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SANTANA - SANTANA (1969)

Chicano Revue ...
Aujourd’hui, Santana (le Carlos) est aussi chiant que les disques qu’il fait. Vous me direz , c’est pas le seul de sa génération et qu’on peut pas être et avoir été, ce genre de choses … N’empêche, voir ce pépé après des années de mutisme méprisant revenir tout sourire devant des journalistes pour faire vendre sa dernière daube jazz-rock-zen-cool-bouddhiste et les concerts qui vont avec où se rendent tous les hipsters En Marche (les mêmes qui vont voir les « performances » de Souchon et de la Dion et vont nous niquer profond pendant cinq ans avec leur autre façon de faire de la politique participative et diverses couillonnades du même genre), montre que vieillesse et dignité ne sont pas deux mots qu’on peut accoler facilement dès qu’il s’agit de rock ou de quelque chose qui est censé y ressembler.
Vérification faite, le dernier disque en date de Santana sur mes étagères, c’est le très mauvais « Amigos », plus de quarante piges au compteur. Et pourtant, ça avait plus que bien commencé … Flashback …
Santana, le groupe
Quartiers « populaires » de San Francisco, fin des années 60. Deux jeunes passionnés de musique traînent toujours ensemble. L’Américain pur jus Greg Rolie et le Mexicain de naissance Carlos Santana. Ils passent leur temps à écouter les Beatles, les Doors, Hendrix, et toute la scène psyché qui explose en Californie. Rolie a une formation de pianiste et se régale de maltraiter son orgue Hammond. Santana est guitariste. Des groupes sans lendemain sont montés sous l’égide des deux potes. A moment donné, parmi ces orchestres à géométrie variable, une tendance se dessine. Il y a beaucoup de batteurs ou de percussionnistes, beaucoup de métèques pour en jouer, le plus souvent comme Santana ayant leurs racines de l’autre côté du Rio Grande, et les rythmes latinos se mêlent aux rythmes rock.
Sentant qu’ils tiennent un truc, Rolie, Santana et leurs potes réussissent à faire venir à une répète une « star » chicano comme eux, un certain Gianquinto, dont le titre de gloire est d’accompagner parfois l’harmoniciste James Cotton. Le verdict du pro est sans appel : les titres sont trop longs, chacun y allant de son solo égomaniaque. Première baffe (ils ne lui en voudront pas, il sera recruté comme arrangeur lorsqu’ils iront pour de bon en studio). Les basanés ne se découragent pas, tournent inlassablement là où on veut bien d’eux à Frisco. Apothéose, leur réputation scénique finit par parvenir aux oreilles de Bill Graham (le patron du Fillmore et le Parrain de toute la scène musicale psyché, celui qui peut faire ou défaire les stars) qui lui aussi vient écouter les bestiaux. « C’est quoi votre bordel, vous faites que des instrumentaux, mettez des paroles si vous voulez que quelqu’un vous écoute un jour ». Deuxième baffe dans les rêves de gloire.
Santana, le Carlos
Mais les gars s’obstinent, suivent ces deux conseils, raccourcissent leurs compos et chantent (enfin, si on veut, voir plus loin) par-dessus (Rolie avec Santana aux backing vocaux). Fin 68, le groupe baptisé définitivement Santana rentre en studio pour un single qui sort début 69. « Evil ways » va scotcher tous les hippies. Et définir le Santana sound. Un rythme très chaloupé, des percus de partout, le B3 de Rolie et la Gibson SG du Carlos étant obligés de faire des prodiges pour se faire une place dans tout ce bordel tambouriné. Petit succès dans les charts, et le groupe entre-temps signé par la Columbia part en studio enregistrer son premier 33T. Bon, à cette époque-là, il sortait des singles fabuleux tous les jours et des albums de légende toutes les semaines ou quasiment. « Evil ways » et ses auteurs sont plus ou moins oubliés quand début Août paraît « Santana » le disque.
Coup de bol, Santana a été retenu pour ouvrir une journée à Woodstock. Le 16 Août en début d’après-midi, sous un soleil de plomb, les Santana prennent la scène d’assaut. Avec son guitariste qui a envie d’en découdre devant cette foule de festivaliers en train de se réveiller. Faut dire qu’on l’a vu avant le gig discuter avec Jerry Garcia, pape-gourou des hippies, et descendre une quille de Mezcal. Le groupe à l’unisson suit son leader, et le Santana band va livrer un des cinq morceaux de légende du festival, une version cataclysmique de leur pièce de bravoure « Soul sacrifice ». (Pour info, les quatre autres titres historiques de Woodstock sont le « No rain, no rain » du public, « I’m goin’ home » d’Alvin Lee et de ses Ten Years After, « I want to take you higher » de Sly et sa Famille Stone et le « Star spangled banner » concassé par Hendrix à l’aube blême du quatrième jour devant des rescapés hébétés). En tout cas, sur la foi de cette seule prestation enragée, l’histoire de Santana (le groupe et son leader) va prodigieusement s’accélérer.
« Santana » le disque est excellent, voire plus. Aurait-il permis à ses auteurs la gloire qui fut la leur sans leur prestation explosive à Woodstock, the answer my friend is blowin’ in the wind … Assez intelligemment, la réédition de 1998 a la bonne idée de rajouter au 33T studio trois titres joués à Woodstock dont évidemment « Soul sacrifice ». A noter que live, les titres durent le double que leur version studio, chassez le naturel et il revient au galop …
Aujourd’hui ce « Santana » premier du nom reste une des pierres angulaires du groupe (et de son leader), et avec son successeur « Abraxas » un des trucs à avoir absolument sur ses étagères. On y trouve, quarante siècles avant Fishbone, les Red Hot Machin et tous les autres balourds en pantacourt ce que doit être une fusion de genres musicaux réussie. A tel point que le débat fait encore rage (voir les notes de livret de la réédition) : Santana a-t-il inclus des rythmes latinos au rock ou le contraire ? Vous avez deux heures avant que je ramasse les copies, c’est coefficient 6 je vous rappelle…
Santana, Woodstock,16/08/1969
Parce que jusqu’à présent, les sonorités chicanos dans le rock, ça se limitait à « La bamba » de Ritchie Valens et au Farfisa hispanique de Sam « Wooly Bully » the Sham (qui était Texan) ou de Question Mark « 96 Tears » & the Mysterians (qui eux étaient du Michigan). « Santana » n’est pas un disque communautariste (comme en feront plus tard Los Lobos), il participe juste à faire avancer le schmilblick, à ouvrir d’autres portes, d’autres espaces au rock, pour reprendre la terminologie doorsienne de l’époque.
« Santana » est d’une redoutable cohérence. Neuf titres qui explorent ce mix entre culture latino-américaine et rock, les deux qui s’en écartent un peu (« Shades of time » plutôt soul et « Persuasion » heavy rock psyché à la Cream) semblant bien fades et convenus à côté du reste, alors qu’ils ne sont loin d’être indignes. Le reste, c’est emmené par des percussions qui sortent de partout (trois types, Carabello, « Chepito » Areas et Shrieve aux diverses batteries, percus, congas, timbales). Fidèles à leur idée de départ, les Santana couchent sur vinyle quatre instrumentaux (et les textes du restant seront très concis et d’une valeur littéraire proche du zéro absolu, mais on s’en cogne) « Waiting » en intro, le court « Savor », « Treat » comme un avant-goût du Carlos roi du sustain, et évidemment « Soul sacrifice ». On pourrait même y rajouter le single « Jingo » qui se contente de quelques onomatopées, un titre repris au percussionniste nigérian Olatunji (déjà plagié par Gainsbourg avec « Marabout »), voire la jam bordélique soul de « You just don’t care », tant les deux titres se composent du minimum syndical niveau paroles.
La mythique pochette avec sa tête de lion stylisée est signée Lee Conklin, un des illustrateurs (affiches, pochettes de disque) les plus connus du mouvement psychédéliques.
Conclusion : comme pas mal de choses, Santana, c’était vraiment mieux avant …


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Amigos



JANIS JOPLIN - PEARL (1971)

La dernière séance ...
3 Octobre 1970. Janis  vient de terminer l’enregistrement les parties vocales de « Me and Bobby McGee », puis elle écoute la partie instrumentale d’un autre titre « Buried alive in the blues » que son groupe vient aussi de terminer. Elle trouve ce morceau génial, promet de se surpasser le lendemain pour le chanter, quitte le studio, monte dans sa Porsche fushia peinturlurée. On la retrouvera le lendemain morte (overdose) dans son appartement. Deux semaines pile après Jimi Hendrix, y’a des débuts d’automne meurtriers … Paraît-il qu’alors qu’elle commençait à se ranger des vélos, elle s’était entichée depuis quelques temps, en éternelle croqueuse de mecs au cœur d’artichaut, d’un play-boy dealer qui lui aurait refilé la dose mortelle d’héro …
Ce disque sur lequel Janis Joplin travaillait sortira quelques mois plus tard. Il s’appellera « Pearl », le surnom de Janis. Et sera son plus grand succès. Bon, les morts vendent bien, on le sait, c’est un marché très porteur, le disque posthume. Et qui souvent n’arrive pas à la cheville des autres, ceux réalisés du vivant de l’artiste (voir le cas d’école Hendrix). Sauf que pour Joplin, « Pearl » est son meilleur disque. D’assez loin. Pour au moins deux raisons.

Janis n’a jamais aussi bien chanté, ses concerts de l’été 70 sont des triomphes. Elle se défonce (un peu) moins, son entourage artistique essaye de veiller sur elle, et du coup elle a retrouvé cette voix de feu et de sang qui a fait d’elle la reine de Frisco puis du peuple hippy.
Et puis, pour la première fois de sa carrière, Janis Joplin a un backing band qui assure, qui surclasse totalement les bourrins limités (pléonasme) de Big Brother, ou le dilettantisme défoncé du Kozmic Blues Band.
Le groupe qui accompagne maintenant Janis répond au nom de code Full Tilt Boogie Band. Une bande d’anonymes, mais qui sous la conduite de Paul Rotchild (le producteur des Doors), joue précis, lourd et swinguant à la fois. Une formation resserrée (guitare, basse, batterie, claviers). Finies les stupides guitares fuzzy monolithiques de Big Brother, finis les maudits cuivres du Kozmic Blues Band, encore plus insupportables en live qu’en studio. Pour « Pearl », le jeu et l’enregistrement sont basiques, roots, près de l’os. Dès l’inaugural « Move over » la différence saute à la figure, ce rythmn’n’blues au tempo de plomb paraît tout aérien, et puis quand arrive le chant, affaire classée, chef-d’œuvre d’entrée …
Parce que Janis, quelle voix … Joplin, c’est pas la voix la plus technique du monde, genre diva blette à la Dion ou Streisand, ou Castafiore qui promène ses octaves à l’opéra. Janis, elle chante pas, elle parle avec ses tripes, il se dégage de sa voix un charisme et en même temps une animalité que personne avant ou après n’a jamais approché (qui a dit Beth Hart, si encore t’avais dit Nicole Croisille, t’aurais eu l’air moins con …). Janis, plutôt moche (pour être gentil), fringuée avec un mauvais goût bien texan, mettait tout le monde, et surtout les mecs à ses pieds dès qu’elle l’ouvrait, elle avait pas besoin d’être court-vêtue et de simuler des fellations de micro (Tina, si tu me lis …). Suffisait juste qu’elle se mette à chanter, même si ce verbe est bien trop limitatif en ce qui la concerne …
Janis Joplin & Full Tilt Boogie Band
« Pearl » est un déluge vocal, mais pas une démonstration (bon, si, hormis la courte récréation a capella de « Mercedes Benz », titre amusant mais très anecdotique qui allez savoir pourquoi, deviendra emblématique de Joplin). Janis met son incroyable puissance de feu au service de tempos lents ou médium, des bases de soul ou de rythm’n’blues (la musique noire, la seule qui vaille quand on a une voix d’exception), qu’elle incendie de crescendos d’anthologie. Faut être clair, y’a rien à jeter de cette demi-heure. Mais en plus, il y a des sommets. « My baby » est juste énorme, faut avoir entendu ça une fois dans sa vie pour pas crever idiot. « A woman left lonely » on sent que cette chanson est tellement la sienne, tous ces types qui l’ont draguée juste pour la tirer un soir et pouvoir fanfaronner devant leurs potes le lendemain, que le terme de soul n’a jamais mieux portée son nom.
Presque tout dans « Pearl » est prévisible, mais personne n’attendait sur disque Janis à ce niveau et surtout accompagnée de la sorte. Cette bande d’inconnus joue avec une cohésion, une efficacité qui laisse pantois, ils semblent en osmose avec leur chanteuse (et pourtant ils n’enregistrent pas ensemble). Ecouter « Buried alive … », appréciez la machine de guerre, et imaginez ce que Janis en aurait fait. En fait le seul écart à la musique noire, c’est une chanson écrite par un de ses ex, l’auteur country Kris Kristofferson, « Me and Bobby McGee ». Jamais on n’aurait imaginé que la plouc music puisse atteindre une telle intensité émotionnelle.

Janis Joplin était totalement unique dans son rapport avec le chant et la musique. D’innombrables shouteuses, blanches ou noires, plus ou moins douées, essaieront de marcher sur ses traces. Seule à mon sens Amy Winehouse  réussira, allant même, entre autres similitudes, jusqu’à mourir à 27 ans …

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STEVIE WONDER - INNERVISIONS (1973)

Wonder Man ...
« Innervisions » est le troisième disque du quintet magique consécutif de Stevie Wonder (de « Music of my mind » à « Songs in the key of life »). Autant dire qu’on peut y aller … à l’aveugle (sorry Stevie…).
Plus que tous les autres dinosaures des 70’s (pas de noms, hein je suis un gentil moi, mais enfin j’ai dit tous …), Wonder est celui qui a le plus sombré artistiquement dans les décennies suivantes. Faut dire qu’il avait placé la barre tellement haut, pour moi c’est l’auteur black essentiel des années 70. Un touche-à-tout de génie, et pas un hasard s’il a été souvent comparé à un autre aveugle, Ray Charles, le Genius himself.
Stevie Wonder, sur ce « Innervisions », il se ballade littéralement, posant à chaque coup des jalons définitifs dans les styles qu’il aborde. Enfin, presque, il y a bien un maillon faible dans ce disque, la lente roucoulade amoureuse baveuse et molle, un genre dont il tartinera ses skeuds dans les décennies suivantes. Ici, c’est « Golden lady », on passe sans en dire tout le mal qu’elle mérite …

Le reste, c’est juste parfait. On commence par « Too high », c’est du jazz-funk qui groove mille fois plus que Herbie Hancock (qui a dit Jamiroquai, tu te casses et vite, et pourquoi pas Gilbert Montagné tant qu’à faire, il est aveugle lui aussi, comme quoi ça suffit pas …), et Wonder ressort dans le final l’harmonica du Little Stevie qu’il fut chez Motown, dressant un pont entre son passé et le futur qu’il est en train d’écrire. Le jazz, Stevie Wonder connaît et apprécie (nobody’s perfect), mais chez lui, ça sert de garniture, c’est pas une obsession. Et surtout grâces lui soient rendues, il ne cherche pas à tout prix la fusion, ou pire, le fuckin’ jazz-rock. Par contre, quand ça peut apporter quelque chose à la musicalité d’une chanson, il n’hésite pas, quitte à oser les mariages les plus improbables, sur « Visions », où un fonds jazzy sert d’écrin à une ballade folk très dépouillée, tout juste agrémentée de quelques notes de guitare acoustique. L’occasion de souligner que Wonder arrive à faire des disques fabuleux en jouant de tous les instruments (à l’exception des guitares sous toutes leurs formes, mais il se débrouille pour s’en passer le plus souvent), et notamment d’une panoplie de synthés pour l’époque très high-tech (comme quoi, si dans les disques à synthé, ça déconne souvent, c’est pas la faute à l’instrument, mais à ceux qui en jouent …).
Le premier choc musical arrive en troisième position sur le disque, c’est « Living in the city » et ça sonne comme du … Creedence (le jeu de batterie, la voix), c’est un immense blues-rock (sans guitares, et non, c’est pas une hérésie …) dans lequel Stevie se fout les cordes vocales minables, dans un style très Fogerty, jusque dans le texte (le rêve du mirage citadin vu par les campagnards noirs). De la pulsation rock, il y en a, et pas qu’un peu, dans « Higher ground », c’est le meilleur titre des Red Hot Chili Peppers (alors que la bande à Kiedis était à la maternelle), avec les fameuses cocottes funky (jouées ici au synthé) des milliards de fois copiées. Pas un hasard si les RHCP le reprendront sur leur premier disque à avoir un certain succès (« Mother’s milk ») dont il sera bien évidemment le single extrait.
Sesame Street featuring Stevie Wonder, 1973
Et puis, il y a les choses dans l’air du temps, que Wonder arrive à transcender. Et il faut plus que du talent pour éviter le centrisme guimauve quand on s’attaque à des choses aussi éculées et entendues que le groove medium funky (« Jesus children of America »), la lentissime ballade soul (« All in love is fair »), ou le machin caraïbe chaloupé (« Don’t you worry ‘bout a thing »). On en connaît, et pas des foncièrement mauvais, qui se sont couverts de ridicule dans ce genre d’exercices …
Last but not least, au final, manière de montrer que s’il est aveugle, il n’est pas pour autant sourd à ce qui se passe dans la société où il vit, mine de rien, en se livrant à un pastiche-hommage de l’une de ses idoles (Beatle Paulo McCartney), il se lance dans un pamphlet vitriolé adressé à Richard Nixon (« He’s mistra know-it-all »), qui Watergate aidant, le méritait bien.

Au dos du disque, il y a écrit (comme sur ses autres disques des 70’s) « written, produced & arranged by Stevie Wonder ». Ce type, que l’on a trop facilement réduit dès les mauvais disques arrivés à un soulman neuneu, fleur bleue et variétoche, c’est quand même et avant tout un des plus grands artistes et génies de la musique populaire, tous genres confondus …

Du même sur ce blog :
Talking Book


MINK DEVILLE - RETURN TO MAGENTA (1978)

De la suite dans les idées ...
« Return to Magenta » est le second disque de Mink DeVille. Et un challenge. Succéder au parfait « Cabretta », qui avait reçu des louanges quasi unanimes, sans cependant se vendre par camions (ce qui sera un handicap récurent et finalement fatal pour le groupe, lâché au bout de trois disques par son label Capitol).
Aujourd’hui, « Return to Magenta » est un des disques oubliés de Mink DeVille. Un peu coincé entre « Cabretta » et « Le Chat Bleu », les disques majeurs du groupe dans les 70’s. Mais un disque qu’il faudrait peut-être songer à réévaluer.
Même si … comment dire. « Return to Magenta » est écrasé par son début. L’enchaînement des trois, voire des quatre premiers titres est fantastique. Et tout le restant en souffre, le cœur du disque est en comparaison bien en dedans, et malgré un final intéressant, il en reste une impression de montagnes russes qualitatives.
Mink DeVille le groupe fin 70's
Alors, par ordre d’apparition dans les oreilles, « Guardian angel », entre soul, doo-wop et rhythm’n’blues, porté par la superbe voix (et pour l’occasion dans le registre où elle est la meilleure) de Willy DeVille, c’est juste parfait. Le groupe, honteusement sous-estimé parce qu’on l’a trop souvent confondu et assimilé à son emblématique leader fait également un sans-faute. Bon, faut dire qu’il y a Jack Nitzsche aux manettes, et quand comme lui on a commencé à pousser des boutons sous les ordres de Phil Spector, si on est pas trop con, on arrive à mettre des instruments en place. Il y a quelque chose de spectorien dans ce disque. Rien qui ressemble au Wall of Sound, mais un choix de mettre tout le son au centre, qui allait à contre-courant de toutes les modes de l’époque, ces effets et ces arrangements passant d’un canal à l’autre. « Return to Magenta » est un disque stéréo qui sonne comme un disque mono, le seul format sonore valable selon Spector, et nul doute que Nitzche a retenu cette leçon-là aussi …
« Soul twist », ce serait plutôt du rhythm’n’blues avec ses riffs de cuivres millimétrés, là aussi c’est à tous les niveaux du travail d’orfèvre. « A Train Lady », c’est la ballade soul millésimée, le genre de titres que Willy DeVille aimera mettre en scène en live, tout en poses christiques d’amoureux transi, et ça complète sans la moindre fausse note le tiercé introductif de ce disque.
Ensuite, une reprise de Moon Martin, autre très grand mésestimé de l’époque, et dont Willy DeVille a le premier su reconnaître le talent (il avait déjà repris un des ses titres, le fantastique « Cadillac walk » sur « Cabretta »). Ici, il relit le pétaradant « Rolene » et le groupe sert un boogie’n’roll brûlant.
Willy DeVille
Et puis, … la boulette, le truc qu’il fallait pas faire, le titre reggae (« Desperate days »), on dirait du Jimmy Cliff période hyper-commerciale, et ça va à peu près aussi bien à Mink-Willy DeVille, que la présentation d’une émission littéraire à Franck Ribéry … On sait (enfin ceux que ça intéresse, pas des foules considérables quand même) Willy fortement attiré par les rythmes caraïbes, mais là, c’est juste que c’est totalement raté, daté et ringard … Et on a encore ce funeste titre dans les oreilles quand arrive la roucoulade, jolie mais tellement prévisible, jusque dans ses notes d’harmonica de « Just for friends », et l’impression que le niveau est en train de descendre de quelques crans s’installe. C’est malheureusement confirmé par la suite, le Diddley beat bluesy un peu pataud de « Steady drivin’ man », et le dernier titre, un court rock’n’roll punky (« Confidence to kill ») est à mon sens un autre hors-sujet, Willy DeVille, qui était un habitué du CGGB à ses débuts n’a plus besoin de prouver quoi que soit, il fait là un espèce de punk-rock avec lequel sa musique n’a rien à voir.
Heureusement, le remuant « Easy slider » et la ballade hispanisante « I broke that promise », toutes les deux réussies, avaient presque sauvé auparavant cette seconde partie du disque.
Evidemment, on peut être déçu de quelques morceaux à la ramasse ou un peu faibles, mais l’histoire montrera qu’il en est ainsi de tous les disques majeurs de Willy-Mink. Il ne fera (hormis pour moi « Coup de grâce », mais les « vrais » fans du bonhomme n’aiment pas ce disque « commercial ») aucun disque parfait, mais toujours, même quand il semblait au fond du trou, il trouvera le moyen sur chacune de ses rondelles d’aller tutoyer les anges.

Ici, il y arrive la moitié du temps. Un disque à réévaluer, je vous dis, et pas un follow-up inconsistant de « Cabretta », comme on le présente trop souvent …

Des mêmes sur ce blog :
Le Chat Bleu


THE STAX SESSIONS - 1000 VOLTS OF STAX (1991)

Bizarreries ...
Celui-ci, je l’avais acheté il y a très longtemps par correspondance. Une photo format timbre-poste au 1/10ème, un descriptif genre « compilation avec Otis Redding, Eddie Floyd, Booker T, … ». La bonne affaire, pour s’initier à la soul via un des plus grands labels du genre …
Déception au déballage, il s’agit de « rare & unreleased tracks », et comme c’était à peu près aussi simple pour retourner un Cd que pour un parkinsonien de gagner un tournoi de mikado, je l’ai gardée cette compil …
Qui n’est pas un mauvais disque, mais certainement pas non plus un disque pour « débutants » dans la soul. Un Cd pour complétiste maniaque plutôt. D’ailleurs, c’est pas seulement de la soul au sens strict, puisqu’on y trouve le rythm’n’blues d’Albert King ou Rufus Thomas, ou les plutôt doo-wop Astors. Cette compilation a été réalisée par un certain Roger Armstrong (employé chez Stax ?) qui a remonté des archives des bandes inédites, des alternate takes, des enregistrements live des artistes maisons …
Belle affiche (dans tous les sens du terme) pour les revues Stax
Exemple : les deux titres d’Otis Redding, l’inédit à l’époque « Cupid », et une version alternative de « I’ve got dreams to remember » ne font pas partie des « classiques » de son répertoire. Il y a bien « Dock of the bay », mais sous la forme d’une version instrumentale, certes par Booker T. & The MG’s, ce qui n’est pas rien, mais ça ne vaut pas la version chantée par Otis …
Mais Stax étant une « usine » à faire de la soul, et les mêmes « recettes » étant toujours appliquées quels que soient les artistes, il y a de quoi passer quelques bons moments et éventuellement découvrir des gens que l’Histoire  a relégués au second plan, mais qui auraient mérité la tête d’affiche (Bobby Marchan et William Bell sont deux grands chanteurs).
Il y a même deux titres exceptionnels, une version atomique live de « Knock on wood » d’Eddie Floyd, nettement mieux que « Aussi dur que du bois », son adaptation par Jojo Hallyday. Et surtout, une tornade vocale nommée Ruby Johnson, décrite une fois n’est pas coutume sans exagération par les notes du livret comme la Janis Joplin du label Stax, et dont le titre présent (« When my love comes down ») plane très haut au-dessus de tous les autres.

A noter qu’aussi étrange et improbable que puisse paraître ce disque, une dizaine d’autres du même genre ont suivi, qu’on peut (ou qu’on pouvait) se procurer séparément ou réunis dans un coffret …


MASSIVE ATTACK - BLUE LINES (1991)

Adhésion massive ...
1991. A moins de six mois d’intervalle, vont sortir les deux meilleurs disques d’une décennie qui ne restera pas dans les annales, sinon celle de la daube globale. « Blue lines » de Massive Attack sort en Avril, « Nevermind » de Nirvana en Septembre. Les points communs entre les deux sont peu nombreux, en fait j’en vois qu’un, mais de taille.
Ces deux disques sont radicaux par leur démarche. Nirvana bannit toute sophistication technologique (les claviers, les boucles, les samples, la technologie haut de gamme de l’époque), pour sortir un disque n’allant guère plus loin que le punk-rock et le hard-rock des 70’s. Massive (encore Attack) bannit guitares, basses et batteries, se contentant (rarement) de les échantillonner sur de vieux disques. Les deux groupes vont à contre-courant de ce qui semblait être la tendance du moment : la fameuse et fumeuse fusion entre tous les genres de musique, symbolisée pour le « grand public » par les Red Hot Chili Peppers. « Blue lines » et « Nevermind » allaient engendrer des suiveurs innombrables, à travers deux « mouvements » qu’ils allaient initier, le grunge et le trip-hop, genres dont va se repaître la fameuse génération X des 90’s.
Massive Attack
Massive Attack, ils ont à proprement parler rien inventé. Des bases reggae, soul, jazz, … comme beaucoup d’autres. Mais là où on assistait à une course-fuite en avant vers les bpm les plus frénétiques, eux au contraire vont ralentir le tempo aux limites de l’assoupissement hébété, en bon fumeurs d’herbe qu’ils sont. Les structures les plus lentes seront choisies, donnant l’impression d’un dub global, et non plus seulement limité aux riddims du reggae.
Massive Attack sont des branleurs originaires de Bristol, triste cité portuaire (pléonasme). Trois-quatre types planqués derrière des pseudo (3D, Mushroom, Daddy G, quelquefois Tricky Kid) animateurs d’un sound system du dimanche, mode venue de Jamaïque, réactualisée par la house music. Ils toastent, mixent, la routine quoi. C’est le couple (à la ville) Cameron McVey – Neneh Cherry (lui rat de studio et producteur de ce disque, elle  qui avait injecté un peu de fun-rap-glamour-electro dans les charts à la fin des 80’s et qui pousse – discrètement – les chœurs sur un titre) qui vont les pousser à enregistrer. Un Ep, et puis ce premier disque. Cette équipe s’est rendu compte d’une chose, c’est que de la musique, ça passe encore mieux quand il y a des gens dessus qui chantent, rompant ainsi définitivement le dogme tout-instrumental des débuts de la scène électronique, dogme déjà mis à mal par quelques autres (Soul II Soul, Lisa Stanfield & Coldcut, Yazz, …). Problème, y’en a qu’un du trio majeur qui rappe, et c’est pas un cador. Idée de génie : on va prendre des chanteurs, les coller devant le micro avec derrière les morceaux tous faits. Une chanteuse inconnue (Shara Nelson) et un reggaeman obscur et de toutes façons oublié (Horace Andy), seront la plupart du temps les voix de Massive Attack. Elle dans un registre plutôt diva soul, lui sur les trucs plus marqués reggae-dub. Un autre inconnu, un certain Tony Brian, n’est là que sur un titre (« Be thankful … »)
Shara Nelson
« Blue lines » comporte neuf titres. Un seul est sans intérêt, le dernier, « Hymn for the big wheel ». De toute façon, par expérience, quand il y a de mots comme « hymn » ou « big » dans un titre, faut s’attendre au pire. C’est confirmé, le morceau est lourd, empesé, rigide, martial, et tranche salement avec tous les autres. Trois titres feront carrière dans les charts, « Daydreaming », « Unfinished sympathy » et « Safe from harm ». Mais les cinq autres les valent, rien de faible ou seulement moyen pendant presque quarante minutes. Et curieusement, signe que le propos musical est fort, le fait que plusieurs chanteurs interviennent ne fait pas de « Blue lines » un disque disparate. C’est même tout le contraire d’une collection de chansons (a)variées mises bout à bout sans fil conducteur.
L’atmosphère de « Blue lines »  est lourde, lente, oppressante, et miracle, réussit à apparaître aérienne et mélodique. Les basses grondantes du dub sont soulagées par des trilles de piano house (« Unfinished symapthy ») , des beats disco qui ne veulent pas dire leur nom (sur « Be thankful … »), des orgues jazzy (« Blue lines ») … Le titre le plus emblématique du disque est peut-être « Lately » qui a lui seul pose la définition sonore du trip-hop, et que tout un tas de suiveurs (Tricky, Portishead, Earthling, Massive eux-mêmes) recycleront pendant un lustre.
Horace Andy
Faire un (très) bon disque ne suffit pas pour avoir du succès. Les Massive Attack vont créer le buzz comme on ne le disait pas encore. Une première fois quand les médias britanniques et (surtout) américains vont les sommer de changer de nom, trop évocateur selon les petits cerveaux enfouis sous les bérets et les casques des bidasses, de l’action militaire entamée Bush père et plus connue sous le nom de Guerre du Golfe, première du nom. Exit Massive Attack et place à Massive. Quelques mois plus tard, alors que le groupe est en plein succès, et là je pense pas que ce soit à l’insu de leur plein gré, avec une vidéo (très) dénudée et (très) suggestive qui fera beaucoup parler (censure, articles scandalisés de « bien-pensants » dans la presse « sérieuse »), celle de « Be thankful … ».

Le joli succès remporté par « Blue lines » un peu partout around the world, aura vite des conséquences plutôt néfastes sur le moyen et long terme. Massive (ex Attack), bande de potes va-nu-pieds confronté à la big money et au big business avec les tiraillements internes qui vont vite avec, deviendra un groupe peau de chagrin. Le disque suivant, encore excellent, mais un peu moins (et ce sera la constante de leur œuvre, cette lente mais sûre dégringolade artistique), verra disparaître du générique Tricky (parti pour une aventure solo qui se révèlera vite plus passionnante que celle de ses anciens potes), et Panda Bear / Cameron McVey… Aux dernières nouvelles (pas terribles), il n’en reste plus qu’un (Del Naja alias 3D) aux commandes du vieux navire amiral du trip-hop …

SLY & THE FAMILY STONE - THERE'S A RIOT GOING ON (1971)

The Sly Stone Funk Explosion …
Il y a des disques sur lesquels il n’y a rien à dire. Qu’ils soient bons ou mauvais n’est pas le problème. Il y a derrière eux des personnages falots, discrets, des monsieur Tout-le-monde dont on ne sait rien ou presque, et dont on n’a pas envie d’en savoir plus (Plastikman a t-il des enfants, sort-il en club, mange t-il bio ? on s’en cogne …). Et puis il y en a d’autres qui sortent des disques (bons ou mauvais), mais qui ont une aura, une flamboyance, l’art de ne pas passer inaperçus, et dont le parcours entretient la saga mythique (donc souvent enjolivée) qui donne tout son intérêt, toute sa substance à la musique qu’écoutent les djeunes (ou les vieux djeunes) depuis des décennies. Des gens dont les disques sont indissociables de leur vie, de leur histoire.
Sylvester Stewart alias Sly Stone fait sans conteste partie de la seconde catégorie. « There’s a riot going on’ » est son chef-d’oeuvre. Qui n’est pas là par hasard. Il y a toute une histoire, toute une façon d’aborder la vie derrière. Alors bougez-pas, asseyez-vous, Tonton Lester  va vous raconter tout çà …
Il était une fois …
Sly Stone et ses tenues de scène austères ...
Woodstock, dans la nuit du 16 au 17 Août 1969. Après le Grateful Dead, Creedence, L’Airplane et Janis Joplin (qui viennent tous de se vautrer devant 500 000 hippies), et avant les Who (le pire concert de leur carrière dixit Daltrey), Sly et sa Famille Stone montent sur scène. Cinquante minutes plus tard, le meilleur concert du festival est terminé. Le Cd de l’intégralité du show bouillant, avec un Sly Stone complètement « high » en chef d’orchestre d’une folle sarabande de groove total sortira quarante ans plus tard (« Sly & The Family Stone - The Woodstock Experience »). Par leur prestation mémorable à ce festival, certains vont débuter une carrière de superstar : l’ancien plombier Joe Cocker, le basané Carlos Santana et son groupe du même nom, Ten Years After avec les solos supersoniques d’Alvin Lee. Mais pas Sly & the Family Stone.
Dont le disque qui est sorti avant le festival (le très excellent « Stand ! ») se vendra correctement mais sans plus. Le groupe est atypique, pour Woodstock et l’époque. Construit autour de la famille Stewart (Sly, Freddie, la petite sœur Rosie), il est mixte et multiracial (plutôt rare à l’époque), et n’œuvre pas dans le folk / rock qui était la tendance majoritaire et de Woodstock et du rock. Et puis son leader ne passe pas inaperçu. Ses fringues flamboyantes, sa démesurée coupe afro, sa consommation effrénée de femmes et de drogues en font quelqu’un « dont on parle ».
Sly & The Family Stone
Et « Stand ! » et les concerts de la Family Stone vont peu impressionner le « grand public », mais fortement un certain nombre de musiciens. Hendrix, qui traînera un peu avec Sly, mais surtout Miles Davis. Le peu modeste joueur de trompette (que certains ont qualifié de meilleur musicien du siècle, ce qu’il a fini par croire) s’aperçoit que la musique de Sly groove et swingue mille fois plus que la sienne. Il va dès lors littéralement assiéger le studio transformé en lupanar (ou le contraire, on y trouve people, alcool, drogues, groupies, putes, dealers, le tout en grandes quantités) dans lequel se terre Sly qui tente tant bien que mal (plutôt mal, il ne se nourrit que de cocaïne et de filles consentantes) d’enregistrer le successeur de « Stand ! ». Cette fréquentation de Sly aura pour Davis deux conséquences non anodines, dont les effets sont liés. Il va négliger sa femme, la longiligne et bouillante Betty. Hendrix la réconfortera, c’est du moins ce que prétend la rumeur, avant qu’elle divorce. Musicalement, Miles Davis va prendre une claque dont il ne se remettra pas, l’univers sonore de Sly étant un peu plus coloré et chatoyant que le sien. Davis va laisser tomber ses stricts costards de blaireau new-yorkais, s’habiller flashy (comme Sly), se coiffer afro (comme Sly), se défoncer démesurément (comme Sly), tenter d’inventer un univers sonore en prise directe avec le rock au sens large (comme Sly). Le premier disque de Davis après la fréquentation de Sly Stone s’appelera « Bitches brew », c’est une daube, mais une daube qui a compté à l’époque. De même, Davis va penser pouvoir devenir avec sa bouillasse jazz-rock une superstar du rock’n’roll circus, et il figurera comme tête d’affiche au festival de l’Ile de Wight en 1970, avant que les chevelus de tout bord finissent par se rendre compte de l’imposture. Que pense Sly de tout çà ? Que Miles Davis est juste un putain de nègre qui le gonfle grave, et il ne tardera pas à l’éjecter de son antre. Sly, complètement à l’Ouest, ne respecte rien ni personne.
Un autre, qui ne fréquentera pas Sly (il est totalement straight, enfin pour encore dix ans, il se rattrapera par la suite), mais qui prendra son aura en pleine poire, c’est Jaaaaames Brown. Le Parrain jusque là incontesté, avec ses antiques JB’s, de la black music qui groove se voit très nettement dépassé sur sa gauche par les prestations étincelantes de la Family Stone. Ce que Brown commençait à entrevoir (la pulsation rythmique démesurée au centre de la musique), c’est Sly Stone qui le concrétise. Conséquence : Brown va virer l’essentiel de ses vieux fonctionnaires en costard, et monter un nouveau groupe, autour de deux jeunes frangins flamboyants, Catfish et Bootsy Collins ; premier disque de ce nouveau groupe, « Sex machine », et James Brown relance sa carrière. Enfin, et pour en terminer avec l’influence colossale qu’exercera au tournant des années 70 Sly Stone sur la musique, il convient de citer Prince, qui sera un de ses plus doués suiveurs et qui n’a de cesse depuis le début de sa carrière de mélanger toute les formes de musique répertoriées.
Parce que Sly Stone, très vite calciné par son excessif train de vie, va perdre les pédales. Il se voit en incontesté leader musical de son époque, et pourquoi pas, en gourou-leader de tous les Noirs américains. Le costume est un peu trop large pour ses épaules. Ce qui ne l’empêche pas de s’attaquer dans une incohérence totale à son nouveau disque, qui doit transmettre à son « peuple » LE message politico-mystique que celui-ci est censé attendre, tout en proposant la meilleure musique de la planète. Et en réglant au passage leur compte à tous ces roitelets de la black music qui sont au sommet des hit-parades. Sur bien des points, cette tâche démesurée sera un naufrage.

Sly va se mettre à dos l’essentiel de son groupe, surtout la section rythmique. Le batteur Greg Errico (un Blanc) sera jugé incapable d’assurer le groove, Sly le remplacera souvent lui-même à la batterie. Idem pour le bassiste, et là on parle pas de n’importe qui, mais de Larry Graham, l’autre plus grand bassiste du funk avec Bootsy Collins. Seuls échapperont aux colères homériques de Sly Stone son frère le guitariste Freddie, et sa sœur la trompettiste-chanteuse Rosie. A tel point qu’au bout de deux ans de sessions, les intéressés eux-mêmes ne savent plus qui joue et qui joue quoi sur ce disque, les pistes ayant été sans cesse effacées et réenregistrées. Certains prétendent même que Lennon et Clapton (qui ont traîné et jammé un temps avec-chez Sly) seraient présents sans le savoir ni être crédités sur ce disque.
Qui au bout d’un marathon de séances studio de presque deux ans assorti de millions d’anecdotes, s’intitule « There’s a riot going on’ », en forme de réponse cinglante au gentil et insignifiant (du moins jugé comme tel par Sly) « What’s goin’ on » de Marvin Gaye. Enième provocation de Sly, le morceau-titre dure quatre secondes et ne contient que du silence (si le « morceau » figure toujours sur le tracklisting des rééditions, il n’a souvent plus de piste attribuée, son titre est juste accolé au précédent « Africa talk to you … »).
Au vu de sa gestation, on se doute bien que « There’s a riot … » n’est pas un disque « normal ». Il y a des choses absolument géniales et du total n’importe quoi. Bizarrement (l’inverse aurait été logique), c’est le génial qui domine très largement. Il y a des trouvailles rythmiques fabuleuses qui redéfinissent l’essence même de la musique noire qu’il s’agisse de soul, de funk, de jazz, de rhythm’n’blues. Tous les genres sont engloutis, malaxés, triturés dans chaque titre, pour finalement donner naissance à des objets sonores dont la qualité et la cohérence surprennent, eu égard à la santé mentale de leur auteur. « There’s a riot … » réussit l’exploit d’être à la fois dans l’air du temps (on pense à Marvin Gaye, Isaac Hayes, Curtis Mayfield, …) et totalement futuriste pour son époque.
Les deux pièces essentielles du disque se situent à la fin de chaque face de vinyle. Ce sont les deux titres les plus longs. « Africa talks to you (The asphalt jungle) » et « Thank you for talkin to me Africa » se répondent comme les talkin’ drums de la musique traditionnelle africaine. C’est l’appel à la Terre Nourricière d’Afrique, ce sont deux tourneries hypnotiques, la première plus barrée (free soul-funk ?), la seconde reposant sur un groove pachydermique de basse. La basse qui est au cœur de tout « There’s a riot … », lente, lourde, sinueuse, c’est elle qui dirige tout.
Sylvester Stewart aka Sly Stone
Ensuite, l’enrobage, ça dépend de l’humeur hautement versatile de Sly Stone. Tous les genres se mélangent. La couleur jazz peut dominer, comme sur le fabuleux (et ça me coûte de trouver fabuleux un machin de fuckin’ jazz) « Just like a baby ». Ça  peut être beaucoup plus soul que ce soit la soul suave de ce début des seventies (« Family affair »), la soul énergique des sixties (l’introductif « Luv n’ haight », avec un duo vocal de Sly et Rosie), la ballade soul intemporelle (« Time »). Le rhythm’n’blues pointe le bout de son nez  (« Brave & strong », comme si James Brown avait pris du LSD), une ritournelle sunshine pop arrive sans prévenir (« Runnin’ away »), le funk lourd et lent domine « Poet ».
Et puis, de temps en temps, parce qu’il y a chez Sly des fils de la même couleur qui se touchent (ou pas), on a droit à des morceaux totalement explosés et délirants. Mention particulière dans ce registre à « You caught me (Smilin’) » où traînent les carcasses de structures soul, jazz et pop dans un joyeux foutoir. Et médaille d’or du titre le plus barré à « Space cowboy », dans lequel la famille Stone vire country à grand renfort de yodels tyroliens. Niveau trous dans le cerveau, ce titre est parfait, mais comparé aux autres, c’est juste un assez mauvais gag de défoncé …
L’accueil critique de « There’s a riot … » sera bon, celui du public mitigé. Il faut dire que Sly, qui a claqué une fortune en enregistrement (et en substances et « accessoires » divers) commence à voir sa côte baisser auprès de son label. Les gros cigares d’Epic n’apprécient que très modérément ses extravagances de génie auto-proclamé. La façon dont Sly traite son entourage lui sera encore plus préjudiciable. Larry Graham le premier quittera le groupe, un paquet des musiciens de ce conglomérat quasi anonyme qu’est devenu la Family Stone (sur « Stand ! » ils étaient six, tous crédités, ici plus personne sauf Sly, auteur, arrangeur et producteur) feront de même. Seuls lui resteront fidèles encore quelque temps son frère Freddie et sa sœur Rosie. Bon et pour en finir, parce que ça commence à durer, cette chro, signalons que la Rosie en question épousera le manager (enfin, celui qui essaie de gérer cette débandade permanente) Bubba Banks, enlèvera une lettre à son prénom et sous le nom de Rose Banks, sortira au milieu des seventies un disque funky devenu culte et jamais réédité en Cd, l’excellent « Rose ».

Quand au groupe Sly & The Family Stone, malgré d’autres sorties de disques régulières pendant quelques années, il ne retrouvera jamais le niveau de « Stand ! » et « There’s a riot … ». Sly, lui, toxico au dernier degré, louvoiera à partir du milieu des années 70 entre les métiers de dealer et de clochard, tâtera du pénitencier, réapparaissant épisodiquement à l’improviste pour annoncer au monde qu’il va bientôt sortir un disque d’exception. A ce jour, il n’est pas encore paru …

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The Woodstock Experience 


CURTIS MAYFIELD - SUPERFLY (1972)

Un film comme clip ?
« Superfly », c’est un film de l’âge d’or du cinéma dit de blaxploitation, mis en scène par un certain Gordon Parks Jr. avec comme acteur principal le dénommé Ron O’Neal. Artistiquement, entre série B et nanar.
« Superfly », c’est la bande-son dudit film, écrite et produite par Curtis Mayfield. Et là, on n’est pas dans la série B, c’est peut-être bien la meilleure B.O. originale (avant que les B.O. deviennent des compilations de hits) jamais publiée.
Et pourtant, un bon paquet de stars de la black music s’y sont collées, à la B.O. des films de blaxploitation. Une façon pour eux de valider cette négritude artistique revendiquée par des cinéastes au tournant des années 70. Précurseur, Melvin Van Peebles, acteur, réalisateur et responsable de la bande-son de « Sweet Sweetback’s Baadasssss Song ». Dans la foulée, Marvin Gaye, James Brown (pas leurs disques les plus marquants), et deux sérieux clients pour qui l’exercice de la B.O. va constituer le tremplin majeur de leur carrière : Isaac Hayes pour « Shaft » et donc Curtis Mayfield pour « Superfly ».

Curtis Mayfield n’est pas vraiment un débutant en 1972. Une carrière à succès avec le trio vocal The Impressions, des débuts en solo remarqués (notamment « Curtis »), et surtout la co-fondation du label Curtom qui lui donnera une liberté artistique quasi totale. Il faut bien ça pour que paraisse un disque comme « Superfly », qui est un constat sans langue de bois de la situation des Afro-américains, écartelés entre racisme au quotidien et ghettoïsation (avec toute la spirale qui peut aller avec, la délinquance, la dope, …). Et sur le disque « Superfly », Curtis Mayfield va beaucoup plus loin que le film « Superfly », qui se contente à peu près d’avoir un héros Noir.
Bon, le discours politique et social au sens noble du terme (et encore faut-il être bilingue pour l’apprécier) n’aurait pas suffi pour que le disque traverse les décennies en restant une référence. C’est aussi du strict point de vue musical que ça se passe. Et là, il a fait très fort le Isaac Hayes. Tout écrit, tout arrangé, tout produit. « Superfly » est une prouesse assez unique. L’ADN du Isaac Hayes sound, c’est la voix de fausset et la guitare wah-wah. Et puis, viennent s’ajouter aux instruments basiques du rock (ou de la soul, ou du funk, …) des cordes, des cuivres, un grand orchestre, et d’une façon générale tout ce qui peut produire de la musique. N’importe  qui empilant tout ça produit un loukoum insupportable. Isaac Hayes arrive à faire sonner « minimaliste » une multitude d’instruments, alors que selon le modèle déposé par Spector (le Wall of sound), plus il y a d’instruments, plus le son doit être énorme. Généralement Hayes joue sur le mixage, mettant en avant tantôt une ligne de basse, tantôt sa voix, tantôt la guitare, ou les claviers, ou un petit gimmick aguicheur, et reléguant quasiment en sourdine tout le reste.
Curtis Mayfield live dans "Superfly"
Et puis, nerf de la guerre, y’a les titres. Les trois premiers sont fabuleux. « Little child runnin’ wild », avec tous les ingrédients sonores qui s’ajoutent les uns aux autres (les percus, la wah-wah, les riffs de cuivres, la voix de fausset de Mayfield, les phrases de sax, …) montrent où Prince est allé piocher (le nain par la taille de Minneapolis a toujours revendiqué cette influence), « Pusherman » est menée par une énorme ligne de basse magique, « Freddie’s dead » et son minimalisme exubérant (si, si, c’est possible), permet de voir dans une scène du film Isaac Hayes jouer le titre live dans une boîte. Trois titres qui avec le court instrumental jazz-funk « Junkie’s chase » faisaient de la première face vinyle de « Superfly » une des plus cruciales de la black music.
Côté verso, c’était pas mal aussi. « Gimme your love » servait (what else ?) de bande-son à des ébats dans une baignoire entre Ron O’Neal et une beauté black, « No think on me (Cocaine song) » est une ballade soul belle à en faire une overdose, « Think » est un instrumental introduit par une guitare acoustique et une ligne de synthé, avant de partir dans un crescendo ébouriffé, quant au funk-rock de « Superfly » le morceau, c’est le titre qui était sorti le premier en single, c’est dire qu’il a quand même un certain potentiel.

« Superfly » dépasse bien évidemment par l’influence qu’il aura sur la musique noire des 70’s (sans même parler de tous ceux du rap qui le sampleront par la suite) le strict cadre de la simple B.O. Il est curieux de voir qu’après sa mort (en 1999, après une dizaine d’années d’hémiplégie suite à la chute d’une rampe d’éclairage sur scène qui lui a brisé les reins), si tout ce que le music-business compte de grands noms centristes (Franklin, Springsteen, Stewart, Clapton, Marsalis, …), s’est réuni autour de ses chansons pour un album tribute, personne dans la liste n’a osé s’attaquer à un titre de « Superfly » …

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ELVIS PRESLEY - FROM ELVIS IN MEMPHIS (1969)

Retour aux sources ...

1968. Elvis est cuit, fini … Tourne trois films par an qui n’intéressent plus personne. Faut dire que si Elvis est pour toujours le King, c’est certainement plus du rock’n’roll. Le rock’n’roll n’a pas attendu son fondateur pour évoluer, et Elvis a dans les sixties raté … tout en fait, tous les courants et les modes qui se sont succédés.
Un miracle a cependant lieu. Elvis retrouve ses premiers accompagnateurs (Scotty Moore et D.J. Fontana) lors d’un show télé, l’énergie et le répertoire de ses débuts, et le disque en partie issu de ces retrouvailles (« NBC TV Special ») va réconcilier et reconquérir et critique et public. Et là, peut-être pour la première et dernière fois de sa vie, Elvis va ruer dans les brancards de l’escroc qui lui sert de manager, l’inamovible Colonel Parker. En gros, Elvis en a marre de chanter des niaiseries qu’il déteste, et il compte bien reprendre les choses en main et chanter des choses qu’il aime. Une seule solution : retourner là où pour lui tout a commencé, à Nashville, Tennessee. Et Elvis, contre tous les avis de son entourage, part enregistrer à Memphis.
Presley & Chips Moman
Petit problème : Sam Philips n’est plus là, et Nashville depuis le milieu des années 60 est devenu un haut lieu de la soul, siège d’un des plus importants labels du genre, Stax (Otis Redding, Booker T. & The MG's, Eddie Floyd, Sam & Dave, Isaac Hayes, ...) et d'un autre  dont la réputation commence à grandir (Hi Records , avec à son catalogue notamment Al Green et Ann Peebles). La country et le blues des années 50 ont quasiment disparu, balayés par le rock au sens le plus large. Mais bon, quand Elvis est en ville, tout ce que celle-ci compte de musiciens de studio répond présent. Le producteur Chips Moman, plutôt spécialisé dans la soul réunit une équipe pléthorique comprenant force cuivres et choristes. Dans ce même genre de configuration orchestrale, Elvis sombrera quelques années plus tard sur les scènes de Las Vegas. Là, à Memphis, grâce au travail remarquable de Moman et un choix judicieux de morceaux, ça fonctionne. Bien. Très bien même.
Parce que le King a envie d’en découdre, est concerné. Et chante des choses qu’il aime, parfois de vieux standards qu’il rêvait d’interpréter depuis des années. Et puis aussi, parce qu’à la base, Presley est un grand chanteur, et là, il se concentre quasi exclusivement sur des ballades, des tempos lents ou médians, et c’est là qu’il est le meilleur. De toute sa carrière, il me semble qu’il n’a jamais aussi bien chanté. Et fait des merveilles avec un répertoire sur lequel on ne l’attendait pas forcément. Il y a dans ce « From Elvis in Memphis » (à rapprocher, évidemment d’un disque très similaire dans l’esprit, le fabuleux « Dusty in Memphis » de l’anglaise Dusty Springfield), de la soul (« Only the strong survive », géant), du rhythm’n’blues (« Wearin’ that loved on look »), une grosse part de country (« It keeps right … », « I’ll hold you in my heart » enregistrée en une seule prise, ça s’entend, y’a du flottement instrumental, compensé par du feeling à la tonne), des ballades terminales (« Long black limousine »), même du blues (« Power of my love ») et de la pop très orchestrée mais très digeste (« Gentle of my mind », la fauleuse « Any day now » signée Burt Bacharach).
Elvis Presley 1969
Certains titres me convainquent moins, la roucoulade un peu trop lyrique de « After loving you », et le traitement quasi pompier de « True love travels … », mais sur cette dernière, j’aimerais bien entendre la seule piste vocale de l’Elvis qui doit valoir son pesant de beurre de cacahuète. Une relative faiblesse sur ces deux titres largement compensée par le final, le magique « In the ghetto ». Un des titres les plus atypiques du King, qui par définition, n’a jamais vraiment fait dans le social. Là, il chante la misère des quartiers pauvres, ce morceau fait de l’ombre à tous les autres, et tant sur le fond que la forme, n’est pas très éloigné du « Inner City blues » de Marvin Gaye.
La réédition Cd de 2000 a la bonne idée d’ajouter aux douze titres originaux six bonus-tracks issus des mêmes sessions dont deux singles faramineux, « Kentucky rain » et « Suspicious minds », un des derniers numéro un de Presley …
Cette reprise en main de sa carrière et de son destin sera sans suite. Qui sera une longue descente dans les enfers de la guimauve, des amphétamines, et des strass de Vegas. Ne restera plus qu’une voix, à peu près intacte jusqu’à la fin, qui aura du mal à retrouver un répertoire digne de ses possiblités …

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Loving You 


WRAYGUNN - ECCLESIASTES 1.11 (2005)

Et Dieu, dans tout ça ?

Où il va être question de blues et musiques assimilées… Question préliminaire : qu’y a t-il de plus chiant qu’un disque de blues récent ? Et le premier qui me dit un vieux disque de blues, il s’en ramasse une … Bon, je reformule : qu’est-ce qui est plus chiant qu’un disque de Joe Bonamachin, de Robert Cray, de Clapton depuis trente ans, de Stevie Ray Vaughan, et de tous leurs semblables ? Ben rien, cette bande de pénibles se contentant de remettre à la sauce électrique avec des budgets colossaux ce que des types pauvres comme Job avaient fait mieux qu’eux en deux temps trois mouvements et leur vieille gratte pourrie il y a des décennies. Et qu’on me dise pas que le blues c’est bien parce que c’est toujours pareil, un genre qui n’évolue pas est un genre mort …

Et qu’est-ce qu’il faut pour faire évoluer le blues ? Revenir aux sources, aux origines, laisser de côté toute la putain fuckin’ technique à la noix, mettre toute son âme (la soul dit-on dans une autre langue) dans la bataille, et ne pas avoir comme objectif de faire un duo avec BB King au Royal Albert Hall devant des bourgeois qui auront raqué cinq cent livres leur strapontin …
Et le type dont au sujet duquel il va être question, il a fait le meilleur disque de blues depuis … Hendrix, au hasard. Donc, le gars il s’appelle Paulo Furtado pour l’état-civil, il est Portugais, son nom de scène quand il est tout seul, c’est Legendary Tiger Man, et son groupe c’est Wraygunn, on  y arrive … Et pourquoi il a tout bon dès le départ ? Parce qu’il est allé dans sa démarche encore plus loin que le blues, il est remonté jusqu’aux églises où l’on chantait du gospel, des spirituals, il a du au moins dans ses rêves se retrouver au fameux crossroad et là, il a pas choisi entre Dieu et le Diable, il a pris les deux. Parce qu’il a bien compris qu’il y a quelque chose de diabolique dans le blues, mais qu’à la base, tous les vieux bluesmen sortent des églises. Et Furtado a recruté une bande de caralhos dans son Portugal, pays cousin des très dévotes Espagne et Italie. Des gars et une fille qui aiment peut-être Muddy Waters, mais surtout faire bouger les lignes. Et dans cette troupe, il y a … éloignez les enfants et les fans de Canned Heat ou John Mayall… un type aux synthés, scratches, platines et bruitages divers … un DJ quoi … et croyez-moi, on l’entend … Et les cinq autres, dont deux batteurs (et non, on ne dit pas comme les foutus frangins Allman, ou je vais de nouveau me fâcher), ils lâchent les chevaux, envoient le bois…
La pochette dit tout, et plus encore … on y voit Furtado prendre la pose du Christ du Corcovado, mais au lieu de surplomber Rio, il est au milieu d’une décharge publique. Et là, sous nos oreilles ébahies, ce métèque et sa bande de va-nu-pieds vont pendant trois quarts d’heure détruire, reconstruire et finalement réinventer le blues. En réinjectant dans les douze mesures les chants des églises noires d’Amérique, la soul, le rhythm’n’blues, l’électro. … avec les bouffées de violence qui renvoient le pauvre Jon Spencer à ses chères études, avec ce côté prêcheur fou sous substances partagé entre démons et rédemption que n’a fait qu’effleurer un Nick Cave. Wraygunn est toujours partagé entre appels au sexe et à la prière, c’est le mariage du mystique et du pornocrate.

On est d’entrée au cœur du sujet. « Soul city » le premier titre commence par une incantation de prêcheur habité (Martin Luther King ?), qui se transforme brutalement en un rhythm’n’soul qui arrache tout. « Drunk or stoned » qui suit est un rock’n’roll crade, moîte, sexuel, avec un super gimmick de synthés. Le troisième titre (« Keep on prayin’ ») finit de planter le décor, rhythm’n’blues torride avec ses handclaps et l’apparition pour un duo avec Furtado de la voix féminine du groupe, la troublante Raquel Ralha. Un quart du disque et les bases sont posées. Le son est unique, tentaculaire, gavé d’effets électroniques, de distorsions, de filtres, comme si Trent Reznor avait remixé Howlin’ Wolf. Le phrasé peut se rapprocher du rap (« How long, how long ? »), peut devenir syncopé et dangereux comme celui d’Alan Vega (« Sometimes I miss you »), les guitares peuvent empiler des cocottes funky (« She’s a speed freak », le meilleur titre que les Red Hot Machin ont oublié d’écrire), le boogie (« All night long ») être aussi puissant que ceux de ZZ Top dans les 70’s, l’hommage aux Stones (« Hip », démarquage du « Shake your hips » de Slim Harpo, déjà entendu sur le « Exile … » des Cailloux) est plein de cette déglingue obligatoire de l’exercice …
« Ecclesiastes 1.11 » apporte la preuve que l’on peut faire du neuf avec du très vieux. Suffit d’avoir de l’imagination et de ne rien respecter. Un disque exceptionnel passé évidemment inaperçu (ils ont beau être portugais, ils chantent – très correctement – en anglais et sont distribués par une major), et d’après le peu que je connais de Furtado et de son œuvre, très nettement au-dessus de ce qu’il a pu produire avant ou après …

MARVIN GAYE - HOW SWEET IT IS TO BE LOVED BY YOU (1965)

Se faire un nom ...

Marvin Gaye est un des grands noms les plus « tardifs » de son époque. Alors que tant dans les 60’s ont assis leur réputation avec souvent leur premier disque, celui qui l’a finalement réellement révélé (« What’s going on »), est au moins son dixième (on s’y perd un peu dans sa disco des débuts).
Marvin Gay (le « e » ne viendra que chez Motown, inutile d’expliquer pourquoi …) a débuté à la fin des années 50, vocaliste parmi les autres au sein de Harvey & the Moonglows (Harvey pour Harvey Fuqua, chanteur lead, et qui deviendra par la suite un peu l’homme à tout faire de Marvin Gaye, co-auteur, producteur, conseiller, …), groupe doo-wop. Qui nourrit assez mal son homme malgré quelques succès dans les hit-parades. Gaye bossera comme manutentionnaire dans une filiale de Motown, avant d’être signé par Berry Gordy comme sessionman. Un peu de batterie, quand les Funk Brothers, groupe attitré de Tamla-Motown ne sont pas là, quelques chœurs de temps en temps, des participations à l’écriture … Les choses changeront un peu quand Gaye épousera Anna Gordy, 17 ans de plus que lui, mais surtout sœur de Berry. L’ascension ne sera pas fulgurante pour autant. L’organisation quasi militaire de la Motown est déjà bien rodée, ceux qui tiennent le haut de l’affiche en place (Diana Ross, Smokey Robinson, Marvelettes, Four Tops, Temptations, …).

Marvin Gaye deviendra en quelque sorte « testeur de morceaux ». On lui fait enregistrer des titres dont Berry Gordy n’a pas voulu pour les stars de son label, l’occasion d’essayer des variations de tempo, de nouveaux auteurs, d’occuper toute cette fourmilière de plus ou moins anonymes qui grouillent chez Motown. Les premiers petits hits (dont le plus « connu », « Hitch hike ») seront sur le 33T « That stubborn kinda fellow » fin 1962. Gaye n’est pas une priorité pour autant.
La première petite reconnaissance se fera avec ce « How sweet … » début 65. Pour lequel il est bon de tout oublier concernant Marvin Gaye si l’on ne connaît de sa carrière que « What’s going on » et ses successeurs. Parce qu’on est avec « How sweet … » assez loin de cette soul alanguie porté par une voix de velours qui sera son inamovible marque de fabrique et fera son succès dans les seventies. Le Marvin Gaye du milieu des années 60 est un chanteur qui utilise toutes les palettes de son registre vocal. Qui peut sonner rauque comme Ray Charles (« Need your lovin’ »), ou à l’inverse roucouler comme Sam Cooke (« One of these days », « Need somebody »). Le son Motown est bien là (« You’re a wonderful one »), le rhythm’n’blues aussi (« Baby don’t you do it »), évidemment la ballade soul (« Forever »), et on peut même aller faire un tour vers des terres jazzy (« Try it baby »).
De bons morceaux (il y en a signés Holland/Dozier/Holland, Strong/Whitfield, Smokey Robinson, soit la crème de l’écriture maison) cohabitent vaille que vaille avec d’autres beaucoup plus anecdotiques. Les Funk Brothers sont de la partie en studio, Martha & the Vandellas, les Supremes, Temptations et Four Tops apparaissent aux backing vocaux. Comme quoi, on ne bâcle pas le travail chez Motown, même lorsqu’il s’agit du disque d’un outsider. Ce « How sweet … » sera le premier disque de Gaye à faire une brève apparition dans les bas-fonds des hit-parades, trois singles (l’éponyme, le mieux classé dans les charts, plus « Try it baby » et « Forever ») seront extraits. Un succès d’estime, pour être gentil.
Berry Gordy se rend tout de même compte du potentiel et du capital sympathie de son beauf (grosse capacité vocale, et belle gueule qui ne laisse pas les filles indifférentes), il va réorienter sa carrière vers la soul assez stricte (la mise en place du duo Marvin Gaye – Tammi Terrell, parallèlement à des disques solo sans gros retentissement), un peu à la marge du « son maison » à succès…
« How sweet … » est malgré tout un disque pour « spécialistes », ou « public averti », assez loin du Marvin Gaye « grand public » … D’ailleurs le disque n’a été que très rarement réédité en Cd. La version la plus courante est celle, bâclée, où on le retrouve couplé avec « That stubborn kinda fellow », avec un son assez lamentable …

Du même sur ce blog :
What's Going On
Let's Get It On