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DELBERT MANN - MARTY (1955)

La beauté cachée des laids, des laids, ...
… se voit sans délai, délai, dixit Gainsbourg. Qui n’avait pas exactement un physique de playboy, mais s’est révélé excellent séducteur. Les deux personnages principaux de « Marty », le film de Delbert Mann, sont plutôt moches et n’ont rien de séduisant. Bourrés de complexes, de gaucherie, s’entêtant à mettre des bâtons dans les roues de leur chétive amourette …
Delbert Mann (chemise blanche), l'équipe technique, Blair & Borgnine
Le résultat est pourtant superbe. Pas vraiment à cause de la romance à deux balles qui est au cœur du film, mais surtout grâce au contexte de cette histoire (le quartier italien de New York dans les années 50), et plus encore grâce aux acteurs. Betsy Blair (pas si moche que ça, en fait, mais pas non plus une bombe sexuelle sortie des studios américains, certes …), parfaite en  prof fille à papa, trop timide et coincée pour oser prendre sa vie en mains. Et surtout l’inattendu (dans ce rôle-là) Ernest Borgnine, garçon boucher au cœur d’or, empêtré dans les traditions du petit peuple rital et embrouillé par ses potes niais et grandes gueules.
Ouais, Borgnine. Trapu et court sur pattes, regard bovin de petite frappe. Jusque là remarqué pour des seconds rôles de méchant, de salaud, dans des grands films comme « Et tant qu’il y aura des hommes » (au passage, c’est Burt Lancaster, qui co-produit le film et présente la bande-annonce américaine de « Marty »), « Johnny Guitare », « Vera Cruz », « Un homme est passé ». Dans « Marty », il est à total contre-emploi (mais y gagnera la statuette de meilleur acteur). Il est Marty Piletti, apprenti boucher, vivant la trentaine bien sonnée chez sa vieille mère quand tous ses frères et sœurs cadets sont mariés. Affable, travailleur, complexé par son physique, traînant sa timidité et son mal de vivre dans les bistrots et les « dancings » le samedi soir … Pote avec d’autres traine-savates à l’existence aussi morne que la sienne, mais dont il redoute le regard et les quolibets quand il démarre son idylle avec Clara (Betsy Blair).
Marty & Clara
Qu’il a osé aller consoler alors que sous prétexte de mocheté, elle venait de se faire abandonner dans un dancing par un bellâtre coureur.
« Marty », du peu connu Delbert Mann (bien que ce film, phénomène assez rare dans les annales cinématographiques, lui ait valu la même année Palme d’Or et Oscar), est un film court (moins d’une heure et demie), au rythme nonchalant et indolent, comme ses personnages principaux. Il est pourtant d’une grande richesse, grâce à une merveille de scénario qui nous immerge dasn la communauté (voire le communautarisme) italien de New York, et une galerie de personnages secondaires fouillée, faisant ressortir des caractères mémorables, comme la mère de Marty (excellente Esther Minciotti), la tante fouteuse de merde, le couple à problèmes et disputes de son cousin comptable, le pote bien relou Angie, …
Il n’y a pas d’action (au sens Chuck Norris du terme) dans « Marty ». Pas non plus une galerie de portraits plombante comme un casting de Dreyer (grand réalisateur qui a fait de grands films, mais qui te foutent le moral dans les chaussettes encore plus sûrement qu’un discours de Fillon sur les soins palliatifs en fin de vie). « Marty » est un film vivant, qui trouve le rythme parfait entre les personnages et leur histoire (le temps que va passer Marty à essayer de rouler une pelle à sa chérie, qui évidemment va au dernier moment détourner la tête et le regard…). « Marty » est un film qui rend crédibles et réalistes des personnages et des situations sur lesquels on a quelque peu forcé les traits (les merveilleuses scènes entre la mère et la tante de Marty, entre Marty et Angie).
Marty & Angie
Aujourd’hui, « Marty » est un film quelque peu oublié (on ne le trouve par ici que dans une version DVD assez bâclée sans bonus), certainement plus à cause de la carrière en demi-teinte qu’ont effectué Mann, Borgnine et plus encore Blair, que de ses qualités intrinsèques.

Plus qu’un vague mélo 50’s, « Marty » est une belle tranche de vie sur une génération et une époque prétendues « dorées », mais où derrière le vernis de l’insouciance, se trouvaient déjà les fêlures et le mal-vivre de ceux qui n’entraient pas dans le moule idéal du « rêve américain » …


DAVID LEAN - LE DOCTEUR JIVAGO (1965)

Mélo au pays des Soviets ...
« Le Docteur Jivago », c’est le genre de films que les programmateurs de télé nous sortent pour les fêtes de fin d’année. Pour plusieurs raisons. D’abord il a été tellement diffusé que les droits doivent plus être très chers. Ensuite, comme il dure trois heures vingt, t’as vite fait de remplir tes plages horaires de l’après-midi. Et puis, programmer « … Jivago », ça mange pas de pain. Du grand spectacle, de grands sentiments, du politiquement correct. Ouais, présenté comme ça, tu zappes, comme si c’était un vulgaire nanar avec Fernandel. Sauf que « … Jivago », c’est signé David Lean.
Et avec Lean, tu te retrouves à l’épicentre d’un certain type de cinéma. Celui qui se limite à son essence : montrer des images qui racontent une histoire. Lean doit être un arbitre refoulé, ne prend pas parti, n’essaie pas de délivrer un « message » (la marotte de ceux qui privilégient le fond sur la forme). Lean, image après image, veut faire de ses films le spectacle le plus beau possible.
David Lean bien entouré ...
Lean, c’est la triplette consécutive incontournable, « Lawrence d’Arabie », « Le pont de la rivière Kwaï », « … Jivago », celle des succès populaires énormes (durant la fin des années 50 et le début des années 60, lorsque des foules compactes se pressaient sans discontinuer dans les salles obscures), celle des budgets aux montants indécents, celle des montagnes de statuettes gagnées aux Oscars. Le genre d’apothéose dans une carrière dont beaucoup, même s’ils préfèreraient mourir que l’avouer, rêvent. De ces trois films, « … Jivago » est peut-être le plus abouti. Parce qu’il combine les points forts de « Lawrence … » et « … Kwaï », la gigantesque fresque centrée sur un personnage, et l’étude des relations humaines dans un petit groupe d’individus. Avec comme dénominateur commun à tous cette mise en scène dans des espaces vierges démesurés …
Faut dire qu’à la base de « … Jivago », y’a du matos. L’œuvre du même du nom, considérée comme la meilleure de Boris Pasternak, tout auréolé de, excusez du peu, un récent Prix Nobel de littérature. Autrement dit, les fondations du scénario sont plutôt solides. « … Jivago », le bouquin, je l’avais lu au collège, des années avant de voir le film, et j’avais gardé un grand souvenir de cette épopée romanesque. Le film, au début, il m’avait déçu. Il ne commençait pas comme le bouquin par cette scène poignante de l’enterrement de la mère de Youri Jivago, mais par la fin chronologique de l’histoire, la quête par demi-frère de Jivago (haut dignitaire du Parti Communiste) de sa nièce … Et puis, « … Jivago », le film, c’est un truc qui s’apprivoise, ces trois cent minutes la première fois te filent le vertige, le tournis. Tu sais plus où donner des yeux et des neurones et tu subis, t’apprécies pas …
Pas mal, le casting ...
« … Jivago » est un film où rien n’est laissé au hasard. Pas une image, pas un plan, pas une scène, n’est là par accident. C’est la quête de la perfection, du détail dans les grands espaces, qui en font un truc assez unique. Lean s’efface devant ses personnages et leur histoire, met toute sa technique (et des moyens financiers assez conséquents, il faut bien dire) à leur service. Lean s’efface même devant l’Histoire, la vraie, la grande, et pourtant tout le film s’articule autour d’un des événements les plus cruciaux du siècle passé, la Révolution Russe. Y’avait de quoi s’embourber dans « l’interprétation politique » à deux balles, subjective comme c’était possible en ces temps de Guerre Froide, et on connaît, et pas des moindres, qui ont fait sombrer leurs films dans la ridicule analyse manichéenne à deux balles ou le maccarthysme le plus vil …
Lean suggère plus qu’il nous montre vraiment la vie fastueuse des salons bourgeois du temps des Romanov, la boucherie de la Première Guerre Mondiale, la folie sanguinaire des premières années révolutionnaires. Lean ne prend pas parti, mais s’attache à reconstituer avec une minutie de détails des années historiques cruciales. La reconstitution (en Espagne et en Finlande) de quartiers entiers de Moscou, allant même jusqu’à suivre, à mesure que le temps passe, les changements qui affectent l’écriture cyrillique sur les panneaux signalétiques ou les vitrines des commerces, c’est le genre de choses que peuvent même pas se permettre des Cameron ou des Scorsese aujourd’hui. Lean est un maniaque total, plus encore que son compatriote Kubrick. Bon, faut dire que derrière, aux pépettes y’a du lourd. Rien moins que Carlo Ponti, stakhanoviste des productions, toujours prêt à dégainer son chéquier, qu’il s’agisse d’un film tchèque indépendant ou d’un blockbuster annoncé comme « … Jivago ». Inconvénient (enfin façon de parler, c’est le genre d’inconvénient que des millions d’hommes auraient voulu dans leur plumard), la femme de Ponti s’appelle Sophia Loren et Ponti exige qu’elle ait le rôle féminin principal, celui de Lara. Laquelle Lara a dix-sept ans lors des premières scènes où elle apparaît, la Sophia la trentaine plutôt sonnée.
Le mari, la femme et la future amante ...
Il faudra tout le flegme britannique, mais aussi la diplomatie et la persuasion de Lean pour imposer dans le rôle de Lara, la peu connue Julie Christie. Qui s’en sort mieux que bien, il y a au cœur de sa beauté blonde indolente un regard et deux yeux d’une expressivité hors norme par lesquels passe toute la panoplie des sentiments, de la résignation de ses débuts dans le monde aux bras du pervers Komarovsky, à sa détermination à survivre avec sa fille dans un monde hostile pour tous, en passant par cette passion qui la dévore lorsqu’elle retrouve Jivago. Jivago, c’est Omar Sharif, passé en quelques années d’une ascension fulgurante des films à l’arrache égyptiens de Chahine, à un second rôle dans « Lawrence d’Arabie » avant que Lean en fasse la vedette de « … Jivago ».
Youri Jivago, c’est le type qui subit tant qu’il n’est pas fou d’amour pour cette Lara qu’il n’a fait qu’apercevoir à Moscou, avant de la retrouver professionnellement comme infirmière volontaire sur le front, et puis des années plus tard dans une petite ville perdue de l’Oural, où se cache celle qui est devenue la femme de Strelnikov, bolchevik sanguinaire qui traque les Blancs dans les immenses étendues enneigées. A partir de là, Jivago va prendre son destin en main, lui le bourgeois marié et aimé (excellente Géraldine Chaplin), sombrer dans une passion dévorante et tout risquer (foutre sa famille en l’air, déserter quand il est réquisitionné, vivre en marge du pouvoir alors que son demi-frère en est un haut dignitaire qui voudrait l’aider).
Un certain sens des paysages et du cadrage ...
Le cœur de l’histoire c’est évidemment le mélodrame qui se joue entre Jivago et Lara, rythmé par un thème musical obsédant, et gros succès en tant que tel, signé de Maurice Jarre (une statuette pour lui aussi). Mais pas seulement, puisque le film débute lorsque Jivago a sept ans et se termine après sa mort, prenant l’allure d’une fresque sociale, humaine, sur un demi-siècle politique et historique en Russie.
Et puis les films de Lean, c’est comme ceux de John Ford. Même si t’aimes pas les personnages et l’histoire qu’ils racontent, il te reste quand même une succession d’image et de plans plus grandioses les uns que les autres. Autant l’Anglais que l’Américain sont les grands maîtres des perspectives et des arrière-plans démesurés de ces années 50-60, qui constituent l’apogée et l’âge d’or du cinéma « classique ».
« Le Docteur Jivago », dûment restauré et remastérisé est maintenant proposé dans une version BluRay assez exceptionnelle. Seul reproche, les bonus (notamment une version commentée du film par Sharif, la fille de Lean et quelques autres est en VO, et là, faut avoir un sacré courage ou un super niveau en anglais pour tenir plus de trois heures) sont pas vraiment à la hauteur de ce film d’exception…



VICTOR FLEMING - CAPITAINES COURAGEUX (1937)


Ohé, Ohé, Capitaine abandonné ...
« Capitaines courageux », c’est le genre de vieux films longtemps acclamés qu’il vaut mieux regarder en s’efforçant de le replacer dans son époque, son contexte. En d’autres termes, c’est un film qui vieillit mal, un peu neuneu aujourd’hui.
N’empêche … Après sa sortie, il a été désigné comme un des dix meilleurs films de tous les temps … « Capitaines courageux » est un film qui véhicule un message positif universel. Un peu comme les films de Capra, la poésie en moins. Mais force est de reconnaître que c’est bien foutu, même si les ficelles tire-larmes sont relativement grosses. « Capitaines courageux », c’est un film sur les valeurs humanistes, l’amitié, la vie, la mort …
Victor Fleming & Spencer Tracy
Derrière la caméra, un cador. Qui entame avec ce film un brelan d’années et de films à énormes succès, et on peut abuser des superlatifs, là, puisqu’il s’agit du « Magicien d’Oz » et de « Autant en emporte le vent » (même si pour ce dernier il y a débat, il n’a pas été le seul à tenir la caméra …). Pourquoi « Capitaines … » a cartonné au box-office ? Parce qu’il y a une histoire simple, des personnages empathiques au grand cœur, de l’aventure, et malgré la mort et les larmes, une « bonne fin ».
Au cœur du casting, un de ces « enfants-stars » dont les premières décennies de la boîte d’où sortaient les images étaient friandes (Shirley Temple, Judy Garland, voire Natalie Wood). Ici, c’est Freddie Bartholomew (13 ans lors du tournage, et déjà une longue carrière de succès) dans le rôle de Harvey Cheyne. Curieusement, alors que « Capitaines … » sera son plus gros succès, sa carrière va très rapidement s’étioler et il disparaîtra totalement des écrans bien avant la trentaine sonnée … Totale tête de lard au début du film (fils de richard, arrogant et méprisant, persuadé que tout s’achète dans la vie, et surtout les hommes), complètement déconnecté de toute réalité, c’est lorsqu’après avoir basculé par-dessus bord d’un paquebot de croisière et être repêché par un bateau de pêcheurs qu’il va découvrir des vrais gens et leurs valeurs, et petit à petit s’en imprégner. Ce gosse joue bien et juste. Sans trop en faire, comme c’était pourtant de mise à l’époque.
Et gratte gratte sur ta mandoline ...
La première bonne idée de Fleming, c’est de lui donner un contrepoids d’envergure. Ce sera l’immense (par le talent, parce qu’il était plutôt court sur pattes) Spencer Tracy, pas encore au sommet de sa gloire, mais un de ces acteurs qui comptent et qui verra sa carrière plus que boostée avec « Capitaines courageux » qui lui permettra d’obtenir rien de moins cette année-là que l’Oscar du Meilleur Acteur. Il joue le rôle d’un pêcheur d’origine portugaise (un accent perceptible en VF, beaucoup moins en VO), solitaire autant sur le bateau que sur Terre, et qui va finir par apprivoiser et devenir le mentor de la petite peste qu’il a repêchée. Cette confrontation puis cette amitié entre cette sorte de samaritain et le petit coq prétentieux est le cœur du film.
La seconde bonne idée de Fleming, c’est d’avoir garni son film de « gueules » et de personnages pittoresques. Quelquefois à la limite du cliché, comme le cuistot noir, qu’on fait parler en VF avec l’accent de la vigie du bateau de pirates des Astérix. Mais l’essentiel des autres personnages sont savoureux, Disko le capitaine du bateau (l’incontournable Lionel Barrymore, stakhanoviste des plateaux), son rival Oscar O’Shea (capitaine Cushman), le marin pas facile à vivre (John Carradine, le patriarche de tous les autres Carradine qui ont tourné dans des films), le toujours très élégant Melvyn Douglas (Cheyne père, très bon en milliardaire qui finit par s’intéresser à son fils en tant que tel et non pas seulement en héritier de son immense fortune). Avec également dans un petit rôle un ancien (il a déjà l’âge canonique de dix-sept ans) enfant-star, Mickey Rooney, qui joue le fils de Disko.
Dave Bartholomew & Spencer Tracy
Troisième bonne idée de Fleming et parfois gros challenge technique, tourner les scènes maritimes (la moitié du film quand même) en mer, et non pas en studio avec des effets spéciaux limités à l’époque et risibles aujourd’hui. Le bateau, les barques, et les coups de vent (y’a des vrais marins et pas les acteurs dedans dans ces cas-là), sont vrais. Corollaire, les quelques trucages crèvent trop l’écran, comme quand le bateau de Cushman fonce sur celui de Disko). Un peu logiquement, il adviendra réellement dans les faits ce qui se montre à l’écran, à savoir que les conditions somme toute éprouvantes du tournage créeront des liens d’amitié très forts entre tous les participants, alors qu’au départ un acteur où un technicien est là pour faire son boulot, et pas spécialement pour devenir pote avec les autres …
Evidemment, l’impact du film est renforcé par son aspect dramatique (si vous l’avez pas vu, je vais pas vous dire qui crève avant la fin, mais bon, c’est un peu cousu de fil blanc) qui ne fait pas vraiment dans la demi-mesure. Une mise en scène finalement bien de son temps, où l’on recherchait plus à faire vibrer les cordes sensibles des spectateurs plutôt qu’à leur en foutre plein la vue et les oreilles, même si « Capitaines courageux » était pour l’époque un film à grand spectacle …

Ah, et puis le film est tiré d’un bouquin (pas son plus célèbre) de Rudyard Kipling, et le vieux tâcheron anglais Michael Anderson en a fait un remake dans les année 90. Aux dires de ceux qui ont vu les deux, il aurait pas dû…


LARS VON TRIER - BREAKING THE WAVES (1996)

Un mélo ?
Oui, si on s’en tient à la plupart des définitions reconnues du terme. Sauf que quand c’est signé Lars Von Trier, faut prendre quelques précautions avec ce terme.
Même si le Von Trier des années 90 ne l’ouvre pas encore à tout bout de champ pour dire des conneries (ou pire), il est déjà perçu comme quelqu’un de « difficile ». Le Dogme dont il est la figure de proue ne présente pas des œuvres à se taper sur le bide tellement c’est drôle, et les trois-quatre films que Von Trier a réalisés jusque-là n’ont guère fait tinter les caisses enregistreuses du box-office. En 1996, Von Trier, c’est dans le meilleur des cas assimilé à du film d’auteur (très) chiant.
« Breaking the waves » marquera un tournant dans sa carrière, dans la mesure où il sera globalement bien noté par la critique et touchera le « grand public ». Il va aussi entamer une sorte de cycle pour son auteur qui va dès lors symétriquement alterner films « faciles » (« Breaking … », « Dancer in the dark »), avec des choses beaucoup plus austères, rêches et agaçantes, voire dérangeantes (« Les idiots », « Dogville »).
Von Trier, Skarsgard & Watson
« Breaking … » n’est pas vraiment une rupture par rapport au Dogme. L’image est jaune, baveuse, à chier, et le meilleur lecteur de Dvd n’y pourra rien (d’ailleurs le film n’existe pas en BluRay, à quoi servirait une telle version ?). C’est la plupart du temps (toujours ?) filmé caméra à l’épaule, et Von Trier n’hésite pas à donner le rôle principal à une totale inconnue (Emily Watson). 
L’histoire principale, beaucoup en auraient fait un tire-larmes vite oublié. Une jeune fille coincée s’entiche d’un ouvrier qui travaille sur une plate-forme de forage. Mariage expédié, découverte de l’amour physique, et le mari se ramasse un trépan sur la tête qui le laisse dans un très sale état. L’amour et la foi de sa femme le sauveront-ils ? Un scénar tout juste bon à faire du sous Douglas Sirk…
Seulement Von Trier (co-auteur du scénar) fait de quasiment tous les protagonistes du film des gens un peu (ou beaucoup) sur le qui-vive mental. Emily Watson / Bess est issue d’un milieu religieux très strict (des Ecossais calvinistes ou un truc du genre, en gros des Mormons européens), elle a fait quelques séjours en hôpital psy (peut-être à cause de la mort de son frère), vit sous la tutelle d’un grand-père obnubilé par la religion, d’une mère qui ne la comprend absolument pas, et d’une belle-sœur, infirmière, veuve, asexuée et poursuivie par un besoin permanent de rédemption et de salut des autres. Son mari Jan (le peu connu Stellan Skarsgard), se sert de son infirmité (plus ou moins tétraplégique) après l’accident pour exercer un contrôle mental total sur sa femme et par ses ordres ou ses suggestions scabreuses lui fait gravir un chemin de croix où alternent phases de mysticisme aigu et prostitution de plus en plus glauque. Les autres personnages (ils sont nombreux, le film dure plus de deux heures et demie), bien que tous rattachés à l’histoire principale, présentent tous des tares plus ou moins apparentes qui les empêcheront de lui donner une issue favorable.

Parce que « Breaking the waves » est un film noir dans le propos, qui fait se succéder les situations dérangeantes dans une intrigue dont l’issue se révèlera inéluctable. Il y a un côté tragédie antique dans « Breaking … », la plupart des personnages se tracent un destin, un mode de vie et n’en dévient pas quoi qu’il puisse arriver. Même si tous sont finalement beaucoup plus pathétiques et minables que grandioses. « Breaking the waves » est un mélo qui assassine le mélo. C’est aussi un pamphlet antireligieux féroce, avec la multiplication des scènes de « prière » d’une Bess à la dérive mentalement qui dans l’église se fait les questions et les réponses pour trouver un justificatif à ses choix et ses actions, croyant qu’elle est en train de dialoguer avec Dieu, avec les visions de cette communauté religieuse coupée du monde réel, perdue dans son patriarcat mystique (ils bannissent Bess puis la proclament maudite une fois morte, pensant à sauver leur âme plutôt que de voir la responsabilité qu’ils portent). Les gens « normaux », censés représenter l’élite ne valent pour Von Trier guère mieux. Ils sont ici représentés par le milieu hospitalier (les débuts de Von Trier ont souvent un rapport avec ce milieu, il a commencé avec une série télévisée « L’hôpital et ses fantômes »), où travaillent la belle-sœur de Bess (qui voit, devine, comprend mais se tait) et un jeune médecin, lâche plus souvent qu’à son tour et qui finit par se liquéfier devant le tribunal.
« Breaking the waves » pourrait être un film génial. Pour moi, il n’est que bon (ou très bon, on va pas chipoter…). C’est le parti-pris de Von Trier d’en faire et d’en montrer trop sans beaucoup de discernement qui finissent par gêner. Sans cesse sur le métier il remet son ouvrage, avec des scènes, des situations, qui reviennent sempiternellement comme un mantra. On a parfois envie de lui dire que ouais, bon, ça va, on avait compris où tu voulais en venir, t’es juste un peu lourd, là, maintenant. Le pire est pour moi la dernière bobine, où après bien plus de deux heures noires, on bascule tout à coup dans l’allégorie à deux balles, avec ce cadavre dérobé qu’on immerge et ces cloches qui se mettent à sonner tout là-haut dans le ciel …

Oh, Lars, t’avais des regrets, quelque chose à te faire pardonner par avance ? Quand on va dans le noir, on fait comme les personnages de ton film, on y va jusqu’au bout, on n’esquive pas, on ne cherche pas la porte  de sortie mystique …
Parce que Von Trier pouvait s’appuyer sur des acteurs qui bien que peu connus ou débutants y vont à fond. On sent tout cela, cette implication, ces scènes et mimiques mûrement répétées, malgré le côté technique dilettante dans la réalisation. Les deux femmes se taillent la part du lion et crèvent l’écran dans des rôles que pour faire simple on qualifiera de compliqués. Si Emily Watson a recueilli les suffrages, la peu connue et trop vite disparue Katrin Cartlidge (sa belle-sœur dans le film) est d’une justesse et d’une sobriété remarquables dans un rôle pourtant ingrat de femme effacée et introvertie.
Bizarrement, alors que le film n’est pas vraiment rock’n’roll ni par le fond ni par la forme, ce sont de grands classiques rock de la fin des 60’s – début 70’s qui rythment le début des chapitres de l’histoire, qui servent autant à présenter les « époques » que de servir de stations au chemin de croix de Bess. Rappelons qu’à l’origine, la musique extérieure était bannie par le Dogme, la bande sonore  d’un film ne devant comporter que bruits extérieurs et dialogues des acteurs. Dans « Breaking the waves », on peut entendre des oldies signées Procol Harum, Deep Purple ou Elton John …
Lars Von Trier donne avec ce film l’impression de devenir conventionnel. Ce qui au vu de ce qui suivra, n’était pas forcément l’effet escompté …

Du même sur ce blog :



MARCEL CAMUS - ORFEU NEGRO (1959)

Marcel et son Orchestre (de samba)
Pour être gentil, on dira que Marcel Camus est un cinéaste quelque peu oublié. Pourtant il doivent pas être très nombreux les Français a avoir cumulé Palme d’Or et Oscar du meilleur film étranger. Tout ça pour un même film, cet « Orfeu Negro », forcément son plus connu (au passage, son autre titre de « gloire », c’est d’avoir réalisé la série télé 60’s « Les faucheurs de marguerites »)
Marpessa Dawn & Marcel Camus
Autant de louanges et de récompenses a de quoi laisser songeur une fois qu’on l’a vu cet « Orfeu Negro ». Pas que ce soit un horrible nanar, mais bon, c’est pas l’imagination au pouvoir et l’enchantement à chaque plan. Camus est un cinéaste tout ce qu’il y a de conventionnel dans sa façon de filmer, classique à en devenir finalement assez ennuyeux, inutile de chercher un procédé narratif original, ou des mouvements savants de caméra. D’un autre côté, fallait aussi assurer un strict minimum, parce que quasiment tous les comédiens sont des amateurs, et logiquement, ils ne crèvent pas l’écran. Le scénario n’est pas d’une imagination folle, c’est tout bonnement l’histoire actualisée de la légende antique d’Orphée et d’Eurydice, strictement conforme à celle qui est racontée par les profs de Français ou d’Histoire dans les collèges. En fait, le seul trait de génie (et encore, on y reviendra), c’est de l’avoir transposée à Rio, pour l’ouverture du Carnaval.
On a donc droit à des décors naturels qui valent quand même le coup d’œil (même si sûrement questions d’autorisations, aucun des lieux mythiques de la ville genre Corcovado, Copacabana, Sambadrome, n’apparaît à l’écran, faut se rabattre sur une colline de favelas qui domine la ville et les plages), et toute une population bariolée qui fait office de figurants, avec au passage quelques gueules pittoresques ou comiques, censées représenter au mieux la gouaille et l’exubérance des quartiers pauvres. Revers de la médaille, on n’échappe pas au côté carte postale, les Brésiliens ne sont montrés que comme une bande de joyeux crétins perpétuellement en train de danser la samba. A tel point que les autorités du pays firent officiellement la grimace devant le film.
Orphée (Breno Mello) et Eurydice (Marpessa Dawn)
Ça donne quoi, au final ? Une impression assez mitigée, un film qui tient plus de la comédie musicale que du cinéma d’auteur, et n’a rien à voir avec le traitement mieux réussi du même mythe antique par Cocteau. Au crédit de Camus, une bonne perception de la lame de fond bossa nova qui allait redéfinir de fond en comble la musique brésilienne, et il fait se côtoyer sur la bande-son l’archi-convenue samba avec quelques titres d’un encore à peu-près inconnu, Antonio Carlos Jobim. Parenthèse, les salopiauds responsables de l’édition Dvd (Grayfilm SAS, collection Ciné Club, qualité d’image tout juste passable), ont trouvé malin de doubler lesdites chansons en français, seule langue disponible sur leur rondelle, alors que le film a été tourné en portugais. Fin de la parenthèse.
Les acteurs amateurs (sauf Marpessa Dawn, celle qui joue Eurydice, pas exactement une star, même Luc B. doit pas la connaître) ont l’air en totale roue libre, on dirait des footballeurs de Fluminense, Botafogo ou Flamengo. En fait, c’est ça qui les sauve, cette nonchalance décontractée, cette facilité qu’ils partagent avec les pousseurs de ballon locaux de se sortir élégamment de situations pourtant mal engagées. Cette naïveté démultiplie le côté poétique de l’histoire elle-même.

Pour moi, c’est la fin du film qui est la plus intéressante, parce que les deux premiers tiers, avec cette mort en collant sur lequel est peint un squelette ( Entwistle, le bassiste des Who s’accoutrait parfois de la sorte, y aurait-il un lien ?) perpétuellement en train de courser Eurydice au milieu des groupes de danseurs, on peut pas dire que ça génère des poussées d’adrénaline et un suspens insoutenable. C’est quand Orphée (pour l’occasion conducteur de tram, Eurydice étant une ingénue provinciale venue en ville pour le Carnaval) commence à rechercher sa bien-aimée morte que Camus change de registre. Là, tout à coup, le film devient plus caustique, plus militant. La descente aux Enfers d’Orphée s’effectue plutôt en montant par des ascenseurs vers les arcanes ultimes d’une administration pléthorique, croulant sous des montagnes de paperasses, et servie par une nuée d’employés certes pittoresques mais totalement inefficaces (pas étonnant que le gouvernement brésilien n’ait pas trop ri avec cet aspect-là également), à tel point qu’il ne retrouve trace de la morte que par le biais d’une cérémonie vaudou (ça aussi, ça fait un peu désordre dans un pays très catholique).
Amusant aussi, et ça aide quand même à faire passer la pilule de la fable antique recréée, quelques situations vaudevillesques (Orphée est sur le point de se marier à une putain de bombe latine, comme de bien entendu très jalouse, lorsqu’il rencontre Eurydice), et quelques gosses malicieux, espiègles et rêveurs qui renforcent le côté allégorique et poétique de la chose.

« Orfeu Negro », c’est quand même du divertissement familial de base. Même l’originalité de traitement du scénario n’est pas très novatrice ; il me semble, mais j’ai rien lu pour l’étayer, que beaucoup de choses ont été inspirées à Camus (aucun lien de parenté avec l’écrivain) par le « Carmen Jones » d’Otto Preminger sorti quelques années plus tôt…

Une bande-annonce bien soporifique ...

PEDRO ALMODOVAR - PARLE AVEC ELLE (2002)


La poésie selon Almodovar ...

« Parle avec elle » est un des films les plus subtils (le plus subtil ?) d’Almodovar. Un de ses plus basiques aussi. Un mélo de derrière les fagots, traité quasiment de façon « académique ».
Sauf un interlude en noir et blanc, film dans le film qui a fait débat, hommage au cinéma muet et aussi à « L’homme qui rétrécit » de Jack Arnold, avec notamment une scène qui voit un homme de quelques centimètres se glisser dans le sexe d’une femme. C’est pas choquant, de toutes façons mon degré de blasitude est tel qu’il en faut plus que çà pour m’émouvoir, c’est juste à mon sens un gros hors-sujet par rapport à l’histoire, et ça montre que c’est un fantasme récurent chez Almodovar (le plongeur-jouet qui explore l’entrejambe de Victoria Abril dans « Attache-moi »). Côté récurent et également hors-sujet par rapport à l’intrigue, un dialogue sur les curés (« si ce ne sont pas des violeurs, ce sont des pédophiles »), témoin d’une rancune-haine tenace que voue Almodovar au clergé, et qui trouvera son développement dans sa pelloche suivante « La mauvaise éducation ».
Les deux "couples" : Benigno & Alicia, Marco & Lydia
Pour le reste, ce film fut une bonne surprise pour beaucoup, Almodovar alignant à l’écran des personnages « vrais », qui ne surjouent pas (ce qu’il a souvent tendance à demander à ses acteurs), au service d’une histoire étonnante. Le choix du sujet est difficile, tout tourne autour de deux femmes qui à la suite d’accidents sont dans un état végétatif irréversible dans une clinique. Les deux personnages principaux sont deux hommes, l’un, Benigno est infirmier, l’autre, Marco est le compagnon d’une des deux femmes. La situation  est traitée avec beaucoup de justesse, en évitant tout misérabilisme lacrymal. En gros, c’est un film, pas un rallye télévisé genre Téléthon. Et quand par la suite, il sera question de viol sur une des deux femmes, là aussi, le ton adopté sera juste, en ne cherchant pas à jouer sur la facilité de gros effets provocateurs, et évitant d’instaurer l’atmosphère scabreuse dans laquelle beaucoup auraient fait sombrer leur histoire.
De nombreux flash-back, signalés par des intertitres à l’écran, nous montrent comment ces quatre personnages en sont arrivés là, et comment leurs destins vont se retrouver liés. Le personnage central, c’est Benigno, joué par un acteur peu connu, Javier Camara, venu du théâtre. D’ailleurs, les trois autres rôles principaux sont également tenus par des quasi-inconnus du grand public (Dario Grandinetti, Leonor Watling et Rosario Flores). C’est Benigno, infirmier a priori remarquable, mais personnage complexe, qui porte sur ses épaules tout le poids d’une existence secrète et renfermée. On pourrait craindre l’analyse psychologique tarabiscotée et plombante, mais Almodovar en montre ou en suggère juste assez pour que l’on puisse cerner le personnage, et « comprendre » ses actes.
En face de lui, les autres rôles sont sinon plus stéréotypés, du moins pas autant fouillés. Lydia, la femme torero détruite par son orgueil macho, son copain Marco, journaliste globe-trotter qui ne comprend pas que de toutes façons il allait la perdre, et Alicia, la danseuse fille de bonne famille. Il n’était pas utile de s’appesantir sur leur caractère, ils subissent tous plus ou moins (et les femmes par la force des choses, passant l’essentiel du film dans le coma) leur situation.
Evidemment, on peut à la fin se dire que cette histoire est trop folle pour être accrocheuse, beaucoup d’éléments du scénario apparaissant totalement invraisemblables. Mais Almodovar n’a pas voulu faire du Dickens ou du Zola revisité par Freud. Ce film n’est pas un fait divers sordide, c’est un long poème. Une poésie déconstruite et ce n’est pas un hasard que le film s’ouvre et se ferme sur deux extraits de ballet mis en scène par Pina Bausch, qui traite la danse comme Almodovar traite la poésie, en rompant pas mal de codes. C’est aussi une réflexion sur l’amour  qui peut faire perdre la raison. L’intrigue par son évolution est dérangeante, glauque, mais Almodovar a rendu une copie qui n’est pas oppressante, il se dégage une humanité, une empathie pour tous les personnages.
Les plus désespérés sont les chants les plus beaux …

A noter que ce film récent n’est pas disponible en Blu-Ray et que la version DVD est ultra-basique (quasiment aucun bonus).