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SMALL FACES - OGDENS' NUT GONE FLAKE (1968)

Enfumage ?
Bon, c’est une affaire compliquée … Parce qu’on cause là d’un skeud dont l’édition originale d’occase en état mint ou pas loin vaut entre 300 et 400 euros. Cherchez pas à connaître mon adresse pour venir braquer ma turne et me le piquer, j’ai que la réédition Cd de chez Castle Music en 2005, valeur d’occase 3 euros (moins les frais de port, mais je suis pas vendeur, je revends jamais des disques que j’ai un jour achetés).
Faut dire que quand ce disque était paru (début 68) il s’était fait remarquer. Par un packaging hors norme, à une époque où le music business ne regardait pas (trop) à la dépense. Le vinyle était logé dans une boîte métallique représentant (ou parodiant, les avis diffèrent), une antique boîte de tabac anglaise. Très vite, quelque comptable chez Immediate a dû aligner des chiffres et « Ogdens’ … » est ensuite sorti sous une pochette cartonnée classique (et ne parlons pas des rééditions Cd, même si une a repris le boîtier en ferraille, genre « Metal Box » de P.I.L.).
Lane, Marriott, McLagan & Jones, Small Faces 1968
Là où l’affaire se complique encore plus, c’est que « Ogdens’ … » n’est pas une parution anecdotique qui ne vaudrait que pour son packaging d’origine. Le disque, sans rivaliser en unités écoulées avec ceux des Beatles s’est pas mal vendu. Faut dire que les Small Faces, c’est pas rien niveau casting. Steve Marriott, Ronnie Lane, Kenney Jones, Ian McLagan. Si vous avez jamais vu ces noms sur des notes de pochette, c’est soit que vous savez pas lire, soit que vous achetez des disques de Bénabar (ce qui est bien pire que de ne pas savoir lire).
Les Small Faces, c’est plus encore que les Who ou les Kinks des débuts, le groupe mod de référence, celui qui lorgne autant du côté de la soul et du rhythm’n’blues américains que du côté rock’n’roll. Lancé comme un groupe à singles (aux succès commerciaux moyens), les Small Faces sont vite lâchés par leur maison de disques Decca. Un certain Andrew Loog Oldham, qui dispose de quelques moyens (avec l’argent gagné par – ou sur le dos – des Rolling Stones dont il fut manager à leurs débuts) les recrute pour être le fleuron du label qu’il vient de monter, Immediate.
Pour favoriser leur inspiration, il leur offre une croisière, de fait une party ininterrompue sur un bateau. C’est couché sur le pont et passablement aviné que Ronnie Lane (c’est ce que disent les autres, lui a réfuté), contemplant le ciel étoilé et n’apercevant qu’un quartier de lune, a ameuté ses potes pour leur demander ou diable était passé l’autre partie de la Lune. Déclic immédiat de la bande : ah que voilà un puissant fil conducteur d’un album concept … Et non, les Pink Floyd n’étaient pas du voyage, mais certaines mauvaises langues prétendent que cette histoire les aurait aidé à baptiser un de leurs disques à succès des seventies …

Les Small Faces vont pousser jusqu’au bout cette illumination alcoolisée et vont se lancer dans l’écriture de « Ogdens’ … ». Il leur apparaîtra assez vite que la chose va être assez compliquée à mettre en musique, surtout qu’ils rêvent d’acteurs récitant des dialogues, d’orchestrations grandioses et tout le toutim … Prudemment, ils s’en tiendront à une face du vinyle, la seconde. Qui est pas meilleure que « Tommy », mais dure quatre fois moins longtemps, c’est déjà ça … Cette enfilade de six titres est entrecoupée de textes dits par un certain Stanley Unwin, paraît-il très connu en son temps, et qui narre la quête par Happiness Stan (le nom du personnage) de la partie manquante de la Lune …
Un texte paraît-il drôle, à condition d’avoir un plus que bon niveau en anglais. En tout cas la mise en scène (et en sons) d’une galerie de portraits de décalés (ou de dérangés, c’est selon). Parmi lesquels le lunaire Happiness Stan et Mad John (un homme de main de Don Arden, premier manager des Small Faces, avec lequel le groupe semble avoir quelques comptes à régler). Les vignettes musicales issues de cette suite vont du pas très bon au franchement pénible, dans un enrobage sonore plutôt surchargé (piano classique à la Moody Blues pour « Happiness Stan », soul bancale pour « The journey », fanfare-comptine pour « Happy days toy town »). Et quand les titres sont plutôt sobres, ils ressemblent étrangement à des choses plus connues. « Rollin’ over » d’assez loin le meilleur titre de la face, débute par le riff de « Foxy Lady » de Hendrix (d’après le groupe, le Voodoo Chile était fan des Small Faces et ne voyait pas d’inconvénients à ce qu’ils le plagient, une vision peut-être exagérée de la réalité, toujours est-il qu’il n’y a pas eu procédure, Hendrix étant de toute façon assez éloigné des considérations bassement matérielles). A l’inverse, « The hungry intruder » et son folk acoustique énergique ont dû tomber dans l’oreille de Townsend, tant des pans entiers de leur futur « Tommy » en sont voisins.
Pour moi, vous l’aurez compris, cette face lunaire de « Ogdens’ … » constitue un gâchis. Parce que voir un Marriott vocalement appliqué est un non-sens, lui qui a une des plus belles voix soul des sixties anglaises. Sans compter que c’est un excellent guitariste, vif, tranchant, sachant aller à l’essentiel sans être démonstratif. Ronnie Lane, son alter ego dans les compos (même si pour ce disque, McLagan et Jones participent un peu à l’écriture), est un grand auteur et un grand bassiste. Ian McLagan sait se démultiplier sur ses claviers et participera en tant que sessionman aux disques du gotha du rock (Stones, Dylan, Joe Cocker, Rod Stewart, Springsteen, …). Kenney Jones est un quasi clone de Keith Moon (les dérives éthyliques et opiacées en (un peu) moins), à tel point qu’à la mort de Moon, il prendra son tabouret au sein des Who. Et quand ces quatre-là font du rock sans se griller les neurones dans des concepts fumeux, ça dépote. Les Small Faces ont sorti quelques singles mémorables, dont le colossal « All or nothing », une des meilleures chansons des quinze derniers siècles.

Les bonnes chansons de « Ogdens’ … », ils faut donc aller les chercher dans la première partie du disque. « Long agos … » (soul rock) et « Rene » (psyché, jazz et jam finale) sont correctes sans plus. Les quatre restantes sont d’un autre calibre. « Ogdens’ … » le morceau-titre est un instrumental entre soul et space rock et montre qu’on a affaire à de sérieux clients qui jouent compact et savent éviter le solo egomaniaque. « Song of a baker », dans un blind test, tout le monde hurlerait que c’est un grand morceau des Who (l’intro, les riffs, les roulements de toms de Jones). « Afterglow of you love », c’est la perle du skeud. Il faut dépasser l’intro cafouilleuse, se prendre cette mélodie first class dans la poire et s’extasier sur la performance vocale de Marriott. Il reste un titre dans cette face. L’objet de la discorde. Qui s’intitule « Lazy Sunday ». Un pastiche navrant des Kinks, une récréation neuneue à prendre au second degré. Marriott n’en voulait même pas sur le disque. Immediate a choisi de le sortir en single. Marriott est devenu furieux, d’autant plus que la chanson, sans atteindre les sommets des charts, a bien marché, écornant quelque peu la crédibilité du groupe. Résultat des courses : Marriott va quitter le groupe dont il est le leader, les Small Faces vont être remerciés par Immediate. Les trois autres vont continuer, raccourcissant leur nom en Faces.

Pour remplacer l’irremplaçable Marriott, il en faudra deux, un guitariste et un chanteur. Leurs noms : Ron Wood et Rod Stewart … Mais c’est une autre histoire …



DREAM MACHINE - THE ILLUSION (2017)

Juste une illusion ?
Sur la pochette dans un exercice de lévitation, un moustachu et sa greluche. Lee Hazlewood et Nancy Sinatra ? Euh, non … John & Michelle Phillips ? Non plus, mais à la réflexion, il pourrait y avoir un peu de ça … Et la couleur de pochette est d’un profond … pourpre (on y reviendra). Les Dream Machine (y’en a deux autres, chevelus genre roadies de Hawkwind dans les 70’s, tellement moches qu’ils sont pas sur le recto de la pochette, d’ailleurs c’est pas sûr qu’ils fassent de vieux os dans cette histoire), comme des milliards d’autres, regardent en arrière, seconde moitié des années 60. Bâillements … Sauf qu’ils ont deux trucs pour se faire remarquer.
Mr & Mrs Melton
Premièrement, ils suscitent la controverse et la polémique. En s’affichant ouvertement réacs, tenant des propos aussi cons que ceux de Ted Nugent et Donald Ier réunis. A tel point qu’ils se sont fait lourder par leur label, ce qui est peu commun. Un brin pervers aussi parce que Castle Face, label en question, continue de vendre le disque. Qui se vent pas trop mal aux States. Business is still business. D’où un déchaînement assez peu  commun sur les pages pourtant consensuelles d’Amazon US, entre défenseurs et contempteurs de Dream Machine, appels au boycott de Castle Face et au soutien via Bandcamp du groupe. (Mini) évènement dans le Landernau du rock indé, une polémique verrait-elle le jour ?
Faut dire que maintenant tout est bien huilé. L’immense majorité des gugusses qui ont des chances de vendre plus de quatre rondelles se voient illico briefés par des conseillers en communication, leurs propos et leurs moindres faits et gestes sont surveillés par des multitudes d’attachés de presse qui n’hésitent pas à faire connaître aux journalistes les listes de questions qu’il ne faut surtout pas poser à leurs poulains. Alors quand arrivent deux crétins qui livrent leurs réflexions simplistes cash, une agitation s’empare du « milieu ». A l’attention de tous les anciens étudiants d’école de commerce qui « gèrent » le rock aujourd’hui, il convient de signaler que depuis les déhanchements censurés d’Elvis à la télé, le rock n’a prospéré que sur des polémiques et des querelles d’Hernani sur fond de trois accords. Et niveau déclarations plus ou moins imbéciles, les rockers ou prétendus tels ont depuis six décennies placé la barre très haut (à quand une anthologie des citations des frères Gallagher, Ozzy Osbourne ou du chanteur des Eagles of Death Metal ?)
Dream Machine
Et donc, quel crédit ou quel intérêt accorder au (on y revient) couple leader de Dream Machine, Matthew et Doris Melton, quand ils se lancent dans des tirades anti-immigration ? Surtout quand on sait que Doris Melton est d’origine bosniaque, émigrée durant la guerre en ex-Yougoslavie, passée par les pays scandinaves avant d’immigrer aux USA. Les Dream Machine se revendiquent anti Facebook, ce qui au jour des réseaux sociaux rois est un crime sans conteste abominable. Quel crédit (ou quel sérieux) leur accorder quand ils se prétendent (sur la page d’accueil de leur site internet officiel !!) opposés aux médias sociaux qui font ressortir le pire de la nature humaine ? Et à la limite, même si les Melton pensent vraiment ce qu’ils disent, combien de stars qu’on s’efforce de nous présenter bien sous tous rapports sont capables (parfois sans l’aide d’alcool ou de poudres blanches) de déclarations bien pires ? Maintenant, et dans l’autre sens, faut pas aller crier à la conspiration, à la censure, où à je ne sais quel complot destiné à empêcher l’humanité de profiter de leur musique … Parce qu’on pourrait en causer des heures et regarder ce qu’on nous sert par ici au nom d’une « droite décomplexée » ou d’une « extrême-droite dédiabolisée ». A côté de ça, les raisonnements à la con d’un couple de rednecks pas très fufutes dans un groupe de rock indé, hein …
Et la musique de ces guignols, tu vas en causer un jour ? Voilà, voilà, ça vient…
Leur musique, figurez-vous, elle me plaît bien. Mais avis, y’a au moins un pré-requis. Figurez-vous que j’ai mis leur Cd dans le lecteur, et que je l’ai arrêté au second titre pour aller écouter les morceaux sur le Net, tant ce que j’entendais au niveau son me paraissait provenir d’un Cd foireux, d’une erreur de pressage. Non, pas du tout, ce qui était sur mon Cd était bien ce qu’ils avaient voulu faire. Le son des Dream Machin(e) est plutôt déstabilisant. Une rythmique de bourrin (les deux chevelus), des claviers et de l’orgue qui dégueulent de partout, des voix tellement chargées d’échos et saturées qu’elles deviennent incompréhensibles et qu’on a parfois du mal à distinguer si c’est le mec ou la nana qui chante (ils se partagent à peu près les titres). Un son qui ferait passer les Sonics pour Pink Floyd (ou Rihanna). Est-ce que ça vient du fait que la fréquence d’enregistrement (c’est écrit en gros sur la pochette du skeud) est de 432 hz au lieu des 440 habituels ? J’y entrave que dalle à cette histoire, mais pour les curieux que ça intéresse, le couple s’en explique dans une (longue) vidéo. En tout cas, à l’heure du sonore agréable à l’oreille triomphant, les Dream Machine dépotent. Et on finit par s’y faire à leur son caverneux …
Surtout parce que ces couillons ont écrit de grands morceaux. Notez bien que j’ai dit grands et pas longs (y’en a la moitié des douze qui dure moins de deux minutes et aucun qui arrive à quatre), ce qui est assez paradoxal parce qu’on les sent très inspirés par le prog et les longs titres psyché des sixties seventies. A la fin du disque, y’a deux noms qui clignotent très fort : les Doors et Deep Purple. A cause de la Doris, de son Vox et de son B3, qui sont utilisés de la même façon que lorsque Manzarek et Lord les martyrisaient. Ajoutez-y quelques riffs sinueux à la King Crimson, une rythmique échevelée et vous obtenez une sorte de garage – power pop – prog relativement inédite, curieuse et le plus souvent très intéressante et réussie.
La Belle et les Bêtes ...
L’aspect garage, c’est ce son brut de décoffrage, ces méchants riffs fuzzy sixties (« Eye for an eye » et « Back to you » se distinguent dans cette catégorie). Le côté power pop, c’est cette urgence mélodique derrière la carapace hardos (on pense à un esprit Cheap Trick, comme sur « Torn from the hands … »). Mais ce qui domine, ce sont ces emprunts au prog (les mini breaks tarabiscotés un peu partout, les riffs crimsoniens du morceau-titre) et surtout ces claviers Doors-Purple (y’en a qui citent aussi Electric Prunes, dont j’ai un skeud qui traîne sur une étagère mais que j’ai pas écouté depuis des siècles, donc je m’avancerais pas sur ce terrain-là). C’est joué par la nénette Melton (mignonne bien que facho, comme quoi moi aussi je suis capable d’écrire des trucs réacs) qui s’avère assez douée et bluffante pour ces exercices « à la manière de … » (flagrant sur « Lose my place on time », « Nothing left » ou l’instrumental « Diamond on the rough »). Les deux tourtereaux qui se partagent aussi l’écriture étant capables de grands titres qui ne doivent leur réussite qu’à leur talent (« Buried alive »), même s’ils sonnent comme une chanson yé-yé « All for a chance », ou citent des bribes du « Sud » de Nino Ferrer (le refrain de « Caught in a trap »).

Conclusion : on peut dire plein de conneries et faire un bon disque …



DOGS - THREE IS A CROWD (1993)

Emportés par la foule ...
Ouais, j’suis mal barré là … alors qu’il y a des milliards de disques que je pourrais dégommer sans avoir à me forcer, à la jouer désabusé, cynique, tout ça … Voilà que je me retrouve avec un Cd dont j’ai pas envie de dire du mal. Ni du bien, c’est là tout le problème.
Parce que les Dogs, même si ça compte triple, comme au Scrabble, quand on arrive à glisser leur nom en société, j’essaie d’en dire du bien autant que faire se peut. Sur la foi d’un de ces croisés-crucifiés du rock Dominique Laboubée, qui était leur âme et qui est parti pas vieux la faute à une saloperie qui l’a bouffé à vitesse grand V. Les Dogs, c’était lui et ses disciples, recrutés au fil des rencontres parmi les plus fines lames rockant et rollant de Rouen d’abord et puis de tout ce pays. Les Dogs, c’étaient des puristes du binaire, les types au goût sûr et à la culture musicale millésimée. Ils ont réussi à se faire une place et à survivre au milieu des punks (ce qui était loin d’être gagné, surtout en Giscardie) et à même attirer l’attention d’une major (Epic, avec toute l’artillerie de la CBS derrière). Les Dogs ont même sorti deux disques parfaits (« Too much class for the neighbhoorood » et « Legendary lovers ») au début des mornes 80’s. Qui parce qu’ils étaient remplies à la gueule de rocks classieux et sans concessions, qui plus est en anglais, n’ont pas du tout marché dans le pays dévoué à Téléphone et Trust, en attendant Rita Mitsouko. Le rock, ici, c’est en français ou aux oubliettes. Grosse connerie et vaste débat, on va pas épiloguer là-dessus.
« Three is a crowd », c’est les Dogs des nineties. Toujours aussi anachroniques (on les a jamais vus en pantacourt balancer des riffs grungy et fuzzy). Toujours obsédés par une musique qu’à juste titre ils trouvaient meilleure que d’autres. Celle des Beatles, des Stones (qu’ils citent dans « Today sounds like yesterday »). Aussi la soul, le rhythm’n’blues, le rock garage, en gros tout ce que les sixties avaient de meilleur. Revivalistes un jour, revivalistes toujours … Sauf que là, exit les majors, faut faire avec les moyens du bord. Et se raccrocher à l’ami Zermati et à son label Skydog, ambulance de tant de rockers français en mal de reconnaissance. Zermati, c’est pas la CBS. Finis les « objectifs », retour au « do it yourself ». Les parutions discographiques des Dogs se sont espacées et quand on peut sortir une galette, faut pas passer trois mois en studio pour régler la caisse claire.
Malgré tout, « Three is a crowd » n’est pas un disque au rabais, un vague cataplasme sonore anémique. C’est là tout le problème pour moi. Les Dogs se sont fait produire par Colin Fairley (pas n’importe qui, longtemps aux côtés de Costello, Nick Lowe, les Dexys Midnight Runners et quantité d’autres). Et volontairement ou pas, l’Anglais leur a collé ce qu’on appelle un « gros son ». Une armure sur de la dentelle, parce que les compos, elles sont loin d’être mauvaises.
Laboubée entouré par Rosset & Lefaivre : Dogs 1993
Mais dès le début du premier titre (« The price of my sins »), on est quelque peu dérouté par une intro hard-indus, un mid tempo lourd de chez lourd, un écho démesuré (et malvenu) dans la voix de Laboubée. C’est cette fragilité naïve qui faisait tout le charme des Dogs (ou dans un autre registre, des Modern Lovers par exemple). Ils nous sortent pas la Panzer Division sonore, mais bon, ces gros artifices clinquants, pour moi, ils leur vont pas. Little Bob aussi (« Ringolevio ») avait quelques années plus tôt malencontreusement durci le ton. Foutue recherche du tape à l’oreille qui a fait tant de ravages dans les discos de types qui n’en demandaient pas autant (hein, Springsteen et Petty, vous voyez de quoi je parle ?).
Dominique et les Dogs savent écrire des chansons, c’est un truc qui s’oublie pas une fois qu’on est tombé dedans. Et celles de « Three is a crowd » sont loin d’être mauvaises (« Back from nowhere » énergique et mémorisable, « Super friend » frais et mélodique même si ça parle de rupture sentimentale, « Today sounds yesterday » on dirait par moments les Who des débuts, « Never been in love » mid tempo avec harmonica bluesy). L’ambiance est à la nostalgie, souvent (« Back from nowhere », « Super friend », « 19 again »), développant la thématique du « c’était mieux avant ». Les hommages sont bien là (« Skydogs » court instrumental pour l’ami Zermati, « Noise therapy » très Ramones (rien que le titre !). On a droit à deux reprises, l’obscure « Three is a crowd » qui donne son titre à l’album et dont j’ai pas réussi à trouver la version originale (non, c’est pas le morceau éponyme d’Otis Clay), et la beaucoup moins obscure « I wanna be your dog » des Stooges, plutôt convenue (le « Johnny Be Good » de la génération garage sixties énervée) et qui n’apporte rien à l’originale ni aux Dogs d’ailleurs.
A signaler aussi pour achever de faire à peu près le tour du proprio une ballade mid tempo (« The end of the gang »). Musicalement et dans les paroles (niveau quinze jours d’anglais au lycée) on est dans la nostalgie (des genres musicaux, des gonzesses, ces vilaines, qui se cassent). La voix de Dominique est souvent bidouillée et un peu trop chargée d’écho à mon goût, mais faut l’extirper des multiples parties de guitare bon, c’est pas Otis Redding au micro, on savait depuis longtemps. Zermati met la main à la pâte (piano martelé au fond du mix sur « I wanna be your dog »), et Philippe Almosnino (Wampas et Johnny Hallyday band entre multitude d’autres) vient placer quelques parties de guitare sur deux titres.

« Three is a crowd » n’est pas le disque par lequel il faut débuter les Dogs. Pas leur meilleur, c’est sûr. Mais s’il sortait dans ce pays que des disques de ce niveau, le rock made in France serait moins comparé au vin anglais … 


Des mêmes sur ce blog :

DEVO - Q : ARE WE NOT MEN ? A : WE ARE DEVO (1978)

UFO ...
Le mag Rolling Stone, dans un de ses hors-série, classe ce disque de Devo comme un des meilleurs disques punk de tous les temps. Non, pas d’accord … J’en veux pas à Rolling Stone, d’ailleurs tous les journaleux « rock » disent que Devo c’est du punk. Objection, messires …
Faut pas déconner. Autant on peut trouver des similitudes certaines entre Pistols, Clash, Dead Kennedys, à la limite les Ramones vers 76-78, autant avec Devo, on trouve des similitudes avec … rien. Enfin le Devo de ce « Q : … » parce que je ne connais personne de censé dans cette galaxie qui ait écouté d’autres disques de Devo. Même si le groupe (ou ce qu’il en reste) tourne encore aujourd’hui … Les punks venaient par ordre d’apparition de New York, Londres, Los Angeles. Devo étaient de Akron, Ohio, dernier pôle industriel avant le Midwest. Ville connue pour ses usines de pneus (et pour avoir vu naître Chrissie Hynde, inconnue en 1978 … et aussi un rappeur ou un big seller r’n’b, j’sais plus lequel et je m’en tape). Autrement dit, pas l’endroit musicalement tendance, où l’on s’emmerde ferme en attendant le prochain concert de nullards comme Journey, Nazareth, Kansas, … qui jouissent d’un succès sans commune mesure avec leur talent (ou plutôt leur absence de talent) dans les USA des mid 70’s.
Des employés du gaz ? Non, Devo 1978
Devo est constitué de deux « couples » de frères, les Mothersbaugh et les Casale, plus un batteur, Alan Myers (s’il est encore de ce monde, il peut me faire un virement Paypal, c’est pas tous les jours qu’on cite son nom …). Logiquement, le jeune qui fait de la musique, il essaye d’écrire des morceaux, de les jouer, de les enregistrer. Devo rajoutent une étape, ils créent un concept autour de leur musique. Oh, partez pas, on n’est pas chez ELP ou Genesis …
Le concept de Devo, piqué apparemment à des scientifiques sérieux ( ??? ), c’est le concept de la de-evolution, autrement dit une évolution à rebours, une régression planifiée ou un truc du genre (puisque le progrès nous amène des machins de plus en plus mauvais, faut revenir en arrière, vous voyez le truc ? non, ben tant pis …). C’est là, quand se pointe un truc loufoque, que les grands esprits citent le nom de Zappa et évoquent la filiation. Tout faux… Zappa, dont la musique est quand même chiante au possible, a un discours sérieux qu’il expose de manière loufoque. Il n’y a absolument rien de sérieux chez Devo. Parmi les cinq, y’en a un qui joue du synthé et ils sont allés enregistrer ce premier disque en Allemagne. Les mêmes gros malins vous citeront comme une évidence l’influence de Kraftwerk. Je les mets au défi de me trouver la moindre similitude ente les teutons électroniques et Devo.
Plus prosaïquement, à mon sens, Devo s’inscrit dans une démarche libérée des carcans et des stéréotypes qui commençaient à encombrer tous les dinosaures du rock ou qui allaient le devenir. Le rock des mid 70’s était devenu sérieux, appliqué, triste, joué par des types qui l’étaient tout autant. A l’opposé quelques trucs discordants et le plus souvent dissonants apparaissaient, joués par des types capables de sourire sur une photo : les Modern Lovers, Père Ubu, les Feelies, les Sparks, bientôt les B 52’s … auxquels je rajoute donc Devo. Parce que, je vais vous dire, les guignols qui comparent Devo à Kraftwerk, sont-ils seulement arrivés à la plage 10, « Come back Jonee » ? Ils devraient, ils y entendraient un riff très Chuck Berry (d’ailleurs dans les paroles, ils citent « Johnny B Good », et aussi « Johnny too bad », le reggae des Slickers).
L'autre pochette du disque (très moche)
Remarquez, je peux comprendre, il fallait chercher des comparaisons « intelligentes », puisque Devo était censé être un groupe intello. Et d’autant plus que sur la pochette du disque, y’a un nom qui clignote et pas qu’on peu : produced by Brian Eno. Alors forcément, s’il y a Brian Eno, c’est que prise de casque il doit y avoir … Apparemment Eno a été aiguillé sur Devo par Bowie alors que l’ex Roxy et l’ex Ziggy enregistraient des machins de la trilogie berlinoise. Et Bowie on ne sait trop comment, aurait écouté les premiers 45T et maxis confidentiels de Devo. A ce sujet, ceux qui ont payé (cher, c’est collector) pour se procurer ces premiers enregistrements autoproduits affirment que les versions qui y figurent sont meilleures que celles produites par le dégarni anglais. Soit … D’un autre côté, en allant chercher Eno, faut s’attendre à ce que ça sonne comme du Eno (on triture les rythmes et les sons, avec effort tout particulier sur ceux des guitares et des synthés).
En tout cas, avec « Q : … », on est fixé dès le premier titre « Uncontrollable urge » : un rythme épileptique, avec des riffs de guitare vifs et tranchants (ce son de guitare sera plagié sur les premiers B 52’s), et une voix très aigüe qui cherche toujours à aller encore plus haut. En ces temps reculés, de l’inédit sonore total. A peine digérée cette entrée en matière, on arrive sur « Satisfaction ». Ca vous dit quelque chose, pareil titre ? Ben oui, c’est une reprise des Stones, enfin le morceau est signé Jagger-Richards. Parce que la version des Devo, ma bonne dame, elle réduit l’emblématique titre à sa version la plus congrue. Exit les couplets, et place au seul refrain avec des arrangements qui le malmènent pas mal. Il n’empêche que cette reprise pour le moins « décalée » ne dénature pas le titre, c’est bien plus intéressant qu’un copier-coller mal foutu.
Un certain sens de l'accoutrement ...
« Praying hands » qui suit avec ses arrangements opératiques évoque l’axe Queen-Sparks, « Space junk » accélère jusqu’à la surchauffe des grilles d’accords qu’affectionnent d’habitude les progueux. Même si rétrospectivement et aussi malins qu’ils soient ces deux titres ne sont qu’un intermède avant les deux pièces de choix de la rondelle. « Mongoloid » a beaucoup fait jaser, on a accusé les Devo de se foutre de la gueule des trisomiques, alors qu’en fait ils racontent le monde vu par un mongolien. Le fan de rock, surtout en ces temps-là, n’était guère habitué au second degré … « Jocko Homo » qui clôturait la première face du vinyle, c’était aussi le premier single des Devo, qui contenait leur fameux mantra épileptique répété ad lib qui donne son titre au skeud : « Are we not men ? We are Devo ». L’intro de « Jocko Homo » faisant fortement penser à la bande son de « Rencontres du 3ème type » quand les savants essayent de communiquer en musique avec les Aliens.
On pourrait penser que la seconde face souffre de la comparaison. Même pas. Les Devo sont suffisamment en état de grâce pour, tout en continuant avec leur son global frénétique immédiatement reconnaissable, varier les mélodies et les arrangements, éviter la redite et capter l’attention. Les sons de guitare (merci Eno ?) de « Too much paranoia » préfigurent ceux du King Crimson reformé des 80’s, « Gut feeling » commence par tromper son monde avec ses arpèges de six-cordes, fait ensuite penser à de la surf music sous LSD, avant que le tempo s’accélère façon crise de tachycardie sur le final. « Come back Jonee » fait subir au rock’n’roll à la Chuck Berry la même punition qu’à « Satisfaction », on démonte violemment pour voir ce qu’il y à l’intérieur. « Sloppy » fait alterner rythmes de dragster et décélérations brutales, tout en montagnes russes mélodiques, avant la conclusion « Shrivel up », sorte de disco passé à la mauvaise vitesse.
Les Devo étaient partis de rien pour créer un univers sonore original, dérangé et dérangeant.

Un coup d’éclat, aux dires des courageux qui ont écouté l’interminable suite de leur discographie, resté sans équivalent …



SANTANA - SANTANA (1969)

Chicano Revue ...
Aujourd’hui, Santana (le Carlos) est aussi chiant que les disques qu’il fait. Vous me direz , c’est pas le seul de sa génération et qu’on peut pas être et avoir été, ce genre de choses … N’empêche, voir ce pépé après des années de mutisme méprisant revenir tout sourire devant des journalistes pour faire vendre sa dernière daube jazz-rock-zen-cool-bouddhiste et les concerts qui vont avec où se rendent tous les hipsters En Marche (les mêmes qui vont voir les « performances » de Souchon et de la Dion et vont nous niquer profond pendant cinq ans avec leur autre façon de faire de la politique participative et diverses couillonnades du même genre), montre que vieillesse et dignité ne sont pas deux mots qu’on peut accoler facilement dès qu’il s’agit de rock ou de quelque chose qui est censé y ressembler.
Vérification faite, le dernier disque en date de Santana sur mes étagères, c’est le très mauvais « Amigos », plus de quarante piges au compteur. Et pourtant, ça avait plus que bien commencé … Flashback …
Santana, le groupe
Quartiers « populaires » de San Francisco, fin des années 60. Deux jeunes passionnés de musique traînent toujours ensemble. L’Américain pur jus Greg Rolie et le Mexicain de naissance Carlos Santana. Ils passent leur temps à écouter les Beatles, les Doors, Hendrix, et toute la scène psyché qui explose en Californie. Rolie a une formation de pianiste et se régale de maltraiter son orgue Hammond. Santana est guitariste. Des groupes sans lendemain sont montés sous l’égide des deux potes. A moment donné, parmi ces orchestres à géométrie variable, une tendance se dessine. Il y a beaucoup de batteurs ou de percussionnistes, beaucoup de métèques pour en jouer, le plus souvent comme Santana ayant leurs racines de l’autre côté du Rio Grande, et les rythmes latinos se mêlent aux rythmes rock.
Sentant qu’ils tiennent un truc, Rolie, Santana et leurs potes réussissent à faire venir à une répète une « star » chicano comme eux, un certain Gianquinto, dont le titre de gloire est d’accompagner parfois l’harmoniciste James Cotton. Le verdict du pro est sans appel : les titres sont trop longs, chacun y allant de son solo égomaniaque. Première baffe (ils ne lui en voudront pas, il sera recruté comme arrangeur lorsqu’ils iront pour de bon en studio). Les basanés ne se découragent pas, tournent inlassablement là où on veut bien d’eux à Frisco. Apothéose, leur réputation scénique finit par parvenir aux oreilles de Bill Graham (le patron du Fillmore et le Parrain de toute la scène musicale psyché, celui qui peut faire ou défaire les stars) qui lui aussi vient écouter les bestiaux. « C’est quoi votre bordel, vous faites que des instrumentaux, mettez des paroles si vous voulez que quelqu’un vous écoute un jour ». Deuxième baffe dans les rêves de gloire.
Santana, le Carlos
Mais les gars s’obstinent, suivent ces deux conseils, raccourcissent leurs compos et chantent (enfin, si on veut, voir plus loin) par-dessus (Rolie avec Santana aux backing vocaux). Fin 68, le groupe baptisé définitivement Santana rentre en studio pour un single qui sort début 69. « Evil ways » va scotcher tous les hippies. Et définir le Santana sound. Un rythme très chaloupé, des percus de partout, le B3 de Rolie et la Gibson SG du Carlos étant obligés de faire des prodiges pour se faire une place dans tout ce bordel tambouriné. Petit succès dans les charts, et le groupe entre-temps signé par la Columbia part en studio enregistrer son premier 33T. Bon, à cette époque-là, il sortait des singles fabuleux tous les jours et des albums de légende toutes les semaines ou quasiment. « Evil ways » et ses auteurs sont plus ou moins oubliés quand début Août paraît « Santana » le disque.
Coup de bol, Santana a été retenu pour ouvrir une journée à Woodstock. Le 16 Août en début d’après-midi, sous un soleil de plomb, les Santana prennent la scène d’assaut. Avec son guitariste qui a envie d’en découdre devant cette foule de festivaliers en train de se réveiller. Faut dire qu’on l’a vu avant le gig discuter avec Jerry Garcia, pape-gourou des hippies, et descendre une quille de Mezcal. Le groupe à l’unisson suit son leader, et le Santana band va livrer un des cinq morceaux de légende du festival, une version cataclysmique de leur pièce de bravoure « Soul sacrifice ». (Pour info, les quatre autres titres historiques de Woodstock sont le « No rain, no rain » du public, « I’m goin’ home » d’Alvin Lee et de ses Ten Years After, « I want to take you higher » de Sly et sa Famille Stone et le « Star spangled banner » concassé par Hendrix à l’aube blême du quatrième jour devant des rescapés hébétés). En tout cas, sur la foi de cette seule prestation enragée, l’histoire de Santana (le groupe et son leader) va prodigieusement s’accélérer.
« Santana » le disque est excellent, voire plus. Aurait-il permis à ses auteurs la gloire qui fut la leur sans leur prestation explosive à Woodstock, the answer my friend is blowin’ in the wind … Assez intelligemment, la réédition de 1998 a la bonne idée de rajouter au 33T studio trois titres joués à Woodstock dont évidemment « Soul sacrifice ». A noter que live, les titres durent le double que leur version studio, chassez le naturel et il revient au galop …
Aujourd’hui ce « Santana » premier du nom reste une des pierres angulaires du groupe (et de son leader), et avec son successeur « Abraxas » un des trucs à avoir absolument sur ses étagères. On y trouve, quarante siècles avant Fishbone, les Red Hot Machin et tous les autres balourds en pantacourt ce que doit être une fusion de genres musicaux réussie. A tel point que le débat fait encore rage (voir les notes de livret de la réédition) : Santana a-t-il inclus des rythmes latinos au rock ou le contraire ? Vous avez deux heures avant que je ramasse les copies, c’est coefficient 6 je vous rappelle…
Santana, Woodstock,16/08/1969
Parce que jusqu’à présent, les sonorités chicanos dans le rock, ça se limitait à « La bamba » de Ritchie Valens et au Farfisa hispanique de Sam « Wooly Bully » the Sham (qui était Texan) ou de Question Mark « 96 Tears » & the Mysterians (qui eux étaient du Michigan). « Santana » n’est pas un disque communautariste (comme en feront plus tard Los Lobos), il participe juste à faire avancer le schmilblick, à ouvrir d’autres portes, d’autres espaces au rock, pour reprendre la terminologie doorsienne de l’époque.
« Santana » est d’une redoutable cohérence. Neuf titres qui explorent ce mix entre culture latino-américaine et rock, les deux qui s’en écartent un peu (« Shades of time » plutôt soul et « Persuasion » heavy rock psyché à la Cream) semblant bien fades et convenus à côté du reste, alors qu’ils ne sont loin d’être indignes. Le reste, c’est emmené par des percussions qui sortent de partout (trois types, Carabello, « Chepito » Areas et Shrieve aux diverses batteries, percus, congas, timbales). Fidèles à leur idée de départ, les Santana couchent sur vinyle quatre instrumentaux (et les textes du restant seront très concis et d’une valeur littéraire proche du zéro absolu, mais on s’en cogne) « Waiting » en intro, le court « Savor », « Treat » comme un avant-goût du Carlos roi du sustain, et évidemment « Soul sacrifice ». On pourrait même y rajouter le single « Jingo » qui se contente de quelques onomatopées, un titre repris au percussionniste nigérian Olatunji (déjà plagié par Gainsbourg avec « Marabout »), voire la jam bordélique soul de « You just don’t care », tant les deux titres se composent du minimum syndical niveau paroles.
La mythique pochette avec sa tête de lion stylisée est signée Lee Conklin, un des illustrateurs (affiches, pochettes de disque) les plus connus du mouvement psychédéliques.
Conclusion : comme pas mal de choses, Santana, c’était vraiment mieux avant …


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THE ROLLING STONES - LET IT BLEED (1969)

December's Children
5 Décembre 1969.
« Let It Bleed », la nouvelle livraison des Stones arrive en streaming sur Spotify et Deezer. Non, je déconne … Et c’est pas le moment, parce que l’on cause là d’un des disques essentiels et des Stones et du rock.
« Let it bleed » est d’une importance capitale. Il confirme que les Rolling Stones sont en passe de devenir le plus grand groupe, et peut-être aussi le meilleur d’un mouvement, d’une mode (pour les grincheux), né une quinzaine d’années plus tôt dans une cabane pompeusement appelée studio, propriété d’un certain Sam Phillips, à Memphis, Tennessee. La faute à leur talent, et au délabrement concomitant de la maison Beatles, empêtrée jusqu’à la gueule dans des histoires de business foireux, de nanas insupportables et d’egos démesurés …
Brian Jones & The Rolling Stones 1969
« Let it bleed » est le disque de tous les tournants. De la carrière des Stones d’abord. Qui confirment la nouvelle direction musicale entreprise avec « Beggars Banquet ». Finis les errements pop, psychédéliques, ou je ne sais quoi de mise quelques années plus tôt, retour aux fondamentaux. Ceux des premiers disques (du blues, du rhythm’n’blues, du rock’n’roll). En effectuant une spectaculaire marche arrière alors que tout le monde veut aller de l’avant, « progresser », les Stones, raides dans leurs boots, inventent le futur du rock et le leur par la même occasion. Un tournant aussi avec la disparition inexorable des radars de Brian Jones. C’était pas rien Brian Jones dans les Stones. Le fondateur, le chef d’orchestre, et le seul vrai bad boy du lot, malgré sa gueule d’ange. Las, ses abus de substances chimiques de synthèse vont lui exploser le cerveau. Il n’aura pas la « chance » d’une survie erratique à la Syd Barrett, puisque six mois après la sortie de « Let it bleed », on le retrouvera noyé dans sa piscine.
De toutes façons, « Let it bleed » (comme « Beggars … »), est un disque des Stones sans Brian Jones. Qui bénéficie juste de deux lignes de crédit misérables (des percussions sur « Midnight Rambler » et de l’autoharp sur « You got the silver »). Je sais pas s’ils se sont croisés en studio (Jones n’y allait pas souvent), mais son successeur après sa mort, Mick Taylor est aussi crédité sur deux titres (à la guitare sur « Live with me » et pour une fabuleuse partie de slide sur « Love in vain »). Non le chef de la maison, c’est Keith, et ses accords en open tuning. Mick Jagger se « contente » s’être le frontman et irradie tout le disque de ce qui sont pour moi ses meilleures performances vocales. C’est sur « Let it bleed » qu’il met au point définitivement sa façon de chanter, de s’approprier tous les titres. Depuis, dans le meilleur des cas, Jagger imite le chanteur de « Let it bleed ». On ne dit jamais rien concernant cette époque là de Watts et Wyman. On a tort, parce qu’on ne fait pas de grands disques de rock si on n’a pas une assise rythmique en béton armé. Ils ont et cette rigueur, et aussi une souplesse toute féline, animale. En plus de rocker, les Stones rollent …
« Let it bleed » laisse peu de place au mystère (à quoi pourrait bien ressembler le prochain Stones ?). D’entée, « Gimme shelter » reprend les choses là où « Sympathy for the Devil » les avait laissées, avec ses chœurs vaudou d’emblée. Ce titre est un des absolutely fabulous des Stones, que ne vient pas gâcher une performance vocale incandescente de la shouteuse Merry Clayton (à tel point que ce titre deviendra aussi emblématique de sa carrière à elle). Pour enfoncer le clou, direction le paléolithique supérieur (les années 30) pour une reprise d’une des masterpieces de Robert Johnson (Jagger et Richard se sont connus car l’un des deux se baladait avec un disque de Johnson et a été accosté par l’autre au tout début des sixties), « Love in vain ». Interprétation toute personnelle, loin mais fidèle dans l’esprit à l’original, avec au fond du mix la mandoline de Ry Cooder, qui bien que plus jeune, a été le professeur es-open tuning de Keith Richards.
Mick Taylor & The Rolling Stones 1969
De toute façon, la messe avait été dite quand à la ligne musicale choisie lorsqu’était sorti en single éclaireur de l’album « Honky tonk woman ». Pour ne pas se répéter (ou pour faire comme les Beatles ?), le single ne figure pas sur « Let it bleed », mais juste sa version plus « tranquille » et beaucoup plus countrysante, rebaptisée « Country honk ».
A partir de là, ça déroule. A des sommets stratosphériques, mais ça déroule. On passe en revue le catalogue de ce que pouvaient faire les Stones à l’époque. Bon, à l’exception notable du clap de fin, autre mega classique du groupe, « You can’t always … ». Titre unique dans la disco du groupe, longue pièce montée entamée gospel, crescendo rythmé par – excusez du peu – le London Bach Choir, avant un long mantra incantatoire qui n’est pas sans rappeler celui de « Sympathy … ». Une façon de boucler la boucle en apothéose. A noter que sur ce titre la batterie est assurée par le producteur Jimmy Miller. Le genre de type dont on cause peu. Pas un technicien, le type qui sait juste comment rendre sonore la déglingue du Rolling Stones Circus, un génie de l’approximation hautement contrôlée. Pas un hasard si après bientôt cinquante-cinq ans ( ! ) de carrière, les meilleurs disques des Stones toujours cités sont pour l’essentiel ceux qu’il a produits (de « Beggars … » à « Goat Head Soup »).
Il faut avouer qu’il faut être gonflé pour laisser passer les tocades de Keith qui pour la première fois veut chanter lead un titre (« You got the silver »). Si Keith est devenu le Maître du Riff, son filet de voix asthmatique (et plus ça va, moins ça va) à du mal à sublimer quelque titre que ce soit. Mais voilà, le titre est excellent, on oublie qu’il est saboté au chant. Hasard du tracklisting, le suivant, « Monkey man », le plus sauvage de la rondelle, voit Jagger se foutre les cordes vocales minables sur ce rhythm’n’blues toutes tripes en avant.
Faut rien oublier, rien laisser au second plan de ce disque majuscule. Et surtout pas « Midnight Rambler », boogie lancinant emblématique des Stones et un de leurs chevaux de bataille scénique, même si ce poème ( ? ) à Jack l’Eventreur ne sonnera jamais aussi bien que dans cette version studio. « Live with me », autre classic boogie stonien, fut choisi comme single. On fit même écouter à Phil Spector de passage à Londres les bandes du titre et on lui demanda son pronostic sur son potentiel commercial. « Top 5 U.S. » lâcha le fabriquant du Wall of Sound. C’est pile ce qui arriva.
« Let it bleed », le titre, a souvent été considéré comme le parent pauvre du 33T. Erreur. Il vaut bien mieux que les blagues salaces d’un Jagger le dédiant dans les tournées de la fin des 70’s à « toutes les filles qui portent un Tampax ». Ce capharnaüm sonore, le plus bordélique de la rondelle, contient en filigrane tout ce qu’on retrouvera amplifié dans « Sticky Fingers » et « Exile … ».
Stones live in Altamont

6 Décembre 1969.
Le jour d’après… Lester Gangbangs fête ses huit ans. Au même moment, les Stones, accusés (déjà !) de tourner aux States juste pour le fric, montent sur scène à Altamont, le festival gratuit qu’ils ont mis sur pied et en partie financé. Ambiance apocalyptique toute la journée, entretenue par des Hells Angels sous coke et amphétamines. La nuit tombée, les Stones clôturent le festival. Dans un bordel indescriptible (voir le film des frères Maysles), et pendant qu’ils jouent « Under my thumb », un spectateur Noir, Meredith Hunter, est poignardé à mort.

Avec vingt cinq jours d’avance sur le calendrier, la parution de « Let it bleed » et le festival d’Altamont vont marquer la fin des années 60.

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THE MOONLANDINGZ - INTERPLANETARY CLASS CLASSICS (2017)

Hybride ...
Des fois, y’a des skeuds, juste en lisant le nom du type qui l’a fait, dont a pas envie de dire du mal. Exemple type : Iggy Pop, total respect pour le type, mais qui depuis les trois premiers Stooges, a enchaîné une litanie de rondelles dont l’immense majorité sont … comment dire … embarrassantes. A l’inverse, les Moonlandingz, on a envie de sortir la kalach et de faire feu jusqu’à épuisement des balles.
Mais qui sont ces gens-là, s’interroge le pékin moyen, pour qu’ils méritent pareille défiance préalable ? Ben le chanteur et le guitariste de Fat White Family, assez douteux conglomérat de déjantés proto-punks qui a tendance à se perdre dans une imagerie et un discours douteux (des mecs en treillis semblant un peu trop fascinés par les idéologies rances totalitaires, voir par là ce que pense d’eux et de leur musique). Ces deux types, souvent les porte-parole de la FWF se sont donc acoquinés aux – je cite – Eccentronic Research Council. Rien qu’un nom pareil, ça fout les jetons, remember British Electric Foundation. Et comme leur nom l’indique, les Eccentronic machin sont un groupe électronique d’avant-garde. Oh putain, tu les vois arriver, l’association tordue et le disque bon pour la poubelle direct ?
Ils sont venus, ils sont tous là ...
Et bien ce « Interplanetary … » il est … excellent. Bien meilleur que le skeud de la Fat White Family et … Ne me demandez pas à quoi ressemblent ceux des Eccentronic Bidule, y’a quand même des choses que la décence m’interdit d’écouter. Cet assemblage a priori hétéroclite a pondu un disque mélangeant donc rock plus ou moins sauvage couplé aux machines et arrangements electro. Mais pas que, y’a des vraies guitares, basses, batteries, cuivres, vieux claviers, qui prennent largement le dessus sur tous les bidouillages techno. Sorte de Monsieur Loyal de la chose, Sean Lennon (oui, le fils de son père) qui joue sur plusieurs titres et coproduit la chose. C’est bien simple, bien que pas spécialiste de ces partouzes musicales, il faut pour moi remonter aux « Contino sessions » de Death In Vegas (1999 ou quelque chose comme çà), pour trouver un truc aussi accrocheur dans ce genre de bouillabaisse sonore pourtant très fréquentée depuis un quart de siècle …
D’abord parce qu’il y dans ce disque de onze titres … onze chansons. Des vraies, avec une intro, des couplets, un refrain, des ponts, un final. Etonnant isn’t it … Bon, y’en a à peine une paire de dispensables, « Glory hole », qui allez savoir pourquoi me fait penser à Billy Idol dans sa période « américaine », et la dernière « The cities undone », dont la présence de Phil Oakey (des hypradispensables Human League, garçons coiffeurs du début des 80’s) dans les chœurs n’est évidemment pas là pour sauver l’affaire. Mais le reste, ma bonne dame, c’est autrement mieux foutu qu’un discours sur la moralité et les convictions en politique de Nicolas Ducon-Geignant.
C’est bien simple, il y a dans « Interplanetary … » ce qui est à ce jour le meilleur morceau de l’année, le fabuleux « The strangle of Anna », duo entre Lias Saoudi (le chanteur de Fat White Family) et l’inconnue au bataillon Rebecca Taylor, un truc d’une pureté et d’une simplicité mélodiques affolants, bien que ça me semble causer de mort et de sadomasochisme.
Ouais, parce que les thématiques sont pas vraiment guillerettes, avec même un truc qui peut susciter la polémique, si par hasard un polémiste tombe dessus, le titre « Lufthansa man » sur ce copilote qui a pris les commandes d’un avion et l’a crashé avec tous ses passagers dans les Alpes. Et tant qu’on y est, au rayon énigmatique, faudra que ces joyeux ( ? ) zigotos m’expliquent ce jeu de mots foireux sur le pape et Châteauneuf du Pape sur « Neuf du pape ». Le vin rouge de la vallée du Rhône leur monterait-il au casque ?
Moonlandingz live
Et quitte à passer pour un vieux con, ce « Interplanetary … » je le trouve bien parce que malgré tous les a priori qui peuvent l’entourer (avant-garde, branchouille, buzz, …), c’est pour moi quasi un skeud de classic-rock, bien produit (c’est bien le moins, les Eccentronic Truc sont des rats de studio), et qui souvent reprend des (vieilles) recettes qui ont fait leurs preuves. Que le grand cric me croque si « Black hands » et surtout « Sweet Saturn mine » ne ressemble pas foutrement à du Depeche Mode période « Black Celebration » (pas leur meilleure, certes) avec un Saoudi qui imite à s’y méprendre Dave Gahan au chant. Je suis prêt adhérer à En Marche si le court instrumental « Theme from Valhalla Dale » n’est pas un hommage appuyé aux B.O. de Morricone (au début) et Nino Rotta (à la fin). Et qu’on vienne pas me dire qu’il n’y a pas du Eurythmics de la fin des 80’s sur « The babies are back ». Et avant qu’un finaud me fasse perfidement remarquer que Depeche Mode, Morricone, Rotta et Eurythmics, c’était pas du classic rock en leur temps, je rétorque que je sais, mais que depuis ça l’est devenu, tout le monde les cite aujourd’hui comme faisant partie du patrimoine du binaire (ou du classique pour les deux Ritals).
Qu’est ce que je pourrai dire encore pour faire partir mes lecteurs en courant ? Ah tiens que « Vessels » le premier titre, avec sa voix désincarnée et son rythme martial, me fait penser aux Belges electro une fois de Front 242 (qui à l’instar de la Fat White Family se sont coltinés en leur temps une réputation de penseurs vert-de-gris).
Et que c’est pas avec ce disque qu’on saura si Saoudi est un bon chanteur, tant le fiston Lennon et les Eccentronic Etc … s’en donnent à cœur-joie pour passe sa voix dans une foultitude de filtres, chambres d’écho et autres vocodeurs (sur « I.D.S. », autre grand titre, on croirait que c’est la chanteuse de Portishead au micro).

Et pour finir, parce que je vais pas non plus y passer la nuit sur cette notule, je suis plutôt agréablement surpris par cette rondelle dont je n’attendais strictement rien (de bon). Même si prédire gloire, notoriété et fortune aux Moonlandingz, c’est un peu comme miser sur un poney pour gagner le Prix de l’Arc de Triomphe …


MARIANNE FAITHFULL - BROKEN ENGLISH (1979)

S'en fout la mort ...
S’il fallait une preuve (de plus) que comme disait l’autre, les temps ils changent, il suffit de se poser une seule question : qui, aujourd’hui, même le plus petit label indépendant après une campagne de crowdfunding, prendrait le risque de sortir pareille chose ? « Broken English » est paru en 1979 sur Island, une major de l’époque.
Aujourd’hui, « Broken English » est unanimement célébré comme une masterpiece de cette chose qui crève à petit feu depuis des décennies et qu’on appelle rock. Et pourtant c’est un disque qui ne ressemble à rien (de ce qui se faisait en ces temps-là).

Le nom sur la pochette, d’abord. Marianne Faithfull. Que tout le monde croyait morte, enterrée par trop de bibine, de clopes et de dope. Ben non, elle est toujours vivante, dans l’indifférence générale, sort des disques que personne n’achète ou n’écoute. Tourne même dans des salles à peu près vides avec un backing band de troisièmes couteaux qui l’accompagneront sur « Broken English ». Faithfull a conservé un peu de cette miraculeuse beauté qui avait mis le Swingin’ London à ses pieds à la fin des 60’s (et accessoirement trois Rolling Stones dans son lit, dont Mick Jagger avec lequel elle eut la liaison la plus durable). Pétage de plombs, carrière de chanteuse pop avortée malgré l’aide de ses mentors stoniens (et d’Andrew Loog Oldham)  un gros succès avec une bluette pas si innocente que ça (« As tears go by »), et chute vertigineuse dans la solitude (Jagger la largue) et la défonce (de mauvaises langues qui connaissent bien le dossier assurent que le « Sister Morphine » de « Sticky Fingers », lui ressemble tellement que c’est elle qui l’aurait écrit, sans que Jagger et Richards la créditent). En un mot comme en trente pages, Marianne Faithfull est une légende. En perdition totale, mais une légende quand même …
Autres problèmes. Elle qui n’a jamais brillé par ses performances vocales, là, à la fin des 70’s, à cause de dix années de déglingues diverses ininterrompues, elle n’a carrément plus de voix. Ou alors une espèce de râle genre canard en phase terminale de grippe aviaire. D’ailleurs deux ou trois choristes la soutiennent en permanence en studio. C’est pas tout. Faithfull est totalement tricarde, personne veut écrire pour elle ou l’accompagner. D’où les titres originaux de ce « Broken English » co-écrits avec ses musicos. Coup de bol, Steve Winwood, un vieil ami des 60’s, un des rares à ne pas l’avoir oubliée, vient donner un appréciable coup de main aux claviers et synthés. Leurs destins sont voisins, ceci explique le copinage entre la petite fiancée des 60’s et celui qui a dix-sept ans était en haut des hit-parades avec le Spencer Davis Group et montait un groupe avec Clapton (Blind Faith). Et dans le genre tableau noir, circonstances de base désastreuses, on va pas en rester là. « Broken English » est un disque qui ne ressemble à rien de ce qui marche. Ni à rien qui de ce qui se fait d’ailleurs. Rempli à la gueule d’ambiances noires, crépusculaires, sinistres, avec ses synthés lugubres, il se pose plus en précurseur de tous les corbeaux qui vont se pointer avec leur new-cold-wave qu’en suiveur de quoi que ce soit. Corollaire obligé (la vie n’est pas un conte de fées), « Broken English », même s’il remet Marianne Faithfull sous les feux de la rampe, se vendra peu.

Et pourtant. Dans ces huit titres, on trouve trois réussites et cinq merveilles absolues.
Chapter One. Les juste réussis.
« Brain drain », sorte de country rock d’outre tombe, un titre en total décalage avec le « personnage » de Marianne Faithfull qu’on imagine pas vraiment en stetson et veste à franges.
Un peu dans le même registre totalement inattendu, « Guilt », introduit par un synthé agonisant, la Marianne le moral dans les chaussettes. Un blues mutant pour héroïnomanes.
« What’s the hurry » est un titre crépusculaire, bien dans le ton du reste, avec un synthé sinistre un peu trop en avant.
Chapter Two. Les merveilles. Par ordre d’arrivée à l’oreille.
« Broken English » le titre, installe l’ambiance générale. Lourde, triste, entre ce qu’on appellera new wave et cold wave, batterie mate, synthés et claviers (Winwood) lugubres. Et la voix surprenante, choquante, étrange, irréelle (cochez les mentions inutiles), chargée de tristesse, de fêlure, de brisures. Totalement inouïe.
 « Witche’s song » c’est un peu l’épopée familiale (Marianne et sa mère, descendantes du fameux libertin autrichien Sacher-Masoch), et la mise au ban de la société (la mère pour filiation « diabolique », Marianne pour tous ses excès). Remarque : si Bittan et Federici ont pas écouté ce titre pour sortir la mélodie au synthé de « Dancing in the dark », je suis prêt à aller consulter un ORL dans le New Jersey.
« The ballad of Lucy Jordan ». On parierait sa chemise que c’est le marqueur, le signe distinctif de Marianne Faithfull tant Lucy Jordan c’est elle. Ben non, c’est une reprise (de Dr Hook ??? putain c’est qui ?) écrite par le compositeur Shel Silverstein. Il n’empêche, c’est le sommet de ce disque, cette interprétation à fleur de peau des meilleures années de la vie gâchées. Pas un hasard si on la retrouvera dans la B.O. de « Thelma et Louise ». et même si depuis « Broken English » Faithfull a sorti quarante douzaines de disques, « … Lucy Jordan » sera à jamais le titre qui restera d’elle.

« Working class hero » est un hommage. Avec ses origines aristocratiques et sa vie, Marianne Faithfull n’a rien d’un col bleu. C’est une reprise choisie un peu au hasard (elle n’en voulait pas une des Stones), pour déclarer son amour à tous les géniaux rockers qu’elle admire (Beatles, Iggy Pop, Bowie, …). Le résultat est encore plus triste (et aussi beau) que la version originale de Lennon, pourtant pas un titre guilleret à la base (sur le plutôt funèbre « Plastic Ono Band »).
Last but not least, la scandaleuse « Why d’ya do it ». Titre écrit par le poète Heathcote Williams, narration crue (on y cause fellations, bite, chatte), des ruminations d’une femme trompée et délaissée par son mec. A l’origine écrite pour être proposée à Tina Turner (bon, quand on voit que le retour de la tapineuse à Ike a été orchestré par le centriste Knopfler avec un profil allumeuse sexy mais chaste, on imagine qu’elle aurait pas chanté ce truc), elle va comme un gant à celle qui avait défrayé la chronique quand la brigade des stups londonienne en intervention chez Mick Jagger avait vu descendre d’un escalier Marianne Faithfull nue sous un manteau de fourrure. (Tant qu’on est dans le trivial, c’est cette anecdote qui avait fait proposer au pervers Russ Meyer un rôle à Faithfull dans le film « Who killed Bambi » pour une scène où le taré Sid Vicious devait lui lécher une barre chocolatée sur son sexe …). Quoi qu’il en soit, le puritain gouvernement australien fera supprimer la chanson du pressage destiné à son pays. Assez cocasse, quand on sait ce que chantait à la même époque Bon Scott sur les skeuds d’AC/DC …
Pour en finir avec l’exhaustivité, il convient de signaler que le disque est produit par un  rat de studio de chez Island (Mark Miller Mundy), et que la sublime photo de pochette est signée Dennis Morris (photographe quasi officiel de Marley, avant de devenir celui des punks anglais en général et du Clash en particulier).
« Broken English » aura deux follow up, l’honnête « Dangerous acquaintances » et le minable « A child’s adventure ». Malgré (ou à cause de) son petit succès, « Broken English » n’aura aucune incidence sur le train de vie toxique de Lady Marianne. Tout juste aura-t-elle plus d’argent à claquer en dope…
Ce n’est qu’après une énième rehab finalement réussie, qu’elle se réinventera dans les nineties en diva mainstream, sorte de version boursouflée de Marlene Dietrich avec répertoire qui va avec …

N’empêche, quel putain de grand disque que « Broken English » …

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NEIL YOUNG - PEACE TRAIL (2016)

La dernière moisson ?
Bon, attention, je veux pas l’enterrer avant l’heure, le vieux Neil. Bien content qu’il soit encore là, rescapé de cette hécatombe (qui va pas s’arranger, les (ex)-fans des sixties ont l’âge de leurs artères, vont continuer à y passer …) de gloires plus ou moins décaties du wockanwoll …
Neil Young, c’est un peu le phénix du rock, capable de renaître de ses cendres quand on n’attend plus rien de lui. On l’a vu marquer son époque fin 60’s début 70’s, sombrer au début des années 80 (des histoires de maison de disques, l’inspiration en panne, tout ça …), se réinventer à la fin de cette même décennie en Parrain du grunge avec quelques albums toutes guitares stridentes en avant, et puis livrer de temps en temps, quand on le croyait fini, une galette qui le remettait sur le devant de la scène. Dernier coup d’éclat en date, l’année dernière, le pamphlet écolo-militant « The Monsanto Years », une de ses productions les plus abouties depuis … pff, au moins.
Un peu fatigué, genre le retour de Renaud ?
Et là, en cette fin 2016 qui a donné du boulot aux nécrologistes de tout poil, il fait s’emballer les rotatives de la presse musicale avec ce « Peace Trail ». Bon, si vous voulez mon avis, et même si vous le voulez pas je vous le donne quand même, « Peace Trail » est un bon disque du Canadien. Pas un de ceux qui restera, mais un de ses bons. Enregistré en trident, lui aux guitares et aux voix, deux pointures de studio (Paul Bushnell à la basse, Jim Keltner aux fûts), et juste quelques clampins additionnels de ci de là. Et forcément, dans cette configuration minimale, Young retrouve ce son boisé (le son du country-rock) qui a fait sa légende il y a près de cinquante ans.
On est dans l’esprit de « Everybody knows this is nowhere », « After the gold rush », « Harvest ». Sans toutefois atteindre le même niveau. Parce que … ben, plus tout Young, et que cette triplette-là avait placé la barre un poil trop haut pour les suivants.
« Peace trail » est un disque apaisé (plus de titres drivés par des empilages de larsens), bucolique, campagnard. Quasi un disque de plouc. Mais un plouc qui a du talent, et ça change bigrement la donne. Fil rouge, une vague thématique pro-indienne, parce que le Neil, baba un jour, baba toujours ne se refait pas et entend l’ouvrir sur des sujets qui le préoccupent (pour une fois, il a oublié de soutenir trop ouvertement le candidat Républicain, et de se couvrir de l’infâmant paletot artiste pro-Trump, même s’il lui trouve des idées « rafraîchissantes » ( ? ) et qu’il l’a autorisé à utiliser dans ses meetings « Rockin’ in the free world » ( ! ), le facho à moumoute étant paraît-il fan de longue date de Young).
Ben non, il a l'air en forme ...
« Peace trail » donc. Qui commence par le morceau éponyme. Totalement bluffant, le genre de merveilles comme on n’en écrit pas dix dans sa vie, et qui renvoie au Neil Young tutoyant les sommets. Tout y est, ce mid tempo country-rock, ces grilles d’accords immédiatement identifiables, même la si particulière voix fluette du Neil est de retour, d’une pureté et d’une clarté inattendues (à tel point qu’on peut se demander si elle a pas été bidouillée à la prod). Plus rien dans le disque n’atteindra de niveau, mais qu’importe. On en tient un de ces titres à se repasser en boucle le soir à la veillée. Attention, ce qui suit (format « ramassé », dix titres et moins de quarante minutes) est loin d’être indigne parce que Neil Young qui fait du Neil Young, moi je suis preneur. « Can’t stop workin’ » marche sur les traces de « Heart of gold », « Show me » est aussi feignasse qu’un bon JJ Cale, « Terrorist suicide … » et « Glass accident » auraient pu figurer sur n’importe lequel de ses disques des 70’s. Certaines choses sont plus quelconques, en pilotage automatique (on sent le skeud vite enregistré, genre « ouais, ça sonne pas mal, on touche plus rien »), comme « Texas rangers », « My pledge ».
Trois titres sortent des sentiers battus du Canadien, la mélopée linéaire « Indian givers » et sa batterie tribale, l’écolo-plouc « John Oaks » qui allez savoir pourquoi, me fait penser au « Bungalow Bill » des-qui-vous-savez, ou alors retournez réviser vos classiques. Et puis, comme Neil Young n’en fait qu’à sa tête et qu’il a pas que de bonnes idées, l’ultime « My new robot » commence bien, puis se voit parasitée par des bip-bip glou-glou et une voix synthétique du plus mauvais effet (n’est pas Kraftwerk qui veut), un titre tellement con qu’on dirait une chute de son funeste « Trans » des années 80.

En fait, Neil Young n’a pas grand-chose à dire et plus rien à prouver depuis des lustres. Il fait juste avec ce « Peace trail » du Neil Young d’un bon niveau. Que demander de plus ?


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