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EURYTHMICS - TOUCH (1983)

Europop ...
Y’a des fois faut remettre les pendules à leur place et les choses à l’heure. Flashback donc …
1983. Les débuts de MTV et des « émissions » de clips. Y’en a un qui tourne en boucle en Angleterre et par extension en Europe. « Sweet dreams (are made of this) » qu’il s’appelle. On y voit au milieu d’allusions à deux balles à Kubrick, le Floyd et les Beatles, un type à lunettes noires coiffé comme un caniche pianoter un ordi d’époque et une rouquine androgyne fixer façon dominatrice glaciale la caméra. La chanson, portée par une mélodie tellement évidente que beaucoup ont regretté de ne pas l’avoir trouvée, fera un hit colossal, de ceux qui traversent les décennies. Le binoclard, c’est Dave Stewart. La meuf à poil ras, Annie Lennox. Anglais, ancien couple à la ville, ayant formé leur premier groupe à l’époque du punk, The Tourists, ça s’appelait. Coupables d’une reprise ratée de la scie « I only want to be with you », popularisée en son temps par Dusty Springfield. Parenthèse : allez voir cette dernière vidéo et comparez l’évolution de la Lennox, tant du point de vue vocal que de l’attitude (Stewart n’est pas encore dans le groupe). A cause de la troublante et équivoque Annie, Eurythmics intrigue, se détache d’un lot de poseurs et de figurines de mode qui encombraient le paysage musical. « Sweet dreams » le titre était quelque peu perdu au milieu d’un album du même nom sans grand intérêt. Ce qui faisait penser que ces deux zozos avaient tout dit avec un titre, et qu’on n’en entendrait plus parler.

1983 toujours. Dix mois après « Sweet dreams » paraît déjà son successeur. « Touch ». RCA qui distribue le duo veut enfoncer le clou, capitaliser sur le phénomène. Soyons clair, les Eurythmics se font fait bouffer par la machine. « Touch », même s’il est meilleur que « Sweet dreams », c’est quand même un torchon sonore pas très net. D’abord, c’est Lennox qui est mise en avant. Photo de pochette genre dominatrice de partouze, « on » lui confectionne sur mesure un look hautain, glacial et distant pour en faire une sorte de Greta Garbo new wave. Soit. En faisant disparaître Dave Stewart, qui, l’histoire le montrera, est bien plus que la moitié d’Eurythmics. Le son de « Touch », qui se voulait à la pointe lors de sa parution, est atroce aujourd’hui. Farci de ces premiers synthés cheap, de ces batteries électroniques monolithiques, de ces infâmes basses slappées mises en avant (c’est un type dont par charité on taira le nom qui en joue, seul élément extérieur greffé au duo), noyant sous leur raffut cordes (plus ou moins vraies) et cuivres (faux). Avec tous les clichés et maniérismes inhérents à l’époque. Un disque bien de sa triste époque quoi.

Faut faire du travail d’archéologue, gratter sous le vernis pour trouver des choses intéressantes. Un don certain (Stewart, puisque c’est lui qui signe toutes les musiques) pour la mélodie qui sauve quelques titres, que RCA n’a pas oublié de mettre en avant. « Here comes the rain again » cold wave à donf), « Right by your side » (improbable salsa-calypso électronique qui fonctionne) et « Who’s that girl » (soul rigide et martiale sauvée par le chant de Lennox) essaieront de se frayer un chemin vers le haut des charts, sans toutefois égaler le parcours de « Sweet dreams ». Comme par hasard les trois titres les plus « sobres » dans le contexte. Et puis la Lennox, derrière ses atours fashion, se livre à un gros boulot sur les voix, les doublant, rajoutant les chœurs. Derrière le morne cliquetis des synthés, transparaissent d’évidents clins d’œil au gospel, à la soul, au rhythm’n’blues. Ce que pas grand-monde avait relevé à l’époque, les Eurythmics semblant se diriger à grande vitesse direct vers les poubelles de la variété neuneu.
La suite serait totalement imprévisible. Deux ans plus tard, Stewart reprendra tout en main, le duo signera un des meilleurs disques (« Be yourself tonight ») de rhythm’n’blues de la décennie (non, je déconne pas), épaulé par un gang de super requins de studio, avec des participations plus que remarquées d’Aretha Franklin, Stevie Wonder (certes pas au mieux de leur carrière) et Elvis Costello (celui-ci à cette époque là très tatillon sur ses collaborations). Mieux encore, Dave Stewart, catalogué au départ archétype du joueur de synthés anglais, allait être courtisé comme producteur par les figures de proue du classic-rock ricain, Tom Petty en tête …

« Sweet dreams » are vraiment made of this …


THE CARS - THE CARS (1978)

En voiture (et en roue libre) ...
Sur la highway musicale des 70’s, les Cars sont au bord de la route. En mini-jupes, talons aiguilles, décolleté profond et maquillage pétard. Les Cars sont des putes. Pas des escorts aux tarifs prohibitifs réservées à l’élite, non, des putes de base d’aires de repos, maquées par des proxos russes, qui se donnent à tout le monde …
Il y a cinq putes dans les Cars. Avec une pute en chef, Ric Ocasek. Plus moche du lot, mais c’est lui qui fait tout le taf, tapine, attire le chaland. En écrivant l’essentiel de titres tellement aguicheurs que fatalement, tu te laisses embringuer. Sans débander, cette pute d’Ocasek et ses potes alignent des sucettes à l’anis sonores. Bien aidés pour le coup par Roy Thomas Baker, l’homme attitré aux manettes derrière la folle Freddie Mercury et son gang de michetonneurs.

Faut dire que ces salopes de Cars préfèrent les Anglais aux Américains. Mais pas n’importe quels Anglais. Une nette prédisposition pour Roxy Music, groupe de dandys décadents et fin de race. Comme eux, les Cars, mettent des pin-ups aguicheuses sur leurs pochettes de disques. Et vont même jusqu’à pomper, y’a pas d’autres mots, la bande à Ferry sur des choses comme « I’m in touch with your world » (la même rythmique que celle de « Bogus man ») ou « Moving in stereo » qui recrache tous les plans de Roxy.
Le problème ( ? ) des putes, c’est que ça baise avec n’importe qui. Alors ces catins de Cars font même des clins d’œil aux pompiers et aux progueux (le doigté de Baker ?) avec quelques ponts tarabiscotés et des synthés baveux. Ce sont ces synthés qui datent irrémédiablement les Cars, sonnant parfois pénibles ou risibles. Mais on est prêt à tout leur pardonner …
Parce que d’entrée, ces biatches t’allument salement. Qui ne dresse pas l’oreille et le reste à l’écoute des trois premiers titres doit être un putain de pervers. S’ils avaient entendu « Good times roll », « My best friend’s girl » et « Just what I need » , les Sept Nains auraient fini par gangbanger Blanche-Neige. Ouais, même Simplet … on touche avec ces trois morceaux au plus profond de la matrice de la power-pop, du rock FM, ces genres musicaux un peu … putes qui vont faire jouir tous les hit-parades de la fin des 70’s … Forcément, après de tels préliminaires, le reste ça fait un peu coitus interruptus. Tu croyais que t’allais te taper Clara Morgane et tu t’aperçois que la meuf qui est là, elle est juste bien maquillée et toute chirurgée esthétiquement, « Don’t cha stop », c’est faiblard, ça bande mou …

T’as l’impression que finalement c’est toi qui t’es fait baiser. Mais tu t’en fous un peu. T’en redemandes de ces ribaudes, parce que finalement elles t’ont fait monter au plafond. De vraies salopes, mais t’aimes ça … Et t’as bien raison …

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MARTIN L.GORE - COUNTERFEIT E.P (1989)

En Mode solo ...
Durant les années 80, Depeche Mode a sans doute été le groupe le plus moqué. Vu de loin, ils le méritaient bien. Sauf que derrière les présumées marionnettes falotes à synthés, il y avait de la substance. Trente ans plus tard, Depeche Mode joue dans des stades ses titres des années 80 avec moins de synthés que, au hasard, le E-Street Band…
Depeche Mode s’organisait derrière deux figures de proue. Le chanteur Dave Gahan, souvent mis en avant, cache derrière une exubérance de façade un héroïnomane dépressif. Martin Gore, le compositeur exclusif du groupe dissimule derrière une extravagance très gay-SM, une serial buveur et serial niqueur hétéro. La pression sur Gore devient proportionnelle aux premiers gigantesques succès (l’album « Music for the masses » et sa ribambelle de singles). A la première occasion, un break dans les cadences infernales studio-promo-tournées, Gore va enregistrer, manière de décompresser, quelques titres en solo, réunis sur ce « Counterfeit E.P », et le moins que l’on puisse dire, assez éloignés de l’univers Depeche Mode.

D’abord, et sûrement pour ménager les susceptibilités diverses au sein de Depeche Mode (malgré une façade de groupe lisse et propre, le relationnel interne a toujours été chaotique), Gore ne va rien composer, ne tenant sans doute pas à se voir accuser de garder les meilleures compos pour lui. « Counterfeit E.P » sera un disque de reprises et comme son titre l’indique, plutôt court (25 minutes). Gore ne va pas choisir la facilité, la reprise de hits consensuels.
« Counterfeit E.P » propose un des tracklisting les plus bizarres qui se puissent concocter. A la place des attendus Bowie ou Roxy Music, faut s’accrocher, on n’a pas ici de relecture de hits certifiés. Les deux titres les plus « connus » sont le traditionnel « Motherless child », jusque-là plutôt chasse gardée des souleux-folkeux-rockeux (profil type du client : Van Morrison) et le « Never turn you back … »  des Sparks (pas un de leurs célèbres quand même). Pour le reste, on a droit à des covers de quelques groupes pas réputés pour être un conglomérat de joyeux lurons (Tuxedomoon, Durutti Column, Comsat Angels), ou de l’inconnu (en tout cas pour moi) Joe Crow. C’est ce dernier qui fournit l’introductif « Compulsion », peut-être bien le meilleur titre du lot.
« Counterfeit E.P » est un disque sobre, presque austère. Martin Gore, déjà bien à l’abri du besoin, ne se la pète pas, n’invite personne du gotha musical à l’accompagner dans son trip individualiste. Il joue ou programme tout, et assure tous les vocaux. Même s’il lui arrivait de chanter quelques titres sur les albums de Depeche Mode (pas les plus connus), ce n’est pas un grand interprète. Il s’en fout un peu, essaie ici de chanter juste, sans trop vouloir masquer ses évidentes limites vocales (sauf sur la reprise des Sparks, à la mélodie comme d’habitude chez les frangins Mael assez tarabiscotée, où là Gore double sa voix pour lui donner un peu plus d’ampleur). Musicalement, on est dans un truc évidemment synthétique, assez sombre mais pas sinistre, le plus souvent voisin de la cold wave, à des lieues des mélodies sautillantes qu’il débite alors à la chaîne pour Depeche Mode (seule exception à mon sens, « Gone » des Comsat Angels où à grands coups de synthés martiaux, on navigue en territoire à peu près connu).

Ceux qui auront eu la curiosité d’écouter ce petit disque sans ambition (très peu de promo, pas de tournée) seront surpris par sa maturité et son originalité. Dès lors, l’année suivante, la qualité exceptionnelle de la nouvelle livraison depechemodienne « Violator » coulera presque de source après cet excellent intermède solo …


THE STRANGLERS - THE RAVEN (1979)

Avarie en plein vol ...
Les Stranglers, y’a bien 25 ans que j’ai arrêté de suivre leur carrière… et pourtant j’ai poussé le dévouement jusqu’à acheter trois ou quatre disques après leur chef-d’œuvre « Feline » (1982), disques dont même avec la plus grande charité on ne peut pas dire de bien …
« The Raven » fait partie de la « bonne période », mais comment dire … vous avez compris …
Troisième skeud du groupe, rien que par son titre célébrant un volatile mal-aimé, synonyme de malheur voire de mort dans bon nombre de croyances populaires, « The Raven » se rapproche évidemment de « Rattus Norvegicus ». Toujours ce sens de l’humour assez particulier du groupe et la célébration du noir, leur couleur fétiche …
Cornwell, Greenfield, Burnel, Black : Stranglers 1979
Sauf que ce coup-ci, pour moi, c’est raté … Un peu la faute aux bonnes chansons qui ont oublié d’être là, beaucoup la faute à un son assez révulsant confinant quasiment à la faute de goût ininterrompue sur ce disque. Principaux responsables, les claviers divers et variés de Greenfield. Omniprésents, certes annonciateurs de beaucoup de choses qui allaient suivre dans les années 80, mais terriblement datés. Ecouter des parties de Casio (ce synthé dont ne sait pas trop si c’est un instrument de musique ou un jouet) à un doigt par un type capable de jouer des parties de clavecin (qui plus est en utilisant tous ses doigts) fait irrésistiblement penser à tous ces groupes de garçons-coiffeurs, OMD, Human League et consorts aussi inconsistants sur le fond que sur la forme … Au débit également, ces parties (émulées ?) de batterie de Jet Black très robotiques, mécaniques, alors que c’est un type capable de faire beaucoup plus groovy et swinguant. Assez curieusement, ce disque pourtant très anglais par le son aura une grosse influence en France, où naîtront deux groupes fortement marqués par cette présentation sonore, Taxi Girl et Baroque Bordello, les premiers se faisant ensuite produire par Burnel et les seconds tirant leur nom d’un titre de chanson de « The Raven ».
Malgré un son détestable, tout n’est pas à jeter. Le court instrumental inaugural (« The longships ») est aguicheur avec son tournoiement genre fête foraine et orgue de Barbarie, et laisse présager de bonnes choses qui n’arrivent pas. En fait, il faut arriver au cœur de la seconde face du vinyle originel pour trouver les deux meilleurs titres, le cafardeux et mortifère « Don’t bring Harry » chanté toute basse en avant par Burnel, et puis et surtout, totalement incongru et inattendu dans le conteste, le fantastique titre de pure pop « Duchess » que n’aurait pas renié un Ray Davies au sommet de son art. Eclaircie de courte durée, les deux derniers titres plutôt expérimentaux confirment qu’avec « The Raven » les Stranglers sont à côté de la plaque.
La pochette du 45 T "Duchess", ou l'art de la provoc ...
Les ultra du groupe noteront avec « Meninblack » (titre ralenti, avec effets de disque ne tournant pas à la bonne vitesse) la première allusion à cette galéjade (les Men In Black) qui sera pendant quelques temps leurs fonds de commerce. En gros, à l’inverse de la franchise cinématographique du même nom, les MIB des Stranglers sont des extra-terrestres venus prendre le contrôle de la Terre en intégrant toutes les plus hautes sphères politiques, économiques, décisionnelles, … Signe particuliers, ces méchants E.T. s’habillent toujours tout en noir. Les Stranglers, pas cons, ont découvert leur petit manège, et la riposte des aliens fera pleuvoir sur eux problèmes de tous ordres… Je me demande si eux-mêmes y ont cru un seul instant, mais cet espèce de running gag sera récurent pendant une paire d’années dans toute leur communication, notamment avec la presse (personne osait se marrer, Burnel étant un karatéka de très haut niveau n’hésitant pas à ouvrir la boîte à gifles …), et donnera lieu à un disque oubliable consacré à ce puissant concept, « The gospel according to the Meninblack ».

La réédition de ce disque, est contrairement à la plupart de leurs autres œuvres, assez chiche en bonus (quatre) qui relèvent plutôt le niveau, notamment grâce à la version française de « Don’t bring Harry » …

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THE STRANGLERS - RATTUS NORVEGICUS (1977)

1977, l'année du Rat ?
La tornade punk s’abattait sur l’Angleterre. De partout surgissaient des bandes de jeunes cons dépenaillés bien décidés à chambouler le paysage musical local. Rattachés à cette horde braillarde, les Stranglers. Qui très vite susciteront moultes interrogations.
Le punk, c’était la jeunesse. Les Stranglers avaient trente ans de moyenne d’âge. Les punks, c’était l’approximation bordélique à tous les niveaux. Les Stranglers  étaient de glaciaux calculateurs, tout sauf des improvisateurs. En gros, les Stranglers faisaient peur à tout le monde. Fallait pas trop les chatouiller. Le vétéran Jet Black (presque 40 ans), batteur fan de jazz et gérant d’un bar dans le quartier « difficile » de Guilford, n’avait pas la réputation de se laisser marcher sur les pieds par la clientèle avinée. Un peu le Parrain de son block … Quand ça bastonnait (et avec les punks ça arrivait souvent), Jet Black pouvait compter sur son bassiste pour l’aider à faire le ménage. Français de naissance, biker proche des Hell’s Angels, ceinture plus que noire de karaté, Jean-Jacques Burnel n’était pas vraiment un tendre. Pour compléter cet étrange attelage rythmique, un type qui avait fait des études supérieures en biochimie, le guitariste-chanteur Hugh Cornwell, et aux claviers (des claviers dans un groupe punk ??), un gars qui ne jurait que par la musique classique, Dave Greenfield.
Très tôt, le caractère particulier (et particulièrement violent) des Guilford Stranglers (leur premier nom de scène), fera traîner dans leur sillage une bande de dangereux cinglés, les Finchley Boys. Et le groupe se révèlera maître de la provocation, de l’art de faire partir toutes les situations auxquelles il est confronté en vrille. Ce qui leur vaudra d’être le groupe de l’époque à détenir le record de refus de contrat par les maisons de disques.
Greenfield, Black, Burnel, Cornwell : The Stranglers 1977
Et pourtant, les Stranglers étaient tous des musiciens confirmés. Si par un raccourci journalistique fainéant, ils seront catalogués punks, il suffit d’écouter leurs disques pour mesurer l’abîme sonore qui les sépare des Clash, Pistols, Jam et consorts … « Rattus Norvegicus » (le nom savant du rat d’égout, un animal qui deviendra souvent le symbole de groupes punks) est leur premier disque. Enregistré en une semaine (et une bonne part des titres du suivant « No more heroes » sont également issus de ces séances), produit par l’alors quasi-inconnu  Martin Rushent qui deviendra leur homme de studio attitré (ainsi que des Buzzcocks, … et même du « Au cœur de la nuit » de Téléphone). Affublé d’une pochette cryptique. Le titre n’y apparaît pas et le « message » que veut susciter cette image a donné lieu à une foule d’interprétations. Moi j’y vois une exposition de tout ce qu’ils détestent. Le « IV » ledzeppelinien, la perspective à la « Ummagumma » du Floyd, le maquillage outrancier de Burnel façon glam … en gros, fuck les dinosaures heavy, les pompiers progeux et les efféminés glam …
Musicalement, le gros malentendu du groupe à ses débuts (les Doors du punk, prétendait-on) dure exactement vingt-huit secondes. Celles de l’intro  du premier titre, « Sometimes », sur laquelle Greenfield fait sonner son orgue Vox exactement comme celui de Manzarek. Ensuite, il faut beaucoup d’imagination pour trouver que la non-voix de Cornwell a des similitudes avec celle de Morrison, et tout le reste à l’avenant … Les Stranglers, d’entrée, sont uniques, ne sonnent comme personne …
Stranglers live 1977
Ce qui ne veut pas dire pour autant que ce disque est une merveille. Les quatre premiers titres ne sont pas ceux qui reviennent souvent cités comme leurs meilleurs. Si le troisième (« London Lady ») est passé à la postérité, c’est parce qu’il constitue une attaque frontale et personnelle sur une journaliste qui avait descendu le groupe dans un de ses papiers. La vengeance est un plat que les Stranglers feront toujours bouffer à leurs « ennemis » et ce titre est le premier élément d’une longue longue litanie de rapports plus que houleux qu’ils entretiendront longtemps avec les médias …
En fait, les choses vraiment intéressantes ne commençaient qu’à la fin de la première face de vinyle, avec « Hanging around », sorte de reggae mutant sérieusement détourné, désossé et cabossé. Un des hymnes classiques du groupe. A propos de classiques, on en a avec les deux titres suivants. « Peaches », sa guitare en contre-temps typique elle aussi du reggae, mais aussi son gimmick aux claviers qui donne un aspect très garage sixties. « (Get a) grip (on yourself) », c’est la pierre angulaire de « Rattus … », morceau noyé par des claviers tournoyants mixés très en avant, mélodie désanchantée sur rythme sautillant, texte assez lugubre sur leurs années de galère … Un titre assez vilain, le bien nommé « Ugly » précède l’épilogue « Down in the Sewer », titre épique de neuf minutes (on est loin du « format » punk) en quatre « mouvements » (thanks God, on est aussi très loin du prog), très « écrit », très technique, très travaillé malgré une apparence bêtement répétitive …
Dans les sections bonus des rééditions (souvent chiches chez les Stranglers, et pas souvent captivantes, celle de « Rattus … » me paraissant être l’exception ), on a droit à un petit rock sautillant au titre réminiscent des délires de Zappa (« Choosey Susie »), un pub-rock’n’roll (« Go Buddy go ») empruntant autant au « Hey Joe » d’Hendrix qu’au « Bony Maronie » de Larry Williams, et un titre live (« Pesant … ») barré et incantatoire qui sonne avec une paire d’années d’avance comme le PIL des débuts.

Les fans des débuts vouent un culte à « Rattus Norvegicus » et aux premières années du groupe, estimant que les choses commencent vraiment à se gâter avec « La folie » (1981). Perso, je pense à peu près le contraire, que c’est un groupe qui a fait des disques hétérogènes, mais globalement en constante progression jusqu’à « Feline ». C’est ensuite (là tout le monde est d’accord) que ça s’effiloche gravement … 

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The Raven
Feline

THE STRANGLERS - FELINE (1982)

Trans Europe Music ...
« Feline » c’est une énigme musicale pas encore résolue. En gros, le disque après lequel vont courir tous les petits barons de la pop à synthés des années 80, sans réussir à s’en approcher. Plus étonnant encore, le fait que ce disque soit signé par les Stranglers. La plupart de leurs fans ne s’en sont pas encore remis.
The Stranglers
Pensez, le disque le plus raffiné de la décennie mis en rayon par le groupe le plus destroy de l’époque n’a pas encore fini de susciter des controverses. Musicalement, les Stranglers ont fait avec « Feline » de la dentelle sonore, de quoi décontenancer leurs fans punks de base, déjà passablement interloqués à l’écoute de leur dernier single, la comptine « Golden brown » réminiscente de la musique classique. « Golden brown », à côté de « Feline », c’est une maquette craspec. Les Doors du punk (c’est comme ça qu’on résumait un peu stupidement le groupe à ses débuts) se transforment en Kraftwerk new wave. Totalement incompréhensible. Sauf que les Stranglers, ce sont les rois de l’équivoque, du malentendu, de la provoc, du concept (souvent fumeux, voir les « Men in black »), mais du concept quand même.
« Feline » est un concept, poussé à l’extrême. Un rejet d’une culture et d’une musique anglo-saxonne hégémoniques en Europe. Les Stranglers, bien avant que la notion d’Europe (communautaire ou pas) soit à la mode, en faisaient le cœur de leur disque. Burnel, le bassiste du groupe, est le théoricien de cette époque. Evidemment, comme tout ce qui touche aux Stranglers à l’époque, il faut faire le tri, laisser de côté les provocations, les poses totalitaires qui étaient le quotidien du groupe. « Feline » est de fait le successeur spirituel de « Euroman cometh », le premier disque du bassiste karateka, une œuvre insécable à donc appréhender comme un tout qui veut poser les fondations d’une musique contemporaine européenne. Et qui passe dès lors obligatoirement par la mise à l’écart de tout ce qui a trait au rock (par définition américain) au sens large du terme.
Les Stranglers : Noir Mécanique ?
Il y a dans « Feline » toutes ces guitares acoustiques venues de la culture ibérique, toute cette langueur automnale de l’Europe centrale (l’influence du krautrock, lui aussi rejetant en son temps le rock (‘n’roll) est partout palpable, évidente). Difficile de savoir où les Stranglers veulent en venir, les paroles sont comme toujours cryptiques à souhait, le disque ne contient aucune information (sur le lieu d’enregistrement, les techniques utilisées, la production). Et il fallait pas compter sur les quatre de Guilford pour donner les clés de leur démarche … Tout dans « Feline » est à prendre au énième degré (mais lequel ?), multiplie les double-sens ou les sous-entendus. Des exemples : la typographie du titre évoque un acronyme, mais que signifie t-il ? Mais d’abord est-ce un acronyme ? Rien n’est moins sûr. Un titre comme « Let’s tango in Paris », c’est une blague salace, oui, mais c’est vraiment un tango qui sert de base musicale au morceau. « All roads lead to Rome » qui succède à « Paradise », religion or not ? On pourrait continuer longtemps …
Mais la musique, elle a tellement surpris que certains ont même accusé les Stranglers de ne pas jouer, d’être remplacés par des échantillonneurs, des samplers et des claviers. Sauf que non, le groupe a tout joué, mais tout a été repassé par des synthés pour donner cet aspect clinique, désincarné, cette ambiance de braises qui couvent sous la glace, cette musique qui sonne électronique sans en être. Si la partie cérébrale doit beaucoup à Burnel, pour la partie sonore, c’est Dave Greenfield qui a pris les commandes. Et permettez-moi de vous dire que quand un pianiste de formation (il me semble qu’il a même tâté du Conservatoire) se met en tête de créer des mélodies, ça place la barre haut. Trop en tout cas pour tous les new-waveux et techno-poppeux de l’époque (« All roads lead to Rome » est en Décembre 82 quand paraît « Feline » le meilleur titre de New Order que les New order n’écriront jamais … les Depeche Mode, ou OMD non plus, d’ailleurs …).
Stranglers live 1983
Des synthés, dans « Feline », il y en a partout. Et en grosses quantités. Mais utilisés avec un sens de la mesure, du discernement, dont bien peu (hors Kraftwerk) ont été capables. Des synthés qui jouent sans arrêt les proverbiales madeleines de Proust, jonglant finement avec musiques traditionnelles, folkloriques, baroques, classiques. Toutes les intros sont longues, lentes, aériennes (mention particulière à celle de « Midnight summer dream », chef-d’œuvre de finesse absolue). Cornwell, qui n’est pas de ceux que l’on qualifie généralement de grand chanteur trouve dans ces ambiances vaporeuses un écrin unique, oubliant parfois de chanter pour parler (« Midnight summer dream » encore) et allant souvent chercher un registre loureedien qui fait l’évidence. Souvent secondé dans les chœurs par Burnel (c’est Burnel qui chante lead sur le plus gros succès du disque « European female »), exceptionnellement par des voix féminines forcément angéliques sur le refrain de « Paradise » …
« Feline » est un bloc, réussit l’exploit de répéter à chaque titre les mêmes bases, les mêmes recettes, sans qu’on ait l’impression de copier-coller (c’est la mélodie, ça change tout, une mélodie …). Le public des premiers jours boudera le disque, mais le groupe, qui à partir de ce moment mettra pas mal d’eau dans son vin provocateur, commencera à « vendre du disque ». Et pas mal en France (patrie de naissance de Burnel, mais surtout lieu du « dérapage » le plus célèbre, avec son concert incendiaire dans tous les sens du terme à la fac de Nice, chez le truand-maire Jacques Médecin). « Feline » est un disque de rupture, qui restera sans suite et sans équivalent dans la discographie conséquente du groupe qui publie et tourne encore (même s’il manque la moitié du quatuor original).

J’adore ce « Feline », pour moi sans conteste l’œuvre majeure du groupe. Alors quand il est sorti une version Cd avec six inédits, pensez si je me suis précipité … Las, rien dans ces bonus ne présente le moindre intérêt, quatre titres grossiers avec synthés et arrangements vulgaires, un sabotage (y’a pas d’autre mot) de deux titres live enchaînés de « Feline » (à ce niveau de nullité, soit les Stranglers sont allés tellement loin en studio que c’est injouable sur scène, soit c’est du total foutage de gueule ce qui n’aurait rien de surprenant quand on les connaît un peu). Le dernier titre bonus, un machin déclamatoire prétentieux et pédant au possible fait le lien avec le disque studio suivant, l’assez minable « Aural scuplture ».

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Rattus Norvegicus
The Raven




TALKING HEADS - FEAR OF MUSIC (1979)

Le OK Computer des années 70 …
Squelettique et sautillant, le 1er Talking Heads avait fait l’effet d’une bombe deux ans plus tôt. « Talking Heads 77 », c’était un disque martial d’épileptique sous Tranxène, un disque de punk pour ceux qui aimaient pas çà. Le groupe avait eu beau partager la scène miteuse du CBGB avec les Ramones, ils avaient rien de sniffeurs de colle en Perfecto, et leur musique était loin du binaire « 1,2,3,4, Hey ho, let’s go ». Les Talking Heads, c’était un déjà vieux de la vieille (Jerry Harrison, un ancien des Modern Lovers de Jonathan Richman), une rythmique funky (le couple à la ville comme à la scène Chris Frantz – Tina Weymouth), et tête pensante des Têtes Parlantes, le sieur David Byrne. Lequel Byrne s’entiche très vite de l’œuvre d’une autre tête très pensante, Brian Eno.
Brian Eno & David Byrne
Eno, je connais. Ses débuts dans les deux premiers Roxy Music, quelques-uns de ses disques solos (dont je raffole pas au-delà), et pas mal de disques des autres qu’il a produit (dont je suis plutôt preneur), et là la liste est longue, son « client » le plus célèbre en cette fin des seventies étant David Bowie pour ses disques dits « berlinois ». Et il me semble avoir compris quelque chose au travail de producteur d’Eno. Il aime pas vraiment le rock au sens large (ouh, le vilain !) et veut faire « autre chose » quand il bosse sur un disque. En instaurant une sorte de rapport de forces psychologique avec les gens qu’il produit. Et là, si t’as pas du caractère, et des idées bien arrêtées, t’es mort, tu te retrouves avec un disque de Eno. Faut instaurer un combat artistique avec lui. Ce que n’a pas fait David Byrne en allant le chercher. Byrne est trop fan de Eno, et Eno a bouffé les Talking Heads. Non sans que Weymouth et Frantz résistent, ils reprendront la main le coup d’après (le superbe « Remain in light », toujours avec Eno, mais il a été obligé de lâcher du lest), dernier éclat de ce groupe qui s’appelait Talking Heads, avant qu’il devienne la chose du seul David Byrne.
« Fear of music » donc. La tarte à la crème de ceux pour qui le rock doit être mûrement pensé, pesé, intello et cérébral. La référence suprême de la disco des Talking Heads pour ceux qui n’aiment pas le rock. La matrice de tous les groupes d’Anglais torturés et leur descendance qui vont faire leurs les années 80, tous les Joy Division, OMD, Cabaret Voltaire et consorts … « Fear of music » est un virage radical pour les Talking Heads. Sur onze titres, seuls une paire (« Paper » et « Animals ») se situent en terrain connu. Tous le reste est une plongée vers l’inédit sonore, et on sent que Eno et Byrne ont pris leur pied en utilisant un nouvel état d’esprit (le punk-new wave-machin chose) pour triturer la carcasse du bon vieux old rock.
1979, les Talking Heads prennent l'eau
Le résultat d’ensemble, désolé, mais je vois là-dedans rien qui puisse ressembler au chef-d’œuvre indiscutable qu’on tente de nous refourguer depuis plus de trente ans. Y’a de bonnes choses, d’accord, et aussi des machins pénibles qui me gavent. Genre « Cities », funk robotique syncopé en totale roue libre, « Drugs », anecdotique machin barré-psyché-krautrock … Au hasard, deux des titres jugés « fabuleux » par ceux qui aiment ce disque. Par contre, j’aime bien l’inaugural « I Zimbra », avec son texte en kobaïen africanisant, et la guitare mathématique de Robert Fripp reconnaissable entre mille, « Mind » comme du Roxy Music des débuts (période Eno donc) repris par les Talking Heads, « Life during wartime », rhythm’n’blues quasi méconnaissable et pour moi meilleur titre du disque. et puis une grosse partie du skeud qui me laisse à peu près indifférent (« Heaven », toutes les recettes du Bowie période berlinoise mais mieux vaut l’original, le sombre « Memories can wait » très joydivisionnesque mais là aussi c’est mieux avec Ian Curtis et sa bande de tristos).

En fait, l’histoire l’a montré, deux tendances commençaient à s’affronter au sein des Talking Heads. Pour faire simple, on dira la tendance intello (Byrne et son nouveau pote Eno, quasiment cinquième membre du groupe), et la tendance funky (Weymouth et Frantz, au final rejoints par Harrison). « Remain in light » sera un compromis étonnamment réussi, avant que le groupe n’implose, la bassiste et le batteur fondant le rigolo et dansant Tom Tom Club, mais continuant de participer aux disques des Talking Heads, désormais sous la tutelle entière de Byrne.


SIMPLE MINDS - NEW GOLD DREAM (81-82-83-84) (1982)

Stars des années 80 ...
Je l’écris en tout petit, mais bon, à l’époque, j’ai écouté les Simple Minds. Je trouvais même ça pas trop mal. Pas aussi bien, loin de là, que les Cramps, le Gun Club, les Fleshtones et d’autres cohortes d’obscurs garage bands. Mais nettement mieux que tout un tas de daubes qui commençaient à pulluler.
Simple Minds 82
Mais voilà, trente après, ça fait quand même mal aux oreilles les Simples d’Esprit. Et encore, là, avec ce « New gold dream », ils faisaient un grand bond qualitatif en avant. Faut dire qu’ils (re)venaient de loin, du trouble marigot où s’ébrouaient des contingents de new-waveux cold-waveux. Mais là, tout d’un coup, avec quelques autres dont leurs potes de U2, ils allaient se retrouver en haut de l’affiche. A coups de grandes chansons conçues comme des hymnes, de messages « positifs », de refrains à reprendre en chœur dans les stades, parce que in fine, c’est de çà qu’ils rêvaient (et les majors derrière eux), ces vastes communions dans des endroits de plus en plus gigantesques, où toutes les stars de la décennie allaient finir. Le retour aux grands raouts sixties, alors que depuis quelques années, grâce au pub-rock et au punk, la musique était revenue dans les petites salles conviviales, seules quelques superstars vieillissantes (les Who, les Stones, Queen, …) se produisaient dans les stades.
Les Simple Minds de « New gold dream », c’est un peu l’avènement du « gros son », ce mirage du message qui passe mieux quand c’est joué plus fort, et dans lequel tous (de Springsteen à Tears for Fears, de Bowie à Cyndi Lauper) allaient se fourvoyer dans cette maudite décennie, toutes grosses caisses de batterie en avant et pléthore d’arrangements pompiers. Simple Minds, ça cogne. Enfin, ça commence, ce sera pire sur le suivant « Once upon a time ». Ici, le groupe hésite encore, le cul entre deux chaises, entre new wave à synthés (y’en a partout, en « nappes », comme on disait à l’époque, ils sont aussi en avant que la batterie et la voix comme il se doit de stentor du chanteur), et rythmiques rentre-dedans beaucoup plus « rock ». Curieux de voir, au vu de l’évolution future du groupe, qui deviendra un duo avec des sessionmen, que l’un des deux leaders en puissance, le guitariste Charlie Burchill, est quasiment inaudible tout au long du disque. Ce sont des accords de synthé et pas des riffs de guitare qui font monter la température dans les morceaux.
Jim Kerr 1982
Lesquels morceaux commencent à s’allonger, comme une répétition ad lib d’un message. Quasi tous dépassent les cinq minutes. Le frontman du groupe, le chanteur Jim Kerr, à grands coups de brailleries « concernées » et de poses christiques, va devenir une des superstars de la décennie. Trois hits, et pas des petits, de ceux qu’on entendait vraiment à la radio, seront extraits du disque, « Someone somewhere in Summertime », « Glittering prize », et le gros carton « Promised you a miracle ». Aujourd’hui, ça me donne l’impression d’hymnes pompiers renforcés par de gros gimmicks vulgaires de synthé ou de batterie, avec des montées tout en puissance vers le refrain braillé comme un slogan. Le problème vient tout autant des autres titres, bâtis sur le même modèle, bien résumé par « Big sleep », on ne peut mieux nommé.
Le genre de skeud tout juste intéressant pour une soirée à thème sur les « fabuleuses » années 80 dont quelques sourds quadra-quinqua se délectent encore.
Enfin, une question essentielle me turlupine. Comment Chrissie Hynde (putain, Chrissie Hynde, quand même) a t-elle pu divorcer de Ray Davies (putain le Ray Davies des Kinks, le meilleur auteur anglais des cinquante dernières années) pour aller épouser ce tocard de Jim Kerr ?
Ouais, Chrissie, pourquoi t’as fait ça ?

SIOUXSIE AND THE BANSHEES - THE SCREAM (1978)

La Prêtresse gothique ...
C’est l’étiquette indélébile qui la suivra jusqu’à la nuit des temps. Et qui la gonfle passablement. Elle, c’est Susan Ballion pour l’état civil. Une figure du Londres punk. Quasiment une star au sens warholien du terme. Egérie du Bromley Contingent, la section hardcore du fan-club des groupes punks, et des Pistols en particulier. Dont les photos se sont retrouvées sur les tabloïds. Elle passe pas inaperçue, celle qui se fait maintenant appeler Siouxsie. Coiffure de jais spike au rasoir, yeux au charbon, et tenue vestimentaire traditionnelle composée de soutien-gorges en cuir noir sous imperméable transparent. Au bras de l’imper, un brassard à croix gammée. Les paparazzi s’en donnent à cœur joie.
Siouxsie 1978
Alors quand avec des potes de squatt Siouxsie entend se lancer dans la musique, par un grand coup de balancier réactionnaire (les punks sont ingérables, et les leaders du mouvement, les « scandaleux » Sex Pistols, en pleine débandade seulement un an après leur apparition), ça se bouscule pas du tout pour les signer. Malgré tout, sur la foi d’un seul single à gros succès (« Hong Kong garden »), Polydor complète sa devanture musicale « branchée » en s’offrant Siouxsie et son groupe, les Banshees.
Le premier 33T des Banshees sort fin 1978. Quasiment après la bataille pouvait-on penser. S’il s’était agi d’un disque de punk-rock basique, personne ne s’en serait préoccupé. Or Siouxsie et ses trois garçons (formation basique, guitare-basse-batterie), vont déposer dans les bacs une étrangeté sonore telle qu’elle n’a pas pris une ride depuis sa parution. Rares sont les disques qui peuvent se vanter d’être parmi les fondateurs d’une mode, d’une tendance, d’un courant. « The scream » réussit l’exploit d’être à la fois une des premières parutions de post-punk, new wave, cold wave, rock gothique. Aussi fort, aussi important que les disques contemporains de PIL, Magazine ou Wire, une longueur d’avance et un modèle dans lequel ont très largement puisé Joy Division, Cure, Bauhaus, et toute la clique des corbacs gothiques. Et plein de gens qu’on pourrait croire à des lieues de tout ça ne cessent de revendiquer l’héritage de ce disque ou de Siouxsie (de Jane’s Addiction à Radiohead, ça ratisse large …).
Alors, il y a quoi dans ce « Scream » ? Deux choses qui dominent. La voix de la Siouxsie qui hurle et monte dans les aigus pour tester les tympans. Un type, John McKay, qui joue de la guitare façon scalpel, tout en riffs incisifs et saignants, dédaignant tout le foutu bazar pentatonique bluesy. Les deux stridences se mélangent, se répondent, s’invectivent, et tous ces gimmicks juste entrevus chez Wire ou Magazine sont la base même de la musique des Banshees. Ajoutez un tout jeune producteur, Steve Lillywhite, qui deviendra un des pousseurs de manettes roi des années 80 grâce à ses batteries mixées très en avant. Ici, si ça ne sonne pas encore comme U2 ou Simple Minds, le son de batterie des Banshees, tout en brisures et en contre-temps, porte sans nul doute la patte du producteur.
Siouxsie & The Banshees avec Robert Smith
« Pure » ouvre les hostilités. Et on est bien en terrain hostile. C’est un court instrumental menaçant comme la B.O. d’un giallo de Dario Argento, avec quelques cris terrifiants au fond du mix (Siouxsie). Mais on égorge quoi là ? Le punk, tout simplement. Parce que la suite confirme. La guitare crissante sur une note, la rythmique tournoyante, la voix qui hurle dans les aigus, c’est « Jigsaw feeling », c’est une coulée de lave glaciale qui sort des sillons du disque. Troisième titre et troisième plongée dans l’inconnu, « Overground », avec son riff au cutter débuté à la limite de la perception avant de gronder en avant, une incantation de la Siouxsie, et quand la batterie arrive, on a du Cure (qui n’a pas encore sorti de disque). Ensuite, on prend ses repères, c’est quasiment du terrain connu. « Carcass », sur un riff dérivé de celui de « Rebel rebel » de Bowie (la dame est très fan du chanteur aux yeux vairons), et ne serait cette voix syncopée, ce serait du classic rock de l’époque. On relâche la garde à l’intitulé de « Helter Skelter », ouais, ces jeunots, ils s’amusent à faire du boucan désorganisé, mais ils reviennent vite aux Beatles, aux valeurs sûres. Grave erreur, fallait rester vigilant. Le titre de Paulo Macca est totalement déchiqueté, déstructuré à rendre jaloux l’insupportable Zorn et son fan-club, et si Manson avait pu entendre cette reprise, c’est pas Sharon Tate et une poignée d’autres, c’est tout Los Angeles qui se serait retrouvée les tripes à l’air… Fin de la première face du vinyle …
La seconde n’a rien de primesautier. Moins surprenante, parce que là, maintenant, on est prêt à tout. Mais pas pour autant mainstream. « Mirage » anticipe la pop noire et hantée des 80’s (pas un hasard si les Depeche Mode en mode « célébration noire » des débuts ne tarissaient pas d’éloges sur les Banshees), tous les corbeaux gothiques se délecteront des stridences de « Metal postcards ». Sûrement concession aux potes du Bromley Contingent, « Nicotine stain » est le titre plus ou moins punk de l’album, mais du punk qui n’en est déjà plus (post-punk ?, post-rock ?). En tout cas, il paraît léger à côté du final, le très lent et très inquiétant « Suburban relapse », avant la conclusion (« Switch »), longue montée névrotique entamée par des arpèges de guitare et voix plaintive de la Siouxsie, un titre qui contient en germe la trilogie « glaciale » des Cure.

Accueil critique dithyrambique, accueil poli du public. Ce disque est très novateur, et à mon sens, les Banshees n’iront plus jamais aussi loin dans ce qu’il est bien convenu d’appeler quand même de l’expérimental. D’ailleurs de la formation présente sur « The Scream » ne resteront vite que Siouxsie et le bassiste Steve Severin. Budgie, le batteur des Slits, et futur Monsieur Siouxsie les rejoindra, Robert Smith viendra faire quelques piges à la guitare, avant l’arrivée de John McGeoch (ex Magazine) pour ce qui constituera alors la formation « à succès » de Siouxsie & The Banshees … 

KATE BUSH - THE KICK INSIDE (1978)

Seule au monde ...
Kate Bush, c’est impossible à ne pas reconnaître. Ne serait-ce qu’à cause de la voix (quatre octaves, tout en haut des aigus). A cause de la musique aussi, un peu, parce qu’elle œuvre dans un domaine assez original. Et ce dès son premier disque, « The kick inside ».
Kate Bush, c’est un peu l’anti-star du rock’n’roll circus. La fille de bonne famille, des années de danse classique, des cours de piano.  Et elle écrit des chansons. A dix-sept ans, elle en aurait écrit plus de cinquante. Certaines sont mises sur des cassettes que ses parents font circuler auprès d’amis musiciens. L’une de ces cassettes échouera chez David Gilmour, obscur guitariste d’un groupe pas très connu, Pink Floyd … On peut tomber plus mal d’entrée. Et donc Gilmour a les moyens dès 1975 d’envoyer la gamine en studio enregistrer trois titres, dont deux (« The man with the child … » et « Strange phenomena ») se retrouveront sur « The kick inside ». Gilmour fait signer Kate Bush chez EMI (ça n’a pas dû être trop difficile, ce sont eux qui vendent les disques du Floyd), délègue un de ses amis, Andrew Powell, aux fins de recruter des musiciens, et produire le premier disque de sa protégée.

Ce premier disque n’est pas là juste parce que c’est une tocade de milliardaire du rock à qui sa maison de disques ne peut pas refuser un petit service. Le Kate Bush Group se rode sur scène pendant deux ans avant d’entrer en studio (où là ce seraient des requins de studio qui les remplaceraient, prétend la rumeur). C’est à peu près la seule période de la carrière de Kate Bush qui va ressembler au parcours de n’importe qui dans le music-business. Après la sortie de ce disque, elle  va à peu près jouer « le jeu » une paire d’années (un peu de promo, quelques interviews, un disque par an, une tournée). Et puis basta … Finies les interviews, les tournées, et en tout et pour tout neuf « vrais » disques en trente cinq ans de carrière (un peu comme Manset, elle retravaille à l’occasion ses titres pour des compilations).
« The kick inside ». Le premier donc. Mais pas le meilleur. Même si on y trouve déjà tout ce qui fera le Kate Bush style. La voix et le piano, les éléments de base chez elle. Qui n’ont besoin de rien ni personne d’autre sur trois titres (« The man with the child in his eyes », « Feel it », « The kick inside »). Ensuite, pour le reste, un univers sonore original et unique pour l’époque. Pour lequel on a souvent vu citer l’adjectif de « féerique ». Où se mêlent des rythmes de comptine, de la musique classique ou baroque, mais produits par une instrumentation « rock » de base (guitare, basse, batterie, claviers), sur laquelle ne se greffent que très rarement d’autres instruments. Allez savoir pourquoi (enfin, si, je sais, à cause de quelques strates de musique classique ou planante, et la connexion Gilmour-Floyd), les vilains progueux ont été nombreux à s’enticher de la Kate. Ils ne furent pas les seuls, heureusement. Son premier 45T, l’a priori totalement improbable « Wuthering heights » (d’après le bouquin du même titre d’Emily Brontë) resta plusieurs semaines en haut des charts anglais (et aussi d’ailleurs), alors qu’il échappe totalement à tous les standards et formats de l’époque. Il écrase quand même un peu tout le restant de ce premier disque. Beaucoup de titres sont construits de la même façon, et passé l’effet de surprise, donnent un peu l’impression d’une formule trop systématiquement appliquée (ces mélodies très cinétiques, témoin du passé dans la danse de la Bush, cette ambiance elfique et pastorale, …) Les textes sont parfois assez cryptiques (certains fins analystes ayant même décelé en « The saxophone song » une ode à la masturbation et dans « Strange phenomena » une allusion aux cycles menstruels), souvent des mots choisis plus par leur musicalité que pour leur sens.
La pochette refusée par Kate Bush
On sent tout de même dans « The kick inside » une volonté (certainement la pression d’EMI, ils veulent bien faire plaisir à Gilmour, mais surtout vendre du vinyle) de coller à l’air du temps. Deux titres vaguement reggae (« Them heavy people » et « Kite ») font un peu beaucoup aguicheurs pour coller à l’air du temps, seront sans suite dans l’œuvre de Kate Bush et lui vont à peu près aussi bien qu’un jean slim à Beth Ditto … Mais bon, bien que jeune et débutante, Kate Bush ne s’en laissait pas toujours conter, elle a refusé la pochette initialement prévue pour une très « orientalisante »  (certainement un clin d’œil à son frère, karateka de haut niveau et fan de culture asiatique, un frère dont elle était très proche)

Toutes ces menues réserves ne sont valables que parce qu’aujourd’hui on connaît la suite et les disques qui vont en permanence s’améliorer jusqu’à son chef-d’œuvre « Hounds of love » en 1985. On aimerait que toutes celles qui l’ont copié sans vergogne (je balance pas, tout le monde le sait, la liste est même sur Wikipédia) aient pondu beaucoup de choses du niveau de ce « The kick inside » …


JOE JACKSON - LOOK SHARP ! (1979)

Catalogue new wave ...

Les punks avaient démontré que point n’était nécessaire d’avoir des décennies d’études musicales derrière soi pour faire des disques. Joe Jackson allait prouver que des années de conservatoire (du piano à la très sérieuse et très prestigieuse London’s Royal Academy of Music), ça pouvait aussi aider pour faire de la musique.
Avec pareil background, Joe Jackson n’a forcément rien d’un punk. Il arrivera avec ce disque, son premier, alors que les punks commencent à avoir du plomb dans l’aile, dans une Angleterre de la fin des années 70 qui voit émerger chaque semaine des sons et des gens nouveaux. Le tout englobé dans le terme générique de new wave, regroupant des artistes aussi différends que Cure, Siouxsie, Magazine, Police, Madness, Costello …
Scoop : Joe Jackson a eu des cheveux !
Costello, justement. L’autre Elvis avec lequel Joe Jackson a souvent été comparé à ses débuts. Tous les deux ont débuté avec des chansons sèches, presque austères, nerveuses, avec de nombreuses choses venues du reggae … et tous les deux ont vite été à l’étroit dans le format qui les avait fait connaître. Il y a une différence fondamentale entre eux, leur culture musicale de base. Costello rêve de folk et de country, Jackson de jazz et de musique classique, et très vite, ils bifurqueront vers ces genres qui les fascinent …
Mais à ses débuts, Joe Jackson est parfaitement raccord à l’air du temps, et son talent certain de musicien lui permettra de glisser dans ce premier disque des titres marquants, qui feront de ce « Look sharp ! » un bon succès et un des incontournables de l’époque. Un premier disque carte de visite, en ces temps reculés où l’on ne cherchait pas à tout prix la rentabilité immédiate, où l’on raisonnait en terme d’œuvre, de carrière. Joe Jackson sort un disque en prise avec son époque, mais suffisamment personnel pour qu’on le remarque du lot.
Une chose frappe tout du long de ce « Look sharp ! ». Tous les morceaux reposent sur un son de basse caoutchouteuse, ample, tenue par Graham Maby. Que beaucoup s’arracheront pour leurs disques ou leurs tournées, mais qui toujours restera fidèle à Jackson tout du long de sa carrière, inamovible piler du Joe Jackson Band … Et Maby, on l’entend d’autant plus que pas mal de titres de « Look sharp ! » sont construits à partir de bases reggae (« One more time », avec son refrain pop, sec et nerveux, « Sunday papers », sur les tabloïds anglais, « Fools in love », avec un piano jazzy au milieu du morceau, « Look sharp ! » le titre est un ska sautillant qui évolue vers des accords tarabiscotés qui eux évoquent  … le prog, nobody’s perfect). La basse est quasiment seule à assurer les couplets tout en lenteur avant un refrain très mélodique de « Is she really going out with him », premier hit de Joe Jackson et un de ses titres fétiches.
Joe Jackson Band 1979
Et puis, de temps en temps la petite équipe (guitare, basse, batterie, Jackson au piano, plus rarement à l’harmonica, et David Kershenbaum à la production) se lâche, balançant du rock’n’roll (« Throw it away »), du punk-rock (« Got the time »), deux genres dans lesquels Joe Jackson ne s’investira plus guère par la suite et ces titres font un peu figure de curiosités. Ils clôturaient chacun une face du vinyle original. Un titre saccadé (« Having loving couples ») évoque le Costello des tout débuts, un autre (« Baby stick around ») fait penser au Clash de « Give ‘em enough rope », « Pretty girls » me semble très inspiré par le « Do wah diddy » de Manfred Mann. Et pour achever le tour du propriétaire, il y a des riffs très Led Zep sur « Do the instant mash », et sur la réédition Cd deux titres bonus assez anecdotiques …
« Look sharp ! » sera assez bien perçu lors de sa sortie, et contribuera vraiment à lancer la carrière de Joe Jackson. Qui suivra dans la même veine avec « I’m a man » que l’on peut raisonnablement trouver meilleur. Ensuite, l’Anglais à forte tête (c’est pas toujours un client « facile » niveau relations humaines, il a des jours « sans », où il est très soupe au lait), bifurquera vers des genres pas très à la mode (en gros du swing jazzy très orchestré le temps d’une paire de disques) avant de revenir à la pop avec ce que beaucoup considèrent comme sa masterpiece, « Night and day », et à nouveau de repartir dans d’autres directions musicales, démontrant un talent évident, protéiforme, mais pas toujours facile à suivre …

THE SPECIALS - MORE SPECIALS (1980)


Enjoy yourself ?
C’était il y a une éternité … Le ska, le two-tone, les damiers noirs et blancs, les pork-pie hat … la grosse affaire de la toute fin des années septante, juste après les punks, avant tout le reste, l’Angleterre de la réac bitch witch Thatcher … ca y est, vous situez ? Comment ça, vous aviez séché les cours à la Rock’n’Roll University quand y’avait les TP de rocksteady-dub-ska-reggae ? Pfff, que des branques … bon, je résume l’affaire.
Angleterre. Les punks. Qui par définition se devaient d’être éphémères (rien n’est plus con qu’un vieux punk), de vite disparaître ou de passer à autre chose. Les punks qui ne respectaient rien ni personne. Sauf les Jamaïcains et leur musique (Clash, Slits, Ruts, Costello, euh hum, … Police). Une communauté jamaïcaine très fournie en Angleterre (relents d’impérialisme britannique). Et très vite, alors que la première vague punk retombe dans le sillage de la débandade des Pistols, le besoin d’une autre nouvelle vague. Et au milieu des prémices des scènes post-punk, new wave à synthé, gothique, rockab, des formations plutôt pléthoriques se lançant dans un revival de musique jamaïcaine, abordé par son côté le plus festif, le ska.
Les Specials 1980
Une nuée de groupes multiraciaux (two-tone) surgit de partout (beaucoup, allez savoir pourquoi, de Coventry, dont les Specials). L’écrémage se fera vite. En quelques mois, ne resteront plus que les Bodysnatchers, les Selecter, le Beat, Madness et les Specials. Les deux premiers, trop limités, passeront à leur tour vite à la trappe. Le Beat va se trouver confronté à un groupe américain homonyme (celui de l’excellent Paul Collins), et le temps de quelques plaidoiries et changement de nom en The (English) Beat arrivera en retard pour le succès. A la trappe également. Restent donc Madness et les Specials. A Madness les ventes colossales de singles (« One step beyond »), aux Specials le bon disque (leur premier éponyme, magistralement produit par Elvis Costello).
Tout ça nous menant à ce « More Specials » second disque de la troupe à Jerry Damners. Ah, je vous ai pas dit, les Specials sont nombreux, tous sont en principe égaux, mais comme disait Coluche, Jerry Damners est plus égal que les autres. C’est lui la tête pensante du groupe, le plus souvent son porte-parole, et si la plupart des autres composent, c’est lui qui signe les meilleurs morceaux. Autant dire que c’est le leader, détail qui aura très vite son importance …
D’ailleurs c’est lui qui produit ce « More Specials ». Damners est un type intelligent, qui voit l’impasse du strict revival dans lequel vont se fourvoyer les concurrents de Madness (avant de virer pop et d’en devenir un des meilleurs groupes des 80’s, mais c’est une autre histoire). Et donc, déjà, il est évident pour lui que son groupe doit aller voir « ailleurs », chercher une porte de sortie au rythme sautillant et festif qui commence déjà à lasser le grand public. La rupture ne sera pas totale (il y a sept bouches à nourrir dans les Specials, faut assurer un minimum), mais ce « More Specials » le sera suffisamment, spécial, pour être rejeté par une grosse partie des fans de la première heure.
Le ska est pourtant là et bien là, à l’image des deux singles, « Enjoy yourself » et « Rat race », bien dans la ligne du parti. Mais ensuite, ça se complique, Damners entraîne le groupe, pousse les autres au cul pour qu’ils participent, vers des sonorités sinon expérimentales, du moins inattendues. Certaines choses restent dans « la famille », que ce soit les touches dub de « Man at C & A », ou celles reggae de « Hey, little rich girl » ou « Pearl’s Café ». Des cuivres mariachi font leur apparition (« Holiday for tonight »), et en plus de la Jamaïque, d’autres îles caraïbes semblent de la croisière sonore (« Do nothing », « I can’t stand it »). « Sock it to ‘em J.B. », très funky, semble un hommage à James Brown (logique), d’autres disent à James Bond (?). « Stereotypes », le morceau de bravoure du disque commence comme un tango, avant de virer dub dans un hommage à la culture toaster. Il y a même un titre curieux, bizarre, qui mélange une infinité de sons d’où émergent à peine funk et reggae au milieu d’empilement de synthés et de voix filtrées et trafiquées. Et comme un signe fort de rupture avec le passé, une courte version très lente, funèbre, du « Enjoy yourself » inaugural, vient clôturer ce « More Specials ».
Avec sa curieuse (non) dentition, Jerry Damners et les Specials
A l’époque de sa sortie, le contraste était net entre les deux faces du vinyle, la face « classique » au début, « l’expérimentale » pour conclure. L’enregistrement du disque se fera un peu au forceps. Les deux chanteurs Lynvall Golding et Terry Hall (ce dernier est le boyfriend d’une des Go-Go’s, ce qui explique que les Californiennes soient créditées pour quelques chœurs) vont s’opposer à Damners sur la ligne musicale à suivre. Le clash aura lieu lors de la parution d’un single très politisé, non présent sur l’album (« Ghost town » qui sera le seul N°1 du groupe). Golding, Hall et le percu Staple iront former les Fun Boy 3 (anecdotique), Damners et le restant de la troupe deviendront The Special AKA, tout aussi anecdotique. Comme d’hab, résurrection-reformation sans intérêt des décennies plus tard …
Il est de bon ton de dire que « More Specials » est le meilleur des deux disques du groupe car le plus « original », le plus « varié ». Sachez que c’est un bon disque, mais qu’il n’arrive pas à la cheville du premier produit par Costello …
Fin du cours de rattrapage de ska …
Pouvez sortir et aller fumer …

Des mêmes sur ce blog :
The Specials


THE FALL - THIS NATION'S SAVING GRACE (1985)


Plus dure sera la chute ?

The Fall c’est, un, un groupe de Manchester parmi les premiers à avoir mis la ville sur la carte du rock, avant Joy Division, et bien avant les Smiths, Madchester et Oasis ; deux, la chose de Mark E. Smith, acariatre leader tyrannique et ronchon, à faire passer Lou Reed pour Frankie Vincent ; trois, le groupe préféré de tout un tas de musiciens anglais et du célébrissime DJ John Peel.
Même s’il ne s’agit pas d’une formation so british comme ont pu l’être les Kinks ou les Smiths, The Fall ne bénéficiera que d’une certaine notoriété dans son pays. La faute à son leader, peu adepte du cirque médiatique et « ingérable » en interview, ce qui l’écartera des faveurs de la presse dite musicale et donc d’un large public, la faute aussi à une instabilité chronique dans le groupe, Smith virant et embauchant à des cadences effrénées ses accompagnateurs, la faute aussi à une production pléthorique qui aborde quantité de genres musicaux, la faute surtout à des disques faits à la va-vite dans lesquels on ne prend pas la peine d’élaguer le superflu et de travailler l’essentiel … en gros un joyeux bordel dans lequel on est prié de faire son tri …
The Fall live 1985
De la bonne quarantaine de disques parus à ce jour, reviennent souvent quelques-uns des années 80, correspondant aux premières années du groupe et surtout à une période pendant laquelle Smith était quelque peu « stabilisé » par son mariage avec l’Américaine Brix, elle aussi guitariste, chanteuse et co-auteur d’un paquet de titres. Et ce « This nation’s saving grace » fait partie de la poignée des disques de The Fall à faire à peu près l’unanimité des fans …
Et effectivement, c’est un peu le foutoir … Même si une ligne musicale semble dominer, celle d’une new wave ténébreuse et martiale, servie par une brutalité et une sécheresse sonores peu communes. C’est clair, The Fall ne vise pas les charts. L’anecdote (ou la légende ?) prétend que Smith, mécontent de la production de John Leckie, pourtant une pointure (il a commencé à Abbey Road, et s’est retrouvé plus tard aux manettes derrière Radiohead ou Mumuse), aurait exigé que le disque soit pressé à partir d’un enregistrement sur K7 des bandes master, ce qui lui donnerait cet aspect froid et métallique …
Alors, on brasse pas de l’air à la batterie, on assure une rythmique stricte, les guitares se contentent de mouliner des accords en boucle, très peu d’arrangements, et la voix de Mark E. Smith qui s’efforce d’aller aussi loin dans l’inexpressivité que Lou Reed, l’une de ses idoles. Rajoutez pour les bilingues, les textes acides qui flinguent tout ce(ux) que Smith n’aime pas (en gros, le reste de la planète), et on comprend vite que l’on est en face d’un disque « difficile ».
Même si quelques titres donnent l’impression de copier-coller, le couple Smith sait trouver quelques bonnes idées à la base des meilleurs titres, tels « Bombast » (comme du Joy Division qui reprendrait PIL, ou le contraire), « L.A. » (peut-être un hommage aux Stooges, autre groupe chéri de Smith, mais ça sonne comme le Gun Club, ce qui est loin d’être un reproche), « Rollin’ Dany » (en bonus, un rockabilly saugrenu à la Cramps), « Gut of the quantifier » (martial et sautillant comme du Talking Heads ou du Gang of Four)… et puis aussi quelques morceaux qui marquent leur territoire, qui s’incrustent plus facilement dans la mémoire… Le simplet « Paint work », bluette pop, comptine totalement barrée, répétitive jusqu’à l’écœurement et parasitée par des discussions, le lancinant « What you need », le très Cramps (limite plagiat) « Vixen », le post-rock gothique de « Barmy ». Et surtout, le titre le plus connu du disque, « I am Damo Suzuki », hommage à Can et à leur chanteur japonais, sur lequel The Fall essaye d’imiter le style (ça fait vraiment illusion au début, c’est moins évident ensuite) très particulier du meilleur groupe expérimental des trente derniers siècles …
Une anecdote pour finir. The Fall partage avec The Cure bien des similitudes. Parfois assez proches musicalement, apparus à peu près en même temps, groupes de fait d’une seule personne qui s’appelle Smith, citant tous les deux Camus (The Fall baptisé ainsi d’après le  roman « La Chute », le premier titre de Cure « Killing an Arab » d’après « L’Etranger ») … Et bien, logiquement, Mark E. Smith n’aime pas Robert Smith … Et vice-versa …