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PRESTON STURGES - UN COEUR PRIS AU PIEGE (1941)

Ophiologiste ? Toi-même ...
« Un cœur pris au piège », comme souvent quand c’est distribué en France, très mauvaise traduction du titre original « The Lady Eve », est un des films qui ont marqué leur temps. Et ces temps n’étaient pas très folichons.
Officiellement, les Etats-Unis ne sont pas en guerre (il faudra attendre la fin de l’année suivante), mais toute la population qui a encore en mémoire la terrible crise de 1929 et les années de misère populaire qui ont suivi, regarde avec de mauvais pressentiments la boucherie géante qui ensanglante l’Europe.
Alors, évidemment, le cinéma offre un exutoire, une tranche de divertissement dans un quotidien plutôt morose.
Fonda, Stanwick & Preston Sturges
Et quoi de mieux qu’une comédie pour se changer les idées ? Et à ce jeu-là le dénommé Preston Sturges est toujours au rendez-vous. Il ne fait certes pas partie de ces manieurs surdoués de caméra que l’histoire retient. Non, lui son truc, c’est faire rire les gens pendant une heure et demie. Et ça il sait faire, en tant que scénariste ou réalisateur (et bientôt, fortune faite, en tant que producteur). Sturges fait des films populaires au sens premier, c’est-à-dire destinés à être vus par le plus de monde possible.
Les ficelles sont énormes, la happy end prévisible au bout de deux plans, mais qu’importe, c’est ce que le public attend et Sturges lui en donne pour son argent. Tout en respectant les fondamentaux. « The Lady Eve », c’est pas un nanar filmé avec les pieds sur un scénario de quatre lignes.

L’histoire est évidemment totalement invraisemblable dans ses rebondissements, mais les rebondissements sont justement nombreux, chaque fois prétexte à rajouter une « gueule » à un casting haut de gamme. En haut de l’affiche, deux noms. Un jeune premier devenu star grâce à son rôle de Tom Joad (ben oui, vous croyiez que Springsteen inventait des noms ?) dans l’extraordinaire « Les raisins de la colère » de John Ford. Son nom : Henry Fonda, père de tous les autres acteurs du même nom. Trente cinq ans au moment du tournage. A ses côtés, une star stakhanoviste des plateaux de tournage des années 30, Barbara Stanwick, trente quatre ans, un des symboles de femme fatale de cette époque, mettant dans les films tous les hommes à ses pieds (alors qu’elle est lesbienne dans la vraie vie).
Lui est un grand dadais niais et très riche, passionné d’ophiologie (et non, je vais pas vous dire ce que c’est l’ophiologie, na ! mais sachez qu’en anglais il y a une joke plus ou moins subtile avec le titre du film). Elle, la fille d’un joueur de cartes (et tricheur) professionnel, dont elle est une élève douée et appliquée. Sur une croisière, le père veut arnaquer le benêt au poker, la fille est encore plus ambitieuse, elle veut le vamper pour l’épouser et avoir tout son pognon. Voilà pour le point de départ, plus prétexte à sketches qu’à une histoire suivie, mais peu importe. Toutes les scènes classiques du vaudeville amoureux sont de la partie, en laissant la part belle à des seconds rôles truculents : le garde du corps imbécile de Fonda (William Demarest), le père de Stanwick (Charles Coburn), le père de Fonda (Eugene Palette), le faux oncle de Stanwick (Eric Blore).

Les running gags s’enchaînent (notamment avec le garde du corps, ou avec un cheval qui vient s’interposer lors d’une discussion amoureuse), le rythme est rapide, on ne s’ennuie pas. Deux scènes peuvent marquer les cinéphiles. Dans l’une Barbara Stanwick se fait passer pour une autre dans un dîner chez la famille friquée (copier-coller d’une scène identique avec Irene Dunne dans « Cette sacrée vérité » gros succès comique quelques années plus tôt). L’autre risque de traumatiser à jamais les fans de Cameron. Tout le monde a en tête le premier baiser échangé par Winslet et Di Caprio à la proue battue par les vents du Titanic. Et bien elle est entièrement pompée (même baiser, même cadrage, les effets numériques et l’infâme rengaine de la Dion en moins) sur une scène de « The Lady Eve ». Comme quoi, dans le cinéma comme ailleurs, rien ne se perd et rien ne se crée … Et même si le personnage interprété par un remarquable Fonda, très à l’aise dans le registre comique, est un stéréotype du genre, il est frappant de voir comment des décennies plus tard, un Hugh Grant lui ressemblera dans les rôles qui ont fait son succès …
Il faut quand même bien l’avouer, malgré d’indéniables qualités comiques, « Un cœur pris au piège » a du mal à traverser les décennies. Il fait son âge, quoi …
A noter sur la version remastérisée, une bande son assez … euh, bizarre c’est le moins qu’on puisse dire en version française, qui offre plusieurs fois des passages entiers en VO sous-titrée d’une qualité sonore très limite. Même s’il y a quelque part dans les bonus (faméliques, très) du Dvd, une explication technique à laquelle je n’ai rien compris, c’est assez pénible pour être souligné …



ANTHONY MANN - WINCHESTER 73 (1950)

Deux frères ...
Si un quidam vient à vous causer western, pour montrer que vous savez de quoi de quoi il retourne, c’est simple, faut balancer au débotté, avec une docte nonchalance, les deux noms accouplés de John Ford et John Wayne. Et affirmer d’un ton péremptoire, que personne n’a jamais fait mieux, mis à part peut-être, James Huth et Jean Dujardin dans « Lucky Luke » …
James Stewart et Anthony Mann sur le tournage
Quoique, à la place de Ford-Wayne, vous pouvez aussi citer la doublette Mann-Stewart. Parce que là aussi, y’a du répondant. Une collaboration qui donnera huit films, dont quelques merveilles comme « The naked spur » (« L’appât ») et « The man from Laramie » (« L’Homme de la Plaine »). Et pour commencer la série, peut-être le plus fameux de tous, « Winchester 73 ».
Qui fait entrer Anthony Mann et James Stewart dans une autre dimension. Le premier est un yesman des studios américains, tâcheron salarié qui tourne à grosses cadences des séries B plus ou moins anecdotiques. Et qui vient juste de terminer son premier western, « La porte du Diable ». Le second n’a plus grand-chose à prouver, star et acteur polyvalent, mais à qui beaucoup commencent à reprocher son jeu stéréotypé et ses rôles sans prise de risque. Dans ses films, James Stewart est toujours un mec bien, un héros hyper positif (« La vie est belle » de Capra, « La tempête qui tue » de Borzage). Sous la houlette d’Anthony Mann, il va commencer à développer des traits de caractère plus ambigus, jouer des personnages qui ont un côté sombre, voire malsain (avec une forme d’aboutissement dans « Fenêtre sur cour » d’Hitchcock quelques années plus tard).
« Winchester 73 » est d’abord un film sur l’Amérique et son histoire. Vue dans le petit prisme de la lorgnette d’une haine fratricide qui nous est révélée à la fin. « Winchester 73 », c’est le règlement de comptes biblique à la Abel-Cain. Stewart (Lin McAdam) parcourt le Kansas, accompagné d’un ami fidèle (Frankie / Millar Mitchell) à la recherche d’un certain Dutch Henry Brown (Stephen McNally). Les deux hommes vont se retrouver dès le début du film dans des circonstances assez particulières, lors d’un concours de tir à Dodge City, dont le premier prix est une Winchester (modèle) 73.
Le concours de tir à Dodge City
Et d’emblée, le film entre dans une autre dimension, colle à l’Histoire, la vraie. L’action débute le 4 Juillet 1876 (jour anniversaire du centenaire de la naissance des Etats-Unis), le shériff de Dodge City est le mythique Wyatt Earp (Wyatt Earp, Doc Holliday, le règlement de comptes à OK Coral, ça en fait de trame à westerns tout ça…). Et la Winchester 73 à gagner est la carabine qui a fait l’histoire des Etas-Unis. Première arme à répétition fiable, c’est elle qui va permettre aux Blancs la colonisation du pays (avec son corollaire, l’extermination des peuplades indiennes autochtones). Fabriquée en série depuis 1873, avec un soin particulier accordé à quelques exemplaires qui deviennent des objets-œuvres d’art à l’aura magique qui font rêver et fantasmer la population. Il n’est qu’à voir les yeux brillants des enfants qui la contemplent et la convoitise dans le regard des participants au concours. On comprend dès lors (le film a presque 70 ans) que cette fascination des américains pour les armes ne date pas d’aujourd’hui et que  les sinistres connards de la NRA ont encore de beaux jours armés jusqu’aux dents devant eux.
Mitchell, Stewart & Winters
Les deux tireurs diaboliques Lin et Dutch se retrouvent en finale du concours et la carabine revient à Lin. Pour quelques minutes seulement, il est agressé par Dutch et ses amis patibulaires qui la lui dérobent. S’ensuit dès lors ce qui donne le cœur du film, cette double quête de l’arme d’exception et de son possesseur.
Le flingue va changer plusieurs fois de mains, se retrouver dans celles d’un trafiquant d’armes et accessoirement joueur de cartes professionnel, dans celles d’un chef de tribu Sioux (Rock Hudson dans un de ses premiers rôles), dans celles de l’amoureux couard d’une entraîneuse de bar (la remarquable Shelley Winters, quasiment la seule femme d’un casting macho), dans celles d’un truand prompt à dégainer (Dan Duryea), avant de terminer à nouveau dans celles de Dutch. Pas pour longtemps, Lin est sur ses traces (on a appris entre-temps qu’ils sont frères, et que Dutch a abattu leur père) et finit par récupérer son « bien » au cours d’un duel à mort fratricide dans une colline rocheuse. Un scénario cousu de fil blanc.
Le duel final
Mais l’essentiel n’est pas là. C’est le portrait des personnages et notamment celui de Lin / Stewart qui est fascinant. Ce type  dans la tradition des lonesome cowboys (même s’il est toujours accompagné de son pote), est prêt à tout (y compris des trucs pas très réglos) pour mener à bien sa quête-mission-vengeance. Tout juste se laisse t-il quelque peu distraire et séduire par Shelley Winters, mais le film ne laisse pas entrevoir que Lin puisse se « ranger » à ses côtés. Tous les personnages traversent et nous exposent des pans de l’Histoire des USA (non, pas exactement à la façon de Forrest Gump), Mann nous raconte à travers ses personnages la fin de Custer à Little Big Horn, comment la Winchester 73 servira à l’extermination des Indiens (l’attaque du campement des soldats, avec parmi eux un autre débutant à l’écran, Tony Curtis), et comment les stigmates de la Guerre de Sécession sont encore bien présents (Lin et les soldats ont participé à la même bataille, mais Lin et son pote étaient du côté des Sudistes). On voit aussi se mettre en place toute la dichotomie de cette époque-là, soit l’on se positionne du côté de la loi et de l’ordre (Wyatt Earp qui confisque les armes de tout type pénétrant dans Dodge City), soit on bascule du côté obscur de la force (tous les « méchants » du casting).
Il ne faut cependant pas s’imaginer que « Winchester 73 » est seulement un film instructif, pédagogique, un truc d’intello qui te file mal au casque si t’es fâché avec l’Histoire. C’est aussi et surtout un western d’exception, un des meilleurs de cette période qui constitue l’apogée du genre.

On en a la preuve dès le premier plan, d’une beauté hallucinante, qui nous montre les deux silhouettes à cheval de Stewart et Mitchell en contre-jour au sommet d’une colline. Le genre de plan à rendre jaloux John Wayne et John Ford …

Du même sur ce blog :
L'Appât / The Naked Spur



MERVYN LEROY - LE PETIT CESAR (1931)

The rise and fall of Little Caesar and the Gangsters of Chicago...
Non, « Le Petit César » n’a rien de glam. Mais il est aussi important que le skeud de Ziggy-Bowie, dans la mesure où ce film un peu fauché crée quasiment à lui seul un genre cinématographique nouveau : le film de gangsters. Entendez par là un film dont le héros est un gangster, et non pas le flic qui le course …
Mervyn LeRoy
Le contexte de la réalisation n’est pas des plus folichons. Les Etats-Unis prennent en pleine poire la Grande Dépression et ses interminables files de chômeurs qui succèdent à la crise financière de 1929. Comme d’hab dans ces situations-là, la réaction fait feu de tout bois, la prohibition est instaurée et bientôt arrivera pour le cinéma le code Hayes qui impose aux films des héros « positifs » et une fin « morale ». Pas un hasard donc si les deux premiers classiques du film de gangsters paraîtront à quelques mois d’intervalle, tout d’abord « Le Petit César » et ensuite « L’ennemi public ».
« Le Petit César » est tiré d’un roman d’un certain W. R. Burnett, réalisé pour la Warner par Mervyn LeRoy, forcené des tournages (« Quo vadis » son film le plus connu viendra vingt ans plus tard, et pour de sombres histoires contractuelles, il participera aux tournages du « Magicien d’Oz » et des « Bérets verts » sans être crédité au générique). Le boulot derrière la caméra est sérieux et le film exploite les possibilités sonores du parlant présent depuis même pas une poignée d’années. D’ailleurs un très docte professeur de cinéma explique dans les bonus du Bluray (format un peu inutile pour ce genre de films antédiluviens) que le parlant a tout d’abord profité à deux sortes de films, les films musicaux, ce qui coule de source, et les films de gangsters pour l’impact (c’est le mot) des fusillades sur le spectateur.
Edward G. Robinson
Dans le rôle principal celui de Caesar Enrico Bandello (Little Cesar pour ceux qui ne le connaissent pas, Rico pour ses « amis »), Edward G. Robinson. Petit, trapu, un accent à couper au couteau (Roumain de naissance, il a émigré à dix ans aux Etats-Unis), qui va dans son rôle définir pour les siècles des siècles le gangster mafieux. Le regard qui fait baisser les yeux à tout le monde, les attitudes de psychopathe (on ne discute pas quand il parle), la nervosité violente (on sort le flingue et on s’en sert pour un oui ou pour un non), le cigare mâchouillé, le machisme à tous les niveaux (pour Rico, les femmes sont juste bonnes à prendre des torgnoles quand elles « déconnnent »). Et par-dessus tout, la quête de pouvoir et de puissance, et un ego et un orgueil démesurés. Ceux qui pensent à (au hasard, tant ses « fils » seront nombreux) Joe Pesci dans « Casino », Pacino dans « Scarface » ou à quelques rôles marquants de De Niro ont bien raison. D’ailleurs, on trouve dans les bonus une brève apparition de Scorsese, qui s’y connaît un peu pour tourner des films de gangsters, mais qui a oublié de réviser ses notes (il situe « Le Petit César » en 1914 ou 1915, comme quoi la coke à forte dose pendant la jeunesse, ça doit agir sur la mémoire …)
En fait, à l’époque, celui qui était le « père » de Rico c’était Al Capone. Physiquement, c’est assez troublant, et c’est pour cela que Robinson, acteur jusque-là peu connu, a été choisi. Alors qu’il est parfaitement l’antithèse d’un truand. Démocrate convaincu, instruit et cultivé, amateur d’art, il a une sainte horreur des armes à feu. L’histoire (la légende ?) prétend qu’on devait lui mettre du sparadrap sur les paupières pour ne pas qu’il cligne des yeux quand il se servait de son flingue dans le film. Robinson fut préféré à un autre à peu près inconnu, Clark Gable (disqualifié au casting par ses trop grandes oreilles !), qui ne réussira même pas à avoir le second rôle, qui reviendra à Douglas Fairbanks Jr (qui comme son nom l’indique est le fils de l’une des premières stars du cinéma muet).
La consécration de Rico : le banquet
Le film débute alors que Joe (Fairbanks) et Rico braquent dans un trou perdu un petit commerce. Très vite, on voit deux caractères que tout oppose. Joe rêve quand tout ce bordel cessera de se ranger et de devenir danseur dans un cabaret. Rico, lui, veut devenir un chef, le truand dont tout le monde connaît le nom. Pour poursuivre leurs destins, ils partent ensemble pour Chicago, Joe dansera dans un club huppé où il rencontrera l’amour. Rico, lui, se fait embaucher comme homme de main par un petit caïd local. Il finira par compromettre son pote dans le braquage de son club ; les choses se passeront mal, et Rico tue un des clients, qui n’est autre que le nouveau chef intransigeant de la police locale. Rico est désormais « quelqu’un », qui commence à faire peur à tout le monde, y compris dans son petit gang.
Dès lors, il va entamer son irrésistible ascension. La consécration, après avoir gravi tous les échelons de la pègre locale, viendra lorsqu’il trônera au centre d’un banquet donné par ses « amis » en son honneur, et qu’il achètera le lendemain des journaux par paquets juste pour voir et revoir les photos prises à l’occasion. Quelques minutes plus tard, il se fera canarder par les hommes de main d’un rival (scène reproduite quasi à l’identique dans « Le Parrain » quand Brando se fait flinguer après avoir acheté des oranges dans la rue). Même s’il en réchappe, Rico va commencer sa déchéance qui trouvera son épilogue dans l’appartement de Joe, où, cerné par la police, il doit s’enfuir et se terrer dans des centres miteux de Secours Populaire. Alors que les journaux dont il avait tant rêvé de faire la une consacrent juste quelques entrefilets à sa « fuite », une ultime crise d’orgueil lui fera provoquer la police. Il finira criblé de balles avec cette dernière phrase devenue culte avant d’expirer : « Mother of Mercy, is this the end of Rico ? ».
Is this the end of Rico ?
C’est le personnage de Rico, et donc l’interprétation qu’en donne Robinson qui font la différence. A tel point qu’il est impossible de voir un film reprenant la même thématique (il y en a un paquet, et pas que des navets), sans trouver une scène, une attitude, un regard d’un truand qui ne soit pas un copier-coller de quelque chose vu dans « Le Petit César ».
Le point faible, aujourd’hui, il est au niveau du scénario. Tout repose sur Rico / Robinson, et par manque de moyens, tous les autres personnages de l’intrigue sont taillés à la hache, toute une litanie de seconds rôles falots et sans aucune ambigüité, ne présentant que des stéréotypes.

« Le Petit César » ne dure qu’une heure vingt. Ça suffit cependant pour en faire une référence absolue …



DELBERT MANN - MARTY (1955)

La beauté cachée des laids, des laids, ...
… se voit sans délai, délai, dixit Gainsbourg. Qui n’avait pas exactement un physique de playboy, mais s’est révélé excellent séducteur. Les deux personnages principaux de « Marty », le film de Delbert Mann, sont plutôt moches et n’ont rien de séduisant. Bourrés de complexes, de gaucherie, s’entêtant à mettre des bâtons dans les roues de leur chétive amourette …
Delbert Mann (chemise blanche), l'équipe technique, Blair & Borgnine
Le résultat est pourtant superbe. Pas vraiment à cause de la romance à deux balles qui est au cœur du film, mais surtout grâce au contexte de cette histoire (le quartier italien de New York dans les années 50), et plus encore grâce aux acteurs. Betsy Blair (pas si moche que ça, en fait, mais pas non plus une bombe sexuelle sortie des studios américains, certes …), parfaite en  prof fille à papa, trop timide et coincée pour oser prendre sa vie en mains. Et surtout l’inattendu (dans ce rôle-là) Ernest Borgnine, garçon boucher au cœur d’or, empêtré dans les traditions du petit peuple rital et embrouillé par ses potes niais et grandes gueules.
Ouais, Borgnine. Trapu et court sur pattes, regard bovin de petite frappe. Jusque là remarqué pour des seconds rôles de méchant, de salaud, dans des grands films comme « Et tant qu’il y aura des hommes » (au passage, c’est Burt Lancaster, qui co-produit le film et présente la bande-annonce américaine de « Marty »), « Johnny Guitare », « Vera Cruz », « Un homme est passé ». Dans « Marty », il est à total contre-emploi (mais y gagnera la statuette de meilleur acteur). Il est Marty Piletti, apprenti boucher, vivant la trentaine bien sonnée chez sa vieille mère quand tous ses frères et sœurs cadets sont mariés. Affable, travailleur, complexé par son physique, traînant sa timidité et son mal de vivre dans les bistrots et les « dancings » le samedi soir … Pote avec d’autres traine-savates à l’existence aussi morne que la sienne, mais dont il redoute le regard et les quolibets quand il démarre son idylle avec Clara (Betsy Blair).
Marty & Clara
Qu’il a osé aller consoler alors que sous prétexte de mocheté, elle venait de se faire abandonner dans un dancing par un bellâtre coureur.
« Marty », du peu connu Delbert Mann (bien que ce film, phénomène assez rare dans les annales cinématographiques, lui ait valu la même année Palme d’Or et Oscar), est un film court (moins d’une heure et demie), au rythme nonchalant et indolent, comme ses personnages principaux. Il est pourtant d’une grande richesse, grâce à une merveille de scénario qui nous immerge dasn la communauté (voire le communautarisme) italien de New York, et une galerie de personnages secondaires fouillée, faisant ressortir des caractères mémorables, comme la mère de Marty (excellente Esther Minciotti), la tante fouteuse de merde, le couple à problèmes et disputes de son cousin comptable, le pote bien relou Angie, …
Il n’y a pas d’action (au sens Chuck Norris du terme) dans « Marty ». Pas non plus une galerie de portraits plombante comme un casting de Dreyer (grand réalisateur qui a fait de grands films, mais qui te foutent le moral dans les chaussettes encore plus sûrement qu’un discours de Fillon sur les soins palliatifs en fin de vie). « Marty » est un film vivant, qui trouve le rythme parfait entre les personnages et leur histoire (le temps que va passer Marty à essayer de rouler une pelle à sa chérie, qui évidemment va au dernier moment détourner la tête et le regard…). « Marty » est un film qui rend crédibles et réalistes des personnages et des situations sur lesquels on a quelque peu forcé les traits (les merveilleuses scènes entre la mère et la tante de Marty, entre Marty et Angie).
Marty & Angie
Aujourd’hui, « Marty » est un film quelque peu oublié (on ne le trouve par ici que dans une version DVD assez bâclée sans bonus), certainement plus à cause de la carrière en demi-teinte qu’ont effectué Mann, Borgnine et plus encore Blair, que de ses qualités intrinsèques.

Plus qu’un vague mélo 50’s, « Marty » est une belle tranche de vie sur une génération et une époque prétendues « dorées », mais où derrière le vernis de l’insouciance, se trouvaient déjà les fêlures et le mal-vivre de ceux qui n’entraient pas dans le moule idéal du « rêve américain » …


LEO McCAREY - CETTE SACRÉE VÉRITÉ (1937)

Gai, gai, divorçons-les ...
« Cette sacrée vérité » (« The awful truth » en VO), c’est une comédie. Une vraie, c’est-à-dire pas un de ces machins poussifs où les gags éculés (de ta mère), tu les vois arriver cinq minutes avant avec leurs gros sabots, dopés aux effets numériques et aux motion captures.
« Cette sacrée vérité » date de l’avant-guerre (putain, laquelle, il s’en déclenche une tous les trois jours, s’interroge le type cultivé aux programmes de LCI ?), à une époque où tu plantais une caméra devant des acteurs, tu leur filais un texte, et ils faisaient le taf … Après, le reste, à savoir si c’était plus ou moins marrant, ça dépendait du type derrière la caméra, de celui ou ceux qui avaient écrit le scénar, et des types ou des meufs qu’étaient filmés. Les choses étaient simples…
Dunne, McCarey & Grant
Derrière la caméra, Leo McCarey. Un de ces antiques touche-à-tout, réalisateur et producteur ici, parfois même également scénariste, un des hommes de base de la Columbia. Pas le type le plus doué du monde, plutôt laborieux, pas d’images virevoltantes, non, le genre à souder une caméra au sol et à faire passer les acteurs devant, si vous voyez ce que je veux dire. Mais le Leo, avec sa filmo de stakhanoviste, assure l’essentiel. Sans plus … Même si sur celui-là, il s’y est pas mal investi, soi-disant parce que l’histoire à l’écran ressemblait en bien des points à la sienne … Le film ayant été un gros succès au box-office, McCarey a même gagné la statuette du meilleur réalisateur en 1938. Ma foi …
Le scénario est issu d’une pièce de théâtre, ce qui est assez flagrant au vu du film. Œuvre de l’à-peu-près inconnu Arthur Richman, retravaillée par les scribes de la Columbia, en l’occurrence Vina Delmar et Sydney Buchman, elle a déjà été tournée deux fois sans que ça déplace les foules au temps du muet, et le succès de la version de McCarey la verra à nouveau adaptée à moultes reprises, y compris en version comédie musicale … L’histoire de « Cette sacrée vérité » n’est pas vraiment un sommet d’étude psychologique, dans ce couple Warriner qui bat de l’aile, à tel point que le divorce est demandé et sera juridiquement effectif  trois mois plus tard. Le film nous montre alors les étranges pas de deux à la « Je t’aime moi non plus » des futurs divorcés le temps de la période probatoire. Un amusant jeu de séduction sur le tard alors que tout semble dit, au prix de situations rocambolesques, de quiproquos et subterfuges divers, entrecoupés de gens plaqués derrière des portes. Du théâtre de boulevard tout ce qu’il y de classique, avec un final évident (c’est aussi la partie la plus bâclée, en roue libre au niveau écriture) que tout le monde devine au bout de dix minutes … Mais pendant plus d’une heure, les bonnes répliques fusent et s’enchaînent sans aucun temps mort, toutes empreintes de cet humour et de cette finesse so british, bien que le film soit totalement américain …
Mr & Mrs Warriner ... & Mr Smith (le chien)
Bon, y’en a bien un de British dans le lot … Et pas le moindre. Cary Grant, star en devenir (il a déjà cartonné au box office) livre ici une de ces performances d’acteur qui font date. Absolument irrésistible tout en étant d’une économie de jeu remarquable (on n’est pas chez De Funès, if you know what I mean …), enchaînant répliques et postures loufoques sans se départir un instant de son flegme de grand bourgeois (le couple Warriner fait partie de la haute société new-yorkaise), sa présence est un ravissement de tous les instants et une leçon à méditer pour tous les acteurs prétendus comiques.
Ralph Bellamy, Cary Grant & Irene Dunne au restaurant
Une performance qui tire tout le casting vers le haut. Son ex (Irene Dunne), également coureuse et volage, partage avec lui les gros caractères en haut de l’affiche, est un peu en retrait dans les strictes scènes de comédie, mais se rattrape lors de courtes séances de danse ou de chant mémorables. Les seconds rôles, galerie de personnages pittoresques, reprennent toute la galerie de portraits classiques de la comédie de boulevard. Défilent tour à tour les maîtresses de Grant (de la nunuche chanteuse de restaurant, à la très coincée héritière de grande famille), les amoureux de Dunne (le mondain transparent, le riche plouc de l’Oklahoma chaperonné par sa désagréable mère) … Sans oublier la vieille tante bringueuse de Dunne ou le chien du couple, principal objet de querelle du divorce et dont ils obtiennent la garde alternée …
Il y a des scènes où pas une seconde n’est à jeter, les deux plus mémorables étant une rencontre au restaurant entre les deux « divorcés » accompagnés de leur prétendant du moment, l’autre quand Irene Dunne s’invite chez la future belle-famille de son futur ex-mari en se faisant passer pour sa sœur …

Un bon vieux film comme on aimerait en voir plus souvent …


ROBERTO ROSSELLINI - ROME VILLE OUVERTE (1945)

Sortie des ténèbres ...
« Rome ville ouverte » est un film qui compte. Pas seulement pour le cinéma italien, mais pour le cinéma tout court. Un de ces vieux films, qui de quelque côté qu’on l’envisage, est un classique, un incontournable.
Mais pour le septième art italien, « Rome … » est une pierre angulaire. Un des trois films (avec « Ossessione » de Visconti, relecture version glauque et sordide du « Facteur sonne toujours deux fois », et « Le voleur de bicyclette » de De Sica) qui tirent un trait sur un cinéma à la botte du régime mussolinien et le font entrer dans l’ère moderne, sinon son âge d’or qui durera jusque vers la fin des années 60 … Une période, liée à une certaine forme de cinéma-vérité proche du documentaire, que les livres d’Histoire retiendront sous le terme de néo-réalisme …
Roberto Rossellini
Rossellini revient de loin. On l’a beaucoup vu avec le fils de Mussolini, et ses premiers films étaient des commandes pour le régime fasciste. Collaboration volontaire ou forcée ? Les avis (très partagés) iront bon train et Rossellini ne se montrera jamais vraiment loquace et explicatif sur cette période. Toujours est-il que c’est durant les années fascistes qu’il s’est formé et aguerri dans la réalisation.
Dès 1943 et la destitution de Mussolini, Rossellini ébauche le projet de « Rome … ». Dans un pays vaincu, ruiné, dévasté et humilié militairement malgré le baroud acharné des nazis qui tiennent les grandes villes dont Rome, la préoccupation première ne va pas au cinéma. Rossellini devra faire avec des moyens de fortune, récupérant de la pellicule à droite à gauche, tournant souvent à la sauvette à la tombée de la nuit, jonglant avec les fréquentes coupures d’électricité, se contentant d’un casting au rabais … Mais il va aller à l’essentiel, souffler sur les braises encore chaudes d’une période terrible pour le peuple italien en situant son histoire au début 1944 (une allusion faite sur la bataille de Cassino, qui a « ouvert » Rome et l’Italie aux Alliés, permet de situer l’époque des faits) parmi le petit peuple romain. Les héros de « Rome … » sont des anonymes, ceux qui se battent contre le fascisme et le nazisme, ceux qui les aident, ceux qui les traquent, ceux qui profitent de cette période ou en subissent toutes les turpitudes.
La mort de Pina (Anna Magnani)
« Rome ville ouverte » est un drame grandiose. Qui contient la trame de dizaines d’autres. On est toujours un peu stupéfait de voir toutes les intrigues, grandes ou petites, mesquines ou héroïques, qui s’entrecroisent. Alors que l’on a affaire à un film low budget. Il est facile des décennies après de dire que ouais, y’a Fellini crédité au scénario, mais c’est sa première apparition dans un générique, on est encore très très loin des œuvres baroques qui en feront un des cinéastes les plus importants du siècle. De même, la présence dans un rôle essentiel de « Rome … » d’Anna Magnani n’est pas a priori un gage de succès, c’est une inconnue malgré ses presque deux décennies de tournage. En fait la seule (demi) star du générique, c’est Aldo Fabrizi, acteur comique connu, qui joue ici le rôle le plus tragique, celui d’un curé romain entré dans la Résistance.
Aldo Fabrizi
L’histoire de base, c’est celle de la quête et de la traque par les SS dans une Rome qui commence à sentir souffler le vent de la liberté d’un ingénieur communiste, chef d’un réseau de Résistants. Tout ça au milieu du petit peuple romain en butte aux rationnements alimentaires, pris entre deux feux dans des guérillas urbaines qui commencent à s’intensifier, mais qui sent que le vent de l’Histoire tourne et prend souvent des risques pour lutter contre l’occupant nazi. Anna Magnani incarne une de ces sans-grades, qui un peu par hasard, va prendre tous les risques pour planquer l’ingénieur recherché. Elle le payera de sa vie, au cours d’une scène d’anthologie où elle meurt, abattue d’une balle dans le dos lors d’une rafle des SS.
Comme dans tout drame, il y a quelqu’un qui tire les ficelles. Le machiavélique salaud intégral est ici l’officier supérieur nazi. Joué par l’inconnu (et qui le restera) Harry Feist. Ce type qui joue au chat et à la souris avec les protoganistes et leur entourage, qu’on me dise pas que le colonel Landa (Christoph Waltz) de « Inglorious Basterds » de Tarantino n’en est pas directement inspiré, je le croirais pas. Cet autour de cet être froid et calculateur que Rossellini ouvre des pistes et des suggestions inédites et inattendues qui font toute la richesse du film. C’est à travers cet officier que l’on entrevoit un monde de starlettes de café-théâtre prêtes à tout pour bien vivre en temps de guerre et de misère. Fallait quand même être gonflé dans l’Italie de 1945 pour suggérer de façon sans équivoque toute une faune interlope en quête de drogues, de produits et fringues de luxe, de parties fines, sur fond d’homosexualité féminine.
Harry Feist à la manoeuvre ...
Dans « Rome … », Rossellini est partisan. Il n’y a pas d’ambigüité. Les héros sont du « bon côté », meurent pour leurs idéaux, n’hésitent jamais dans leurs choix (le prêtre ne tergiverse pas entre liberté et religion), ne parlent pas sous la torture, n’hésitent pas à crever comme des chiens (l’exécution du prêtre, dans une scène finale qui prend aux tripes) pourvu qu’ils ne trahissent pas leur cause, leur besoin de liberté après deux décennies de chape de plomb fasciste.
« Rome ville ouverte » est un immense film, une épopée héroïque et réaliste, où l’on découvre à chaque visionnage des aspects, des détails nouveaux …

Tiens, un de ces détails et grain à moudre pour les psychanalistes, cartomanciens et autres numérologues du dimanche : l’officier nazi s’appelle Bergmann …


VICTOR FLEMING - CAPITAINES COURAGEUX (1937)


Ohé, Ohé, Capitaine abandonné ...
« Capitaines courageux », c’est le genre de vieux films longtemps acclamés qu’il vaut mieux regarder en s’efforçant de le replacer dans son époque, son contexte. En d’autres termes, c’est un film qui vieillit mal, un peu neuneu aujourd’hui.
N’empêche … Après sa sortie, il a été désigné comme un des dix meilleurs films de tous les temps … « Capitaines courageux » est un film qui véhicule un message positif universel. Un peu comme les films de Capra, la poésie en moins. Mais force est de reconnaître que c’est bien foutu, même si les ficelles tire-larmes sont relativement grosses. « Capitaines courageux », c’est un film sur les valeurs humanistes, l’amitié, la vie, la mort …
Victor Fleming & Spencer Tracy
Derrière la caméra, un cador. Qui entame avec ce film un brelan d’années et de films à énormes succès, et on peut abuser des superlatifs, là, puisqu’il s’agit du « Magicien d’Oz » et de « Autant en emporte le vent » (même si pour ce dernier il y a débat, il n’a pas été le seul à tenir la caméra …). Pourquoi « Capitaines … » a cartonné au box-office ? Parce qu’il y a une histoire simple, des personnages empathiques au grand cœur, de l’aventure, et malgré la mort et les larmes, une « bonne fin ».
Au cœur du casting, un de ces « enfants-stars » dont les premières décennies de la boîte d’où sortaient les images étaient friandes (Shirley Temple, Judy Garland, voire Natalie Wood). Ici, c’est Freddie Bartholomew (13 ans lors du tournage, et déjà une longue carrière de succès) dans le rôle de Harvey Cheyne. Curieusement, alors que « Capitaines … » sera son plus gros succès, sa carrière va très rapidement s’étioler et il disparaîtra totalement des écrans bien avant la trentaine sonnée … Totale tête de lard au début du film (fils de richard, arrogant et méprisant, persuadé que tout s’achète dans la vie, et surtout les hommes), complètement déconnecté de toute réalité, c’est lorsqu’après avoir basculé par-dessus bord d’un paquebot de croisière et être repêché par un bateau de pêcheurs qu’il va découvrir des vrais gens et leurs valeurs, et petit à petit s’en imprégner. Ce gosse joue bien et juste. Sans trop en faire, comme c’était pourtant de mise à l’époque.
Et gratte gratte sur ta mandoline ...
La première bonne idée de Fleming, c’est de lui donner un contrepoids d’envergure. Ce sera l’immense (par le talent, parce qu’il était plutôt court sur pattes) Spencer Tracy, pas encore au sommet de sa gloire, mais un de ces acteurs qui comptent et qui verra sa carrière plus que boostée avec « Capitaines courageux » qui lui permettra d’obtenir rien de moins cette année-là que l’Oscar du Meilleur Acteur. Il joue le rôle d’un pêcheur d’origine portugaise (un accent perceptible en VF, beaucoup moins en VO), solitaire autant sur le bateau que sur Terre, et qui va finir par apprivoiser et devenir le mentor de la petite peste qu’il a repêchée. Cette confrontation puis cette amitié entre cette sorte de samaritain et le petit coq prétentieux est le cœur du film.
La seconde bonne idée de Fleming, c’est d’avoir garni son film de « gueules » et de personnages pittoresques. Quelquefois à la limite du cliché, comme le cuistot noir, qu’on fait parler en VF avec l’accent de la vigie du bateau de pirates des Astérix. Mais l’essentiel des autres personnages sont savoureux, Disko le capitaine du bateau (l’incontournable Lionel Barrymore, stakhanoviste des plateaux), son rival Oscar O’Shea (capitaine Cushman), le marin pas facile à vivre (John Carradine, le patriarche de tous les autres Carradine qui ont tourné dans des films), le toujours très élégant Melvyn Douglas (Cheyne père, très bon en milliardaire qui finit par s’intéresser à son fils en tant que tel et non pas seulement en héritier de son immense fortune). Avec également dans un petit rôle un ancien (il a déjà l’âge canonique de dix-sept ans) enfant-star, Mickey Rooney, qui joue le fils de Disko.
Dave Bartholomew & Spencer Tracy
Troisième bonne idée de Fleming et parfois gros challenge technique, tourner les scènes maritimes (la moitié du film quand même) en mer, et non pas en studio avec des effets spéciaux limités à l’époque et risibles aujourd’hui. Le bateau, les barques, et les coups de vent (y’a des vrais marins et pas les acteurs dedans dans ces cas-là), sont vrais. Corollaire, les quelques trucages crèvent trop l’écran, comme quand le bateau de Cushman fonce sur celui de Disko). Un peu logiquement, il adviendra réellement dans les faits ce qui se montre à l’écran, à savoir que les conditions somme toute éprouvantes du tournage créeront des liens d’amitié très forts entre tous les participants, alors qu’au départ un acteur où un technicien est là pour faire son boulot, et pas spécialement pour devenir pote avec les autres …
Evidemment, l’impact du film est renforcé par son aspect dramatique (si vous l’avez pas vu, je vais pas vous dire qui crève avant la fin, mais bon, c’est un peu cousu de fil blanc) qui ne fait pas vraiment dans la demi-mesure. Une mise en scène finalement bien de son temps, où l’on recherchait plus à faire vibrer les cordes sensibles des spectateurs plutôt qu’à leur en foutre plein la vue et les oreilles, même si « Capitaines courageux » était pour l’époque un film à grand spectacle …

Ah, et puis le film est tiré d’un bouquin (pas son plus célèbre) de Rudyard Kipling, et le vieux tâcheron anglais Michael Anderson en a fait un remake dans les année 90. Aux dires de ceux qui ont vu les deux, il aurait pas dû…


JOHNNY CASH - AT HIS MIGHTY BEST Vol. 1 (1991)

MIB ...
Johnny Cash … Le Man In Black original… Une carrière longue comme un jour sans amphétamines, et pour celui qui aura passé l’essentiel de sa vie à se comporter comme un redneck pur jus, une reconnaissance sur le final comme un type sommet de coolitude … étrange perception d’un gars qui pourtant n’aura guère perdu de temps à essayer de brouiller les cartes. Cash, c’est (forcément) du direct, sans trop de fioritures.

Cette compile light, premier volet d’un triptyque consacré à ses années Sun Records (58 à 64), est loin d’être cruciale, même si elle recouvre une de ses périodes (avec la dernière sous l’égide de Rick Rubin) où pas grand-chose n’est à jeter. Les compilateurs se sont pas foulés, vingt titres pour un peu plus de quarante minutes, loin de toute considération chronologique, livret squelettique … Parue au début des années 90, quand L’Homme en Noir (et le reste de l’écurie Sun), étaient totalement out, ringards ultimes. On en était aux types en pantacourts qui faisaient du grunge (Nirvana et ses suiveurs), une bouillasse affublée du terme de fusion (les Red Hot Machin, les Rage Against Bidule), ou à l’opposé avec des zozos en survêt orange à capuche qui poussaient des disques accompagnés de montagnes d’ordinateurs … Sun Records était un label ayant cessé toute activité depuis plus de vingt ans, élément d’un puzzle qui à coups de rachats, de reventes, de fusions d’entreprises, allait contribuer à mettre en place le monde merveilleux de la World Company musicale que l’on connaît. La FNAC, qui en plus de vendre des Cds en fabriquait, distribuait sous licence des choses dont pas grand monde voulait, le fonds de catalogue Sun entre autres … A l’époque et hormis Presley (la grosse machine RCA sortait du disque du King à la pelle) quasiment le seul moyen d’avoir sur une rondelle argentée des titres des « pionniers ».
Johnny Cash aux débuts donc. Musicalement, le plus blanc de tous (même Carl Perkins se laissait parfois tenter par des arrangements jazzy ou bluesy). Aussi le moins « and roll » du lot. Cash venait de la country roots et ne perdait pas une occasion de revenir vers son idiome d’origine. Un peu à part au milieu des gloires de Sun. A côté des bigleux (Perkins, Orbison), du grassouillet (Presley), du cinglé (Jerry Lee Lewis), Cash, lui, c’était le Dur. Austère (très vite tout fringué de noir), toujours la mine renfrognée, sa voix traînante de baryton, et son immuable rythme country ralenti et feignasse …

Il a suffi d’un seul titre (« I walk the line ») pour faire de Cash un type qui comptait, et d’un seul autre (« Folsom prison blues ») pour asseoir sa légende. Les deux sont présents ici (ce premier volet de la compile est d’assez loin le meilleur des trois). « I walk … » tout le monde connaît, le morceau qui a défini pour l’éternité le Johnny Cash style. « Folsom prison blues » a fait de Cash le gourou chantant de tous les rednecks qui jouent au dur. A cause d’une phrase : « I shot a man in Reno just for watch him die » (écoutez les acclamations qui la ponctuent sur ses live carcéraux des 60’s). Une phrase prise pour argent comptant, alors que même si Cash n’a jamais eu la réputation d’un type qui se laissait marcher sur les pieds, il semble à peu prés acquis que c’est de la pure fiction.
Cette réputation de type à la redresse, Cash saura l’entretenir et elle ne le quittera plus (son public le plus fidèle, ses « frères », ce sont les taulards Blancs).
Même s’il saura plus tard en jouer, ses débuts ne peuvent pas vraiment être affublés du sticker « explicit lyrics ». Cash fait comme tous les autres, essaye de trouver sa voie originale, son style. Il se cherche. Avant de tourner la page du rock’n’roll lorsqu’il signera chez Columbia, il s’y laisse parfois aller dans ses débuts (« Rock Island line » est un pur et strict rockabilly, « Get rhythm » un bon petit rock’n’roll. Mais on le sent plus naturellement à son aise dans la country. Et là que ce soit ses propres compos (assez rares, Cash n’est pas vraiment un auteur prolixe) ou sur ses nombreuses reprises, sa touche personnelle se remarque assez vite. Tiens, un exemple, allez écouter la scie « I forgot to remember to forget » et comparez sa version à celle du King, Cash tient la route … Il revisite même assez bien les « classiques » du répertoire, notamment ceux de Hank Williams, le premier chanteur de country « moderne » si tant est que les deux mots puissent être accolés. « You win again » ou « Cold cold heart » par Cash valent le détour …

Une compile quand même un peu beaucoup surannée, assez loin d’un vrai Best of, jamais rééditée. On trouve facilement beaucoup plus exhaustif, mieux documenté, avec un meilleur son dans la multitude qui sont dédiées à cette période-là du bonhomme …


Du même sur ce blog :


ABEL GANCE - NAPOLEON (1927)

Impérial ...
Le « Napoléon » d’Abel Gance, c’est un film comme on n’en fait plus depuis longtemps et comme on n’en fera plus jamais. Comparé à ce film, n’importe quel James Cameron fait figure de court métrage à petit budget. D’ailleurs, on peut raisonnablement se demander si « Napoléon » peut être qualifié de film. C’est une épopée en images, une œuvre et une fresque épiques qui dépassent largement le cadre du cinéma. Un projet un peu (beaucoup) fou inachevé…
Les spécialistes de cette œuvre gargantuesque (au nombre desquels Claude Lelouch et Francis Ford Coppola) dénombrent une vingtaine de versions, d’une durée variable, entre quasiment quatre heures et plus de neuf heures. La plupart des versions ayant été pendant plus de quarante ans supervisées ou effectuées par Gance lui-même, qui poursuivait là l’œuvre de sa vie. Perso j’en ai vu une, diffusée en deux fois à pas d’heure sur Arte, celle de 1971 produite par Lelouch avec des bouts de versions différentes de plusieurs époques et dialogues reconstitués en post synchro (la version originale du film dont le tournage a eu lieu en 1925-26 est bien évidemment muette). Une des versions les plus critiquées, équivalente d’un remix pour la musique, avec des acteurs parfois différents qui jouent le même personnage.
Dieudonné / Napoléon
La version que j’ai en Dvd et dont je vais causer est celle dite de Coppola (en fait des studios Zeotrope dont il est propriétaire) sortie dans de très rares salles en 1981. Au crédit, une image restaurée et pour un film de ces âges reculés, c’est appréciable. Au débit … plein de choses. Des images colorisées grâce à des filtres de couleur selon un code ( ? ) totalement incompréhensible, une musique gavante de Carmine Coppola (le frangin « musicien » de Francis Ford) à base d’ininterrompues variations de « La Marseillaise ». Et puis, et surtout, bicorne sur la perruque poudrée, cette version n’existe pas en français, on n’a le choix pour l’affichage des intertitres et des dialogues qu’à la traduction … en anglais ou en allemand. Quand on connaît l’histoire de l’époque et quelles furent les nations les plus acharnées à l’échec de la Révolution ou de l’Empire en France, ce symbolisme linguistique est soit une provoc, soit de l’humour à un degré qui m’échappe. Le film retraçant la vie d’une des figures les plus célèbres de notre histoire n’est disponible que dans la langue de ses ennemis … il y en aurait des paragraphes à noircir sur la situation de notre patrimoine culturel …
A la base, le projet de Gance était un biopic depuis l’école militaire de Brienne jusqu’à l’exil et la mort à Sainte-Hélène. A une époque où l’on faisait du cinéma de façon empirique, intuitive, tout semblait possible à Gance. Deux ans de tournage, une perpétuelle recherche de financeurs qui faisaient à tour de rôle faillite face aux moyens pharaoniques engagés en technique et en figurants, et seulement un tiers des neuf parties prévues furent plus ou moins terminées. « Napoléon » s’arrête en 1796 alors que Bonaparte, nommé Général en chef de l’Armée d’Italie, entre avec ses troupes dans la péninsule pour la conquérir.
Abel Gance / Saint-Just
Pour moi, « Napoléon », c’est un des plus grands films jamais tournés. Pas à cause de son côté cocorico-cocardier quelquefois embarrassant, mais parce que c’est un film totalement fou, une œuvre de maniaque, de cinglé total qui a repoussé toutes les limites connues de l’art cinématographique naissant. Gance s’est inspiré de Griffith pour le côté fresque plus ou moins historique (« Naissance d’une Nation » et « Intolérance » notamment) pour se livrer à un panégyrique napoléonien. Il y a dans « Napoléon » une admiration évidente de Gance pour son personnage qui donne lieu à quelques scènes allégoriques qui tiennent beaucoup plus de la béatification que de la vérité historique (les quasi-miracles qui jalonnent ses aventures, les « signes du destin », l’aigle qui le survole dans les moments cruciaux et les instants où tout bascule en sa faveur …). Clairement pour Gance, Bonaparte est « L’Elu ». Tout son génie scénaristique est de ne pas tomber dans l’hagiographie, ou pire dans le révisionnisme. Les éléments historiques, qui constituent l’essentiel du film sont conformes à ce que nous en savons, et n’ont à ma connaissance pas fait l’objet de débats et de controverses majeures au sein de la communauté des rats de bibliothèque spécialistes de l’époque. En même temps que le destin hors du commun d’un homme, c’est aussi une page d’histoire que l’on feuillette, en compagnie de Danton, Robespierre, Marat, Saint-Just, ... Ce qui donne lieu à des scènes sidérantes, immersives, qu’elles aient lieu dans l’appartement de Robespierre ou dans les travées de l’Assemblée.
Antonin Artaud / Marat
Gance est un maniaque, qui ose, prend tous les risques. Des décennies avant la Louma, il suspend sa caméra à un câble et la fait se balancer au-dessus des personnages dans un effet de vague (pour montrer des débats forcément houleux à l’Assemblée), filme un nombre incalculable de fois des scènes de poursuite à cheval depuis une voiture (on voit les innombrables traces de roues dans la poussière), met en place des trucages certes naïfs aujourd’hui (la coque de noix de Bonaparte dans la tempête au large de la Corse) mais plutôt plus élaborés que ceux de ses contemporains, superpose des images différentes (jusqu’à une vingtaine, prétend-on, alors que passé trois ou quatre, les autres deviennent indiscernables à l’œil humain), se livre à du split-screen (neuf ( !! ) images juxtaposées)... Mais tout ça, c’est du bricolage, des choses plus ou moins vues ailleurs. Le grand projet de Gance, c’est des lustres avant le cinémascope, l’invention d’un procédé technique totalement délirant, la Polyvision. A savoir trois caméras qui filment la même scène depuis des endroits différents, les image qu’elles ont tourné étant ensuite projetées sur trois écrans côte à côte. On a un aperçu du résultat sur les dernières scènes du film, visuellement c’est totalement fou, mais ça doit filer un putain de mal de crâne si ça dure longtemps. Petit problème, auquel Gance, perdu dans son œuvre, n’avait pas songé : il faudrait construire de nouveaux cinémas pour projeter en polyvision, ceux en service ne pouvant accueillir une telle largeur d’écrans … Autant dire que financièrement l’aventure « Napoléon » a été un fiasco assez colossal …
La bataille de Toulon
« Napoléon » est également différent de la plupart des films de l’époque. Dans lesquels les acteurs, compte tenu du format muet, surjouaient toutes les scènes, exagérant mimiques, mouvements et attitudes (voir les chefs-d’œuvre allemands de l’époque dite expressionniste, c’est pas par hasard qu’on l’appelle comme ça …). Il y a certes dans la mise en scène un aspect théâtral épique (cependant d’après les écrits historiques et les textes et discours qui nous sont parvenus, cet aspect était réellement dans l’air du temps), mais les acteurs ne cabotinent pas, récitent leurs textes que personne n’entendra … Ils sont leur personnage. Difficile de ne pas être secoué par les apparitions glaçantes de Robespierre, par la dureté du regard de Napoléon (Dieudonné, non, rien à voir avec l’abruti à quenelle), par le charme maléfique de Saint-Just (joué par le stakhanoviste Gance lui-même), « l’Ange de la Terreur » comme l’Histoire le surnomma, le terrible tribun le plus acharné à faire couper des têtes lors de la Terreur, par l’étrange délabrement mental que l’on sent dans l’attitude de Marat (l’assez incroyable acteur Antonin Artaud), cet homme de lettres devenu théoricien de la Révolution dans sa version sanglante.
Et puis, malgré une distribution pléthorique de personnages de premier plan, Gance n’a pas lésiné sur les personnages secondaires et les figurants. Il y en a des centaines dans l’Assemblée pour plusieurs scènes, notamment celle, lyrique dans le bon sens du terme, où les délégués du peuple entonnent la Marseillaise que vient d’écrire et chanter devant eux Rouget de Lisle. Il y en a aussi des centaines lors des scènes de bataille (et pas des cascadeurs pro, il y eut de vrais morts et blessés sur le tournage, dans des conditions à faire passer – notamment la reconstitution de la bataille de Toulon sous un déluge ininterrompu – celles des plateaux de Kechiche pour un thé à Buckingham Palace), toutes les recréations des lieux, vêtements et accessoires sont minutieuses.
Napoléon face aux morts ...
Et puis, au milieu de cette mise en images maniaque de l’Histoire, il y a vers la fin une des scènes les plus extraordinaires de tout le cinéma, lorsque Napoléon sentant que son destin va s’accomplir avec la Campagne d’Italie, se rend seul avant de rejoindre ses troupes dans le Sud à l’Assemblée Nationale s’imprégner de l’esprit de la Révolution et de ses morts. Apparaissent alors en surimpression sur l’image toutes les victimes justes ou injustes, les Danton, Marat, Saint-Just, Robespierre, les célèbres et les anonymes. Une scène d’une force et d’une émotion inouïe. Et nul doute que Malraux, au moment d’écrire son « Entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège … » devait avoir cette scène en tête, toute en tension héroïque …

« Napoléon », même en version colorisée, charcutée, même avec son affreuse bande-son, même sous-titré en anglais (putain, j’y reviens, faut pas déconner, en anglais !!…), c’est juste géant …

Une bande-annonce ... en anglais ...

MARCEL CAMUS - ORFEU NEGRO (1959)

Marcel et son Orchestre (de samba)
Pour être gentil, on dira que Marcel Camus est un cinéaste quelque peu oublié. Pourtant il doivent pas être très nombreux les Français a avoir cumulé Palme d’Or et Oscar du meilleur film étranger. Tout ça pour un même film, cet « Orfeu Negro », forcément son plus connu (au passage, son autre titre de « gloire », c’est d’avoir réalisé la série télé 60’s « Les faucheurs de marguerites »)
Marpessa Dawn & Marcel Camus
Autant de louanges et de récompenses a de quoi laisser songeur une fois qu’on l’a vu cet « Orfeu Negro ». Pas que ce soit un horrible nanar, mais bon, c’est pas l’imagination au pouvoir et l’enchantement à chaque plan. Camus est un cinéaste tout ce qu’il y a de conventionnel dans sa façon de filmer, classique à en devenir finalement assez ennuyeux, inutile de chercher un procédé narratif original, ou des mouvements savants de caméra. D’un autre côté, fallait aussi assurer un strict minimum, parce que quasiment tous les comédiens sont des amateurs, et logiquement, ils ne crèvent pas l’écran. Le scénario n’est pas d’une imagination folle, c’est tout bonnement l’histoire actualisée de la légende antique d’Orphée et d’Eurydice, strictement conforme à celle qui est racontée par les profs de Français ou d’Histoire dans les collèges. En fait, le seul trait de génie (et encore, on y reviendra), c’est de l’avoir transposée à Rio, pour l’ouverture du Carnaval.
On a donc droit à des décors naturels qui valent quand même le coup d’œil (même si sûrement questions d’autorisations, aucun des lieux mythiques de la ville genre Corcovado, Copacabana, Sambadrome, n’apparaît à l’écran, faut se rabattre sur une colline de favelas qui domine la ville et les plages), et toute une population bariolée qui fait office de figurants, avec au passage quelques gueules pittoresques ou comiques, censées représenter au mieux la gouaille et l’exubérance des quartiers pauvres. Revers de la médaille, on n’échappe pas au côté carte postale, les Brésiliens ne sont montrés que comme une bande de joyeux crétins perpétuellement en train de danser la samba. A tel point que les autorités du pays firent officiellement la grimace devant le film.
Orphée (Breno Mello) et Eurydice (Marpessa Dawn)
Ça donne quoi, au final ? Une impression assez mitigée, un film qui tient plus de la comédie musicale que du cinéma d’auteur, et n’a rien à voir avec le traitement mieux réussi du même mythe antique par Cocteau. Au crédit de Camus, une bonne perception de la lame de fond bossa nova qui allait redéfinir de fond en comble la musique brésilienne, et il fait se côtoyer sur la bande-son l’archi-convenue samba avec quelques titres d’un encore à peu-près inconnu, Antonio Carlos Jobim. Parenthèse, les salopiauds responsables de l’édition Dvd (Grayfilm SAS, collection Ciné Club, qualité d’image tout juste passable), ont trouvé malin de doubler lesdites chansons en français, seule langue disponible sur leur rondelle, alors que le film a été tourné en portugais. Fin de la parenthèse.
Les acteurs amateurs (sauf Marpessa Dawn, celle qui joue Eurydice, pas exactement une star, même Luc B. doit pas la connaître) ont l’air en totale roue libre, on dirait des footballeurs de Fluminense, Botafogo ou Flamengo. En fait, c’est ça qui les sauve, cette nonchalance décontractée, cette facilité qu’ils partagent avec les pousseurs de ballon locaux de se sortir élégamment de situations pourtant mal engagées. Cette naïveté démultiplie le côté poétique de l’histoire elle-même.

Pour moi, c’est la fin du film qui est la plus intéressante, parce que les deux premiers tiers, avec cette mort en collant sur lequel est peint un squelette ( Entwistle, le bassiste des Who s’accoutrait parfois de la sorte, y aurait-il un lien ?) perpétuellement en train de courser Eurydice au milieu des groupes de danseurs, on peut pas dire que ça génère des poussées d’adrénaline et un suspens insoutenable. C’est quand Orphée (pour l’occasion conducteur de tram, Eurydice étant une ingénue provinciale venue en ville pour le Carnaval) commence à rechercher sa bien-aimée morte que Camus change de registre. Là, tout à coup, le film devient plus caustique, plus militant. La descente aux Enfers d’Orphée s’effectue plutôt en montant par des ascenseurs vers les arcanes ultimes d’une administration pléthorique, croulant sous des montagnes de paperasses, et servie par une nuée d’employés certes pittoresques mais totalement inefficaces (pas étonnant que le gouvernement brésilien n’ait pas trop ri avec cet aspect-là également), à tel point qu’il ne retrouve trace de la morte que par le biais d’une cérémonie vaudou (ça aussi, ça fait un peu désordre dans un pays très catholique).
Amusant aussi, et ça aide quand même à faire passer la pilule de la fable antique recréée, quelques situations vaudevillesques (Orphée est sur le point de se marier à une putain de bombe latine, comme de bien entendu très jalouse, lorsqu’il rencontre Eurydice), et quelques gosses malicieux, espiègles et rêveurs qui renforcent le côté allégorique et poétique de la chose.

« Orfeu Negro », c’est quand même du divertissement familial de base. Même l’originalité de traitement du scénario n’est pas très novatrice ; il me semble, mais j’ai rien lu pour l’étayer, que beaucoup de choses ont été inspirées à Camus (aucun lien de parenté avec l’écrivain) par le « Carmen Jones » d’Otto Preminger sorti quelques années plus tôt…

Une bande-annonce bien soporifique ...