marianne et sa mère, descendantes du fameux libertin autrichien Sacher-Masoch), et la mise au ban de la société (la mère pour filiation « diabolique », Marianne pour tous ses excès). Remarque : si Bittan et Federici ont pas écouté ce titre pour sortir la mélodie au synthé de « Dancing in the dark », je suis prêt à aller consulter un ORL dans le New Jersey.
« The ballad of Lucy Jordan ». On parierait sa chemise que c’est le marqueur, le signe distinctif de Marianne Faithfull tant Lucy Jordan c’est elle. Ben non, c’est une reprise (de Dr Hook ??? putain c’est qui ?) écrite par le compositeur Shel Silverstein. Il n’empêche, c’est le sommet de ce disque, cette interprétation à fleur de peau des meilleures années de la vie gâchées. Pas un hasard si on la retrouvera dans la B.O. de « Thelma et Louise ». et même si depuis « Broken English » Faithfull a sorti quarante douzaines de disques, « … Lucy Jordan » sera à jamais le titre qui restera d’elle.

« Working class hero » est un hommage. Avec ses origines aristocratiques et sa vie, Marianne Faithfull n’a rien d’un col bleu. C’est une reprise choisie un peu au hasard (elle n’en voulait pas une des Stones), pour déclarer son amour à tous les géniaux rockers qu’elle admire (Beatles, Iggy Pop, Bowie, …). Le résultat est encore plus triste (et aussi beau) que la version originale de Lennon, pourtant pas un titre guilleret à la base (sur le plutôt funèbre « Plastic Ono Band »).
Last but not least, la scandaleuse « Why d’ya do it ». Titre écrit par le poète Heathcote Williams, narration crue (on y cause fellations, bite, chatte), des ruminations d’une femme trompée et délaissée par son mec. A l’origine écrite pour être proposée à Tina Turner (bon, quand on voit que le retour de la tapineuse à Ike a été orchestré par le centriste Knopfler avec un profil allumeuse sexy mais chaste, on imagine qu’elle aurait pas chanté ce truc), elle va comme un gant à celle qui avait défrayé la chronique quand la brigade des stups londonienne en intervention chez Mick Jagger avait vu descendre d’un escalier Marianne Faithfull nue sous un manteau de fourrure. (Tant qu’on est dans le trivial, c’est cette anecdote qui avait fait proposer au pervers Russ Meyer un rôle à Faithfull dans le film « Who killed Bambi » pour une scène où le taré Sid Vicious devait lui lécher une barre chocolatée sur son sexe …). Quoi qu’il en soit, le puritain gouvernement australien fera supprimer la chanson du pressage destiné à son pays. Assez cocasse, quand on sait ce que chantait à la même époque Bon Scott sur les skeuds d’AC/DC …
Pour en finir avec l’exhaustivité, il convient de signaler que le disque est produit par un  rat de studio de chez Island (Mark Miller Mundy), et que la sublime photo de pochette est signée Dennis Morris (photographe quasi officiel de Marley, avant de devenir celui des punks anglais en général et du Clash en particulier).
« Broken English » aura deux follow up, l’honnête « Dangerous acquaintances » et le minable « A child’s adventure ». Malgré (ou à cause de) son petit succès, « Broken English » n’aura aucune incidence sur le train de vie toxique de Lady Marianne. Tout juste aura-t-elle plus d’argent à claquer en dope…
Ce n’est qu’après une énième rehab finalement réussie, qu’elle se réinventera dans les nineties en diva mainstream, sorte de version boursouflée de Marlene Dietrich avec répertoire qui va avec …

N’empêche, quel putain de grand disque que « Broken English » …

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R.E.M. - OUT OF TIME (1991)

Intemporel ...
« Out of time » est paru en 1991. Pour cette chose qu’on appelait albums (avant que le concept se perde au profit des morceaux qu’on piocherait en streaming, sur You Tube, qu’on téléchargerait à l’unité, …), certainement la dernière des grandes années du rock. Sont parues cette année-là des galettes entrées depuis dans toutes les listes récapitulatives, idéales, à écouter avant de mourir, etc … « Nevermind » de Nirvana, « Ten » de Pearl Jam (le grunge), le dyptique « Use our illusion » des Guns (alors le groupe de rock sur le toit du monde), « Black Album » de Metallica (les prochains Guns), le dernier excellent U2 (« Achtung baby »), les références en matière de trip-hop (« Blue lines » de Massive Attack), de shoegazing (« Loveless » de My Bloody Valentine), de fusion (« Blood Sugar Sex Magik » des Red Hot, « Screamadelica » des Primal Scream). Tous écoulés par millions d’unités. Comme le « Out of time » de R.E.M.
Buck, Mills, Stipe, Berry : R.EM.
Et évidemment, à l’époque comme rétrospectivement, ça a fait hurler les puristes ou prétendus tels. Quoi, comment, le porte-drapeau du rock indie, le groupe roi des campus américains, qui signe sur une major et décuple ses ventes. Trahison, je vous dis. Qu’on les pende !!
Perso, du R.E.M. des années 80, j’ai vraiment usé qu’une galette. « Reckoning » leur second, et leur hommage le plus évident à ce Velvet Underground qu’ils citaient toujours. Les autres ? Ouais, bof … Sans plus. Cette musique cafardeuse et sautillante empêtrée dans un bourdon sonore et chanté à la longue assez pénible, ça me faisait guère plus d’effet que la plupart des disques des Talking Heads. De la musique typée intello (d’où le succès sur les campus, avant que les campus deviennent le fief des Kanye West de tout poil), en gros …
En fait qu’est-ce qu’on leur reproche aux R.E.M. ? D’avoir fait un bon disque qui s’est vendu par camions. Tu parles d’un crime. Comme si c’était pas le but de tous les types qui rentrent en studio, qu’ils l’avouent ou pas. Et qu’on vienne pas me parler de visées mercantiles. Il y a dans « Out of time » des suicides commerciaux. Aller chercher une mandoline pour la base sonore de « Losing my religion », c’est pas gagné d’avance. Vous en connaissez beaucoup de hits avec une mandoline en avant ? Ouais, « Mandolin wind » de Rod Stewart (en 1971, quand même). Vous voulez faire de la thune en 1991, vous allez chercher un rappeur. Oui, mais pas KRS-1 (sur « Radio song »), c’est un type catalogué « dangereux activiste », pas vraiment gage de heavy rotation sur MTV … Vous voulez faire du duo aguicheur pour les hit-parades? OK, mais pensez vous que Kate Pierson des totalement has been B-52’s soit le bon choix (même si Iggy Pop était allé la chercher l’année d’avant pour un de ses rares très bons disques solo « Brick by brick ») ? Kate Pierson elle est là, à cause de la Athens connection (R.E.M. et les B-52’s sont issus de la même ville de Géorgie et les seconds ont servi de modèle « spirituel » aux premiers). Vous voulez de la guitare saturée (ça marche à fond en 1991) ? C’est raté (et pourtant Peter Buck sait faire s’il veut), pire, les R.E.M. s’adjoignent sur la plupart des titres une section de cordes drivée par Mark Bingham …

Alors, Warner ou pas, « Out of time » est d’abord un disque où les types sont à leur zénith. Créatif, d’abord. Une décennie à créer une osmose entre quatre types (euh, six en fait, il faut rajouter sur ce disque l’omniprésent Peter Holsapple des excellents mais feu dB’s, et celui qui est de fait le cinquième R.E.M., leur producteur attitré Scott Litt), à mettre en place un son immédiatement reconnaissable (« Belong » aurait pu figurer tel quel sur n’importe quel disque de R.E.M. des 80’s) mais qui tend à se « démocratiser » (le chant de Stipe devient à peu près compréhensible, l’instrumentation tend vers la « ligne claire », s’éloignant quasi imperceptiblement à chaque disque du magma sonore de leurs disques précédents). Aussi un zénith populaire. Parce que c’est pas la Warner fraîchement apparue dans leur carrière qui les fait jouer depuis des années devant un public de plus en plus nombreux dans des salles de plus en plus grandes. Avant « Out of time », R.E.M. est considéré comme le plus grand groupe indie américain, une dénomination totalement stupide mais qui traduit un certain potentiel de séduction et une ascension populaire régulière.
R.E.M. sur le toit (du monde)
Les R.E.M. franchissent avec « Out of time» un palier, placent la barre à une hauteur que personne (peut-être même pas eux) n’envisageait. Un hit intergalactique (« Losing my religion »), deux autre pas loin (« Radio song » et « Shiny happy people »). Des démarquages intelligents de « Losing … » (« Near wild heaven » et surtout « Half a word away »), l’incontournable hommage au Velvet (« Me in honey » l’intro, la guitare inexpressive, la structure lancinante, tout ramène à la band à Lou Reed et John Cale), un clin d’œil – pompage de Dylan (« Country feedback », me semble t-il bien inspiré par « Knockin’ on heaven’s door »), un titre pour les ploucs country du Midwest (le rustique « Texakarna » avec pedal steel guitar et tout le tremblement). Et pour finir le tour du propriétaire, deux titres que tout oppose, le tout en fréquences basses et bien nommé « Low », et à l’autre extrémité du spectre sonore le totally baroque (arrangements de cordes omniprésents) « Endgame » (qui me fait penser à « Lady Jane » (et si vous connaissez pas « Lady Jane », misère, je vous plains…).
En fait, il n’y a pas grand-chose à reprocher à « Out of time » (tiens, un autre titre des Stones « chansons » de « Aftermath »). Si, en cherchant un peu, sa pochette aussi moche que celle de la plupart de leurs précédents skeuds, mais qui par son aspect flashy et coruscant (« Shiny happy people » ?), donne le ton plutôt enjoué du disque. A mettre en parallèle avec la toute grise (parce que d’une tonalité plus grave, plus triste) de l’autre chef-d’œuvre qui allait suivre « Automatic for the people ».

« Out of time » est un disque non pas centriste, mais totalement fédérateur. Incontournable et indispensable …


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Monster


THE ROLLING STONES - BLUE & LONESOME (2016)

2120 South Michigan Avenue ...
… Qui en plus d’être un titre des Stones des early 60’s, est comme chacun sait (hormis les électeurs de Fillon, les sportifs, les jeunes de moins de soixante-cinq ans, et quelques autres…), l’adresse du label Chess à Chicago. Soit la référence du blues à son âge d’or, ou son apogée, comme on veut. Un label dont les parutions, comme chacun sait (hormis les électeurs etc, etc, …), ont fortement influencé quelques visages pâles anglais au début des 60’s. Y compris ceux au sujet desquels dont il va être question, j’ai nommé Ladies & Gentlemen, Mesdames et Messieurs et Autres, le plus grand groupe de rock de tous les temps (le meilleur étant comme chacun sait, Kyo, voire à la limite les Beatles), les ci-devant Rolling Stones. Cinquante deux ans et des brouettes de carrière. Dont les dernières quarante années, comment dire … passées à capitaliser sur le prestige des douze premières.
Car quel homo sapiens muni d’oreilles en état de fonctionnement, peut trouver intéressants, voire plus, les disques sortis par la Jagger & Co. Inc. depuis au mieux, « Black & Blue », au pire « Exile … ». D’ailleurs, conscients de leurs limites et d’une inspiration en cale sèche, les Vieux Cailloux n’avaient sorti que deux disques studio en 20 ans, « Voodoo Lounge » au milieu des 90’s et « A Bigger Bang » dix ans plus tard. Et que ceux qui ont en mémoire un seul titre de ces deux galettes se fassent connaître, ils gagnent une semaine de backstage pass pour les meetings chamaniques ( ? ) de Sœur Emmanuelle Micron. Par contre, les Stones ont beaucoup tourné, allant même jusqu’à racketter des Cubains ou des Chinois consentants ( ? ), faisant paraître des Cds, Dvds, Blu-Rays live à une cadence que même Pénélope F. n’arrive pas à suivre en matière de faux bulletins de salaire.
Souriez, c'est pour la promo ...
Et les Stones, qui se détestent cordialement (enfin, surtout Jagger et Richards, Ronnie servant d’interprète entre les deux, et Charlie entre deux cancers regardant tout ça d’un œil amusé), n’étaient qu’une multinationale engrangeant des millions de dollars au profit des quatre actionnaires majoritaires. On ne sait par quel miracle ou accident, lors d’un conseil d’administration de la holding Rolling Stones, en présence on s’en doute de dizaines d’avocats des différentes parties en présence, la conception et la mise en marché d’un nouveau disque studio furent mis à l’ordre du jour. Nom du produit : « Blue & Lonesome ».
Evidemment, les notes de la pochette de la chose nous parlent de jam bluesy en studio impromptue et improvisée en présence du producteur Don Was. Lequel aurait suggéré un disque de reprises de vieilleries blues plus ou moins inconnues. Tope là, marché conclu, affaire bâclée en trois jours de studio, tout le monde live, douze titres mis en boîte, zéro overdubs, etc, etc …, veuillez chers amis passer à la caisse avec le dernier skeud des Stones …
Ouais, … Hum … Je veux bien qu’on imprime la légende si elle est mieux que la réalité, mais bon … Pourquoi avoir attendu un an (douze mois), avant de sortir la chose, pourquoi ces titres extraordinairement bien en place ?
L’expérience, la magie de l’instant ? Ou le travail minutieux, milliseconde par milliseconde sur une batterie de Mac, de postproduction, comme on dit en cinéma ? Tout ça pour arriver à faire sonner les cymbales de Charlie Watts comme des casseroles sur lesquelles on cogne (sur « Just like I treat you » notamment) ?
Et vous avez vu ce qu’ils en disent dans la presse (la vraie, celle où on paye des gens pour écrire des phrases avec sujet, verbe, complément et accord du participe passé) ? « Blue & Lonesome » est une bouse terminale, jouée par des vieillards en bout de course. J’ai vu ça dans l’Express ou le Nouvel Obs, vous imaginez le sérieux et la compétence de l’analyse.
Y'a encore du monde pour nous voir ?
Ben moi je vais dire, ce « Blue & Lonesome », il est excellent, voire plus. Le meilleur disque des Stones depuis « Black & Blue », voire « Exile … », et meilleur même que bon nombre de rondelles sorties par le groupe entre 64 et 72 (quelqu’un pour défendre « Satanic Majesties » ?). Parce que peu importe que les prises aient été bidouillées et triturées par Was, Jagger et Richards, « Blue & Lonesome », il envoie le bois. Et signifie à tout un chacun que le blues, c’est pas forcément un truc tristos, monotone et chiant joué par un vieux Noir aveugle et cocu. Les Stones jouent dans ce disque comme si leur carrière en dépendait. Up tempo, le plus souvent. Avec une énergie punk. Oui, j’ai bien écrit punk, ce genre musical dont tous les acteurs se plaisaient à dire en 77 « fuck les vieux Stones » (enfin, pas tous, Strummer et Jones étaient beaucoup plus mesurés, sachant ce que le rock devait à la bande à Jagger et Richards). Quarante ans après les faits, les Stones envoient le bois comme Dr Feelgood. Un seul exemple, frappant au bout de quelques secondes sur n’importe quel titre : Jagger chante en laissant tous ses tics et afféteries vocaux au vestiaire, se fout le gosier minable. Et souffle à s’en faire exploser les carotides dans un harmonica, ce qui lui était pas arrivé depuis … pff, plus que ça, au moins.
Derrière, les deux siamois, le Keith et le Ronnie, riffent, chorussent et solotent comme s’ils voulaient se faire un nom dans le music business, Charlie Watts oublie Gene Krupa et sort des breaks et des roulements dévastateurs. Les larbins habituels, Darryl Jones, Chuck Leavell, Matt Clifford, sont discrètement efficaces. Même un autre vieux de la vieille, Eric Clapton, qui soi-disant par le plus grand des hasards enregistrait dans le studio à côté, qui a vu de la lumière et est rentré triturer sa vieille pelle slide sur « Everybody knows … », et sa Strat sur « I can’t quit you baby », oublie pour une fois de se prendre pour un vieux débris pénible.
Souriez, les mecs, on est censé être potes ...
Oui, vous avez bien lu, les Stones reprennent « I can’t quit you baby » de Willie Dixon certes, mais surtout pierre angulaire du 1er Led Zep. Hasard ? Tu parles, Balthazar … Moi je vois plutôt ça comme régler de façon définitive une vieille histoire de suprématie. Les Stones en 2016 viennent narguer le cadavre du Dirigeable. Leur version, quoique puissante et couillue ne vaut pas celle de Plant et Page, mais semble leur poser la question : « vous êtes où, les mecs aujourd’hui, à vous prendre le chou pour savoir si vous allez vous reformer, venez-y voir, vous êtes cuits, finis, nous on est toujours là et on vous emmerde … ».
Par le ton, le son, et la rage déployées, « Blue & Lonesome » renvoie cul par-dessus tête (ouais, même Neil Young) tous les collègues-concurrents, qui la soixantaine largement entamée, continuent de faire du rock ou du moins quelque chose qui y ressemble. Depuis combien de temps ZZ Top, par exemple, n’a pas sorti un boogie de la trempe de « Ride ‘em down » ? Qui après le lourd, lent et rustique « Hoodoo blues », ou la montée en puissance et en tempo de « Little rain » a envie de se réécouter une rondelle de S. R. Vaughan, ou pire, la dernière pleurnicherie bluesy de Bonamassa, Poppa Chubby, Warren Haynes ou qui sais-je encore. Et ne me parlez pas de Bertignac ou Paul Personne (deux types que j’aime bien, mais dont malgré de louables et répétés efforts, j’ai jamais pu écouter une rondelle jusqu’au bout), ou du groupe de belouze du copain auvergnat du cousin du neveu de votre collègue de bureau. Et j’aurais même une question idoine à poser (non pas aux Canned Heat, ils sont tous morts, Dieu merci), à Brian Setzer : depuis quand il a pas sorti un rockab du niveau de « Just  like I treat you ».
Et encore, j’ai pas cité les deux meilleurs du disque, « Blue & lonesome », le titre, et la tuerie blues-punk « I gotta go », qui va faire se gratter l’occiput au pourtant speedé Reverend Horton Heat soi-même (par charité chrétienne, je ne ferai aucune allusion malveillante au Jon Spencer Blues Explosion, vous savez, le groupe du type qui se prend pour un Elvis énervé de Prisunic …)
Bon, qu’est-ce que je pourrai encore vous dire… Que c’est Little Walter qui se taille la part du lion dans la tracklisting (quatre titres), mais à la limite on s’en fout.

Non, ce qui est essentiel, c’est que là, fin 2016, les Stones ont sorti la suite de « The Rolling Stones » ou « 12 x 5 ». Et qu’ils sont en nets progrès. Retour vers le futur … Va encore falloir passer à la caisse avec un grand disque des Stones sous le bras …

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NICK CAVE & THE BAD SEEDS - SKELETON TREE (2016)

Death Songs ...
On le sait depuis toujours, Nick Cave n’est pas un joyeux. Le type toujours habillé de noir, qu’on peut résumer par le raccourci « crooner gothique junkie ». Sauf que comme pour tous les raccourcis, on est assez loin de la vérité. Cave ne s’est jamais pris pour Sinatra ou Bing Crosby, pour Bauhaus ou Cure, pour Keith Richards ou Johnny Thunders. Cave a commencé, vingt ans avant la fin du siècle dernier, par la destruction et l’autodestruction avec Birthday Party. Et puis, lentement, comme tous les types qui ont un but dans la vie et veulent laisser une œuvre dans leur art, Cave s’est apaisé, assagi pourrait-on dire, en surface. Plus le fond (la musique) était calme, plus la forme (les textes) devenait violente et dérangeante. Le Johnny Cash (influence maintes fois revendiquée) des American Recordings avec Rick Rubin pointait le bout de son ombre crépusculaire.
Cave n’est pas un robot, engoncé dans son personnage, il est fait de chair et de sang. Son précédent, « Push the sky away » avait même laissé dire à quelques connaisseurs avisés, sur la foi d’une pochette sépia sur laquelle posait sa copine à poil et d’un contenu plus « accessible » que d’habitude, que Cave s’était « normalisé » (quel vilain mot).
Nick Cave
Et puis, l’an dernier, un de ses fils de quinze ans, soi-disant déchiré au LSD, se tue en tombant d’une falaise. Le genre de saloperies que peut te réserver la vie, et surtout qui te la change salement. « Skeleton tree » est le premier disque de Nick Cave (& The Bad Seeds) depuis ce drame. Et là, Cave ne joue plus, si tant est qu’il ait joué un jour. C’est son disque le plus noir, une noirceur qui se retrouve jusque dans son enrobage, comme une version de « White light, white heat » adaptée à l’ère numérique, bien que l’Australien de naissance doive entretenir des rapports de non geek total avec l’informatique, le lettrage en vert fluo est celui des antiques bécanes des années 80 qui tournaient sous DOS …
Cave, comme tous les types embringués dans le rock’n’roll circus, se sert de son œuvre comme un miroir qui renverrait l’image qu’il veut donner, qu’il veut que son public ait de lui. Même si cette image est volontairement déformée. Perso, des disques où des types sont censés se foutre à poil devant leurs auditeurs, j’en ai des brouettes et je m’en méfie toujours un peu, ayant du mal (je les connais pas en vrai, ces zozos) à placer le curseur entre vérité et calcul. Là, pour ce « Skeleton tree », j’ai l’impression de me trouver face à un « vrai » disque, sans chichis, sans arrangements, sans calculs, du genre : « est-ce que ça a l’air vraiment désespéré, ou est-ce que j’en rajoute encore une couche, comme me le conseillent mon management et ma maison de disques ? ».
Nick Cave & The Bad Seeds
Tant qu’à faire aussi, et pour situer Cave et son œuvre, autant préciser pour les profanes que Cave ne s’exprime pas que par des sons. Il écrit aussi (même s’il n’a pas eu le Prix Nobel comme Dylan, qui doit bien se marrer, lui qui s’est toujours foutu de la gueule de tout son monde et qui doit être la seule personne de cette galaxie à être plus ou moins capable de déchiffrer ce qu’il a lui-même écrit), et a même fait un film (enfin non, c’est pas lui qui l’a réalisé, mais il est le personnage central de « 20 000 jours sur Terre », vraie fiction autobiographique).
« Skeleton tree » sorti de son contexte doit être insupportable. D’une froideur et d’une noirceur à faire passer, au hasard, Townes Van Zandt, pour Dany Boon. Des ambiances sépulcrales, morbides, rythmées par un minimalisme instrumental à faire se retourner Leonard Cohen dans son costard de sapin tout neuf. « Skeleton tree » ne s’écoute pas de but en blanc, à la fin d’un repas de retrouvailles avec les blaireaux potes de troisième recherchés sur « copainsdavant.com ». « Skeleton tree » n’est pas un chef-d’œuvre, juste une tranche de vie (et de mort).
Commencé (« Jesus alone ») par un lamento introduit par le hululement sinistre de synthés façon B.O. de giallo, et construit comme une incantation vers le diabolique Jesus (Cave a toujours été partagé entre fascination et répulsion pour la religion chrétienne) qui a pris la vie de son gosse, le disque passe de la douleur, du désespoir, de l’accablement, vers une rédemption apaisée (la clôture presque enjouée  de « Skeleton tree » le titre, comme si la boucle était bouclée, le travail de deuil accompli, et qu’il fallait, sous peine d’en perdre l’âme et la raison, passer à autre chose …). Ce disque est l’autopsie, crue, limite indécente (on ne sait plus si on est auditeur ou voyeur) d’un choc émotionnel et de la lente reconstruction qui va suivre. Qui fait passer des sommets de désespoir mis en musique (« Plastic Ono Band » de Lennon, « Disintegration » de Cure) pour d’aimables pitreries (les geignardises d’un milliardaire désabusé pour le premier, un travail mathématique d’inflation morbide pour le second, même s’il s’agit de deux putain de grands disques).
Nick Cave, l'âme crucifiée ...
« Skeleton tree » dévide au long de ses huit titres toute la peine d’un Cave non plus figure iconique d’un des sous-genres du « rock », mais d’un type souffrant de la perte d’un être très cher. Ses vieux soudards de toujours qui l’accompagnent sont tout en retenue derrière lui, s’ingéniant le plus souvent à ne tisser que des … squelettes mélodiques, plus proches de l’épure que du minimalisme. « Skeleton tree » compte dans ses rangs les plus belles mélodies jamais écrites par Cave (« Girl in amber », « I need you », « Distant sky »). Et dans ce disque, Cave se laisse aller à chanter vraiment, naturellement, sans afféterie, sans ces trémolos gothiques souvent surfaits qui sont sa marque de fabrique vocale.
On pense souvent à d’autres hommes en noir. Leonard Cohen, le poète christique des désillusions et des déceptions, le Johnny Cash cornaqué par Rubin, perclus de souffrance physique et qui mettait en musique sa mort prochaine, les Stranglers vers 79-82 quand ils chantaient les Hommes en Noir et tombaient dans l’épure synthétique « féline » …
« Skeleton tree » est un tout, où chaque titre est indissociable du précédent et du suivant, dont on n’écoute pas des extraits sur Spotify. Soit on le prend en pleine poire, soit on l’ignore. Et si l’on n’était pas bouffé par l’ère du superficiel éphémère, ce devrait être un disque qui donnerait lieu à des débats enflammés sans fin, du genre « est-ce plus grave de montrer son âme que son cul » (dixit Gainsbourg).

Un disque hors normes, hors du temps, à ne pas mettre entre toutes les mains et toutes les oreilles …


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