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SHINYA TSUKAMOTO - TETSUO (1989)

Metal Machine Movie ...
« Tetsuo », y’a écrit en tellement grosses lettres partout « film culte » que ça en devient trop voyant, limite embarrassant.
De quoi retourne t-il ? Tout d’abord, et c’est difficile de ne pas le reconnaître, « Tetsuo » est un film différent. D’à peu près tout ce qui est paru jusque là, même s’il pioche allègrement dans des œuvres « classiques », en tout cas plus conventionnelles. « Tetsuo » est un des premiers témoignages filmés (quelques courts métrages auparavant) de Shinya Tsukamato, qui a vingt huit ans au moment où il commence le tournage. Tsukamoto vient de la pub, d’où un sens sinon inné mais du moins bien assimilé de l’image qui accroche.
Shinya Tsukamoto
Et là, question image qui accroche, il a placé la barre très haut Tsukamoto. C’est plus de l’accroche, c’est du choc frontal. Qui passe par des choix esthétiques radicaux. Un noir et blanc granuleux, tellement « léger » techniquement (rassurez-vous, c’est fait exprès) qu’on dirait un film des années 20. Un montage hystérique (« Tueurs-nés » on dirait quasiment du Bergman en comparaison), saccadé, rythmé le plus souvent par une techno épileptique (signée Chu Ishikawa, partenaire constant de Tsukamoto). Ce qui fait qu’au bout d’une heure et cinq minutes, générique compris, tout est bouclé.
Le scénario est à la fois simple, sinon simpliste. Dans un Tokyo plus ou moins futuriste, des humains se contaminent, se séduisent et s’exterminent en devenant des mutants mi chair mi ferraille. Le tout dans des décors d’appartements exigus, ou dans des chantiers délabrés de sites industriels. On pense parfois au premier film de Luc Besson « Le dernier combat » (le noir et blanc, les sites post apocalyptiques, les dialogues réduits au strict minimum). Sauf que ni Tsukamoto, ni son fan club ou les spécialistes de son œuvre, ne citent jamais ce film de Besson.
The Man Machine ...
Tsukamoto se réclame de Lynch (« Eraserhead » évidemment), du « Metropolis » de Fritz Lang (le type connaît ses classiques), de « Blade runner » de Ridley Scott, et du « Videodrome » de Cronenberg. Il aurait pu citer « Frankenstein » et ses multiples adaptations. La « fiancée » ( ? ) du « héros » ( ?)  car personne n’a de nom dans le scénario, on dirait la fiancée de Frankenstein dans le film du même nom de Whale. Mais il les enterre tous par le côté totalement destroy de son film. « Tetsuo » est hyper violent, tendance gore (la première scène, c’est un type qui s’entaille très profondément la cuisse pour s’y insérer une longue tige filetée, garantissant en plein cadre giclées de sang, chairs en décomposition et grouillement d’asticots).
Comme il faut tout bien ranger et étiqueter, on trouve un peu partout que « Tetsuo » est un des films fondateurs du cyberpunk, tiroir générique où l’on met tout et n’importe quoi (en musique, c’était les terrifiants pantins de Sigue Sigue Sputnik au milieu des 80’s, mais il y a du cyberpunk littéraire, plastique, filmographique, …). Pour moi, c’est une surenchère visuelle perpétuelle qui se dirige vers un final où se mélangent, mort, vie et résurrection sous la forme d’un combat métallique entre deux mutants (dont Tsukamoto, qui aime bien faire l’acteur dans ses films, même si dans « Tetsuo » c’est dû à un budget plus qu’étriqué) devenus amas de ferrailles et de câbles électrique divers (on pense à Alien, avec les membres qui sortent des membres).
Une petite pipe ?
Visuellement, c’est très fort (pas de fric pour les effets spéciaux, les plans sont tournés image par image, comme un dessin animé), avec des scènes chocs qui s’enchaînent à un rythme effréné. Une des plus mémorables est la bagarre – copulation, avec le sexe de la femme en forme d’un serpent à tête chercheuse (Alien again) qui finit par sodomiser l’homme, avant que le sexe de celui-ci se transforme en foret et éventre sa partenaire … Bizarre, vous avez dit bizarre ?
Perso, je trouve ce film original (c’est bien le moins), mais c’est pas vraiment mon truc (y’a aussi des références à la culture manga dont j’ignore tout et me contrefous complètement), je le trouve malgré sa durée réduite interminable, succession ininterrompue de délires psychotroniques qui me passent par-dessus la tête. A tel point que dans le coffret où le film est jumelé avec son remake-suite (il y aura quatre épisodes au total tous réalisés par Tsukamoto) en couleurs, je m’en suis prudemment tenu à ce premier volet et ne compte pas aller plus loin.
Etrangement, Tsukamoto que l’on voit dans les bonus du Dvd répondre à des questions de Jean-Pierre Dionnet (qui d’autre ?) est un type calme, poli, très rationnel et nullement extravagant dans ses propos alors que l’on s’attendrait à voir un excité intégral.
En fait, « Tetsuo », il durerait dix fois moins, on dirait un clip de Marylin Manson… C’est dire que pour moi on arrive assez vite aux limites du truc … 



SCOTT WALKER - SCOTT 4 (1969)

Walker on the wild side ?
Noel Scott Engel (puisque c’est son vrai nom), c’est un cas d’école dans le rock. L’archétype du bonhomme qui a fait tout ce qui était en son pouvoir pour saborder sa carrière. Et comme il était doué, il a réussi cet auto-sabotage méthodique.
Au début, dans les mid-sixties, il est un des trois Walker Brothers. Aucun des trois ne s’appelle Walker et bien entendu ils ne sont pas frères. Juste un groupe monté par le music-business américain en réponse à la British Invasion. Dans cette politique protectionniste et un brin nationaliste (on va pas se faire bouffer par les Anglais, on va pousser nos talents, leur faire vendre du disque), beaucoup d’appelés, peu d’élus. Les Walker Brothers seront parmi les rares à avoir des hits, et mieux, à vendre du disque en Angleterre. Mais ce genre d’icônes bubblegum ne dure qu’un temps, et de toute façon, à partir de 1967, les States allaient livrer au monde une multitude de groupes majeurs. Exit donc les faux frangins Walker. Scott Walker gardera son pseudo, et s’exilera en Angleterre.

Très vite, il sortira des disques solo (à succès), bêtement numérotés, mais très exigeants artistiquement, bien loin de ses premiers succès. Particularité des trois premiers (excellents, même si le « 3 » est en deçà des deux autres), ils comportent chacun plusieurs adaptations de titres de Jacques Brel. Ce qui confère à Scott Walker une aura toute particulière. Brel, les Anglais le connaissent pas ou s’en tapent, ce qui revient au même. Cet acharnement de Walker sur les titres du Belge le fera passer, en plus d’un exilé, pour un excentrique. Depuis, ses débuts en solo ont été cité par plein de gens assez disparates (de Radiohead à Pulp, en passant par Nick Cave et Alex Tuner, liste non exhaustive). Mais surtout, en cette fin des années 60, Walker a comme fan un jeune mod (David Jones, qui prendra bientôt le pseudo de David Bowie) bien déterminé à se faire un nom dans le rock, qui ira jusqu’à reprendre lorsqu’il aura atteint la gloire des titres de Brel et imitera Walker dans sa façon de chanter dans les graves.
Problème, Walker n’en a rien à foutre de ses fans et cette mini-reconnaissance l’agace. Il ne veut pas du succès, juste n’en faire qu’à sa tête. « Scott 4 » va rompre avec les trois précédents et entrouvrir la porte d’une des carrières et des musiques les plus étranges qui soient.
Dans « Scott 4 » plus de reprises de Brel. Les dix titres sont signés Scott Engel. Par contre, tant sur le livret du Cd que dans les recoins du Net, rien sur les types qui jouent avec lui. Et pourtant, même si « Scott 4 » est un disque sobre, limite austère, il n’est pas minimaliste. Derrière le chanteur, il y a souvent une formation rock classique, à laquelle se rajoutent pianos, section de cuivres, de cordes, … qui font passer l’aspect « rock » au second plan. S’il faut à tout prix situer Walker par rapport à ses contemporains, je dirais qu’il est quelque part du côté de Nick Drake et de Tim Buckley, tant musicalement (ce sens des mélodies, des arrangements « compliqués ») qu’intellectuellement (rien à foutre du succès). D’ailleurs, on se retrouvait dans la pochette intérieure avec la photo et une citation prise de tête de Camus sur l’Art. Pas vraiment destiné à l’amateur de Canned Heat, d’entrée …

Et le premier titre a de quoi faire détaler le rocker de base. « The seventh seal » qu’il s’appelle. Ben oui, comme le film de Bergmann dont il est inspiré. Ouais, Bergmann, « Le septième sceau », Max von Sydow qui joue aux échecs avec la Mort, ça devait laisser perplexe les fans de Creedence à l’époque. D’ailleurs, c’est plus un poème mis en musique qu’une chanson, et ce qu’on remarque d’entrée, c’est cette trompette qui mène la danse (macabre). A priori repoussant mais très beau titre. De la musique intello ? Non, même pas, tout semble couler de source sur ce disque, tout semble évident. Il y a un gros boulot d’écriture et de production, rien de grinçant pour l’oreille, au contraire (et c’est à peu prés la dernière fois chez Scott Walker, la suite de sa carrière sera pour le moins déstabilisante et hermétique).
Autre titre qui a beaucoup fait jaser, « The old man’s back again (dedicated to the neo-stalinist regime) », inspiré par les chars russes matant le Printemps de Prague (le old man, c’est à peu près évident qu’il s’agit de Staline). Chanson « lyrique » (comme beaucoup dans ce disque), et pas la meilleure idée pour se faire des amis communistes. De toute façon, cocos ou pas, il s’en fera pas trop d’amis, Scott Walker avec cette rondelle. Dommage, avec une voix pareille (« Angels of ashes »), des arrangements de violons (« On your own again ») ou de cordes (« Hero of the war »), des ballades pour chialer dans sa bière (« Duchess »), Walker livre un disque majuscule, hors des sentiers battus et rebattus du rock « traditionnel ». C’est finalement et logiquement le titre où la guitare électrique est mise en avant (« Get behind me », soul limite pompière) qui fait hors sujet.

Scott Walker avait tout lieu d’être satisfait de ce « Scott 4 ». Il venait de ruiner sa carrière commerciale. C’est exactement ce qu’il voulait. Mais quel beau sabordage …


KIM FOWLEY - OUTRAGEOUS (1968)

Grand Corps Malade ...
Grand Corps parce que Fowley mesurait une paire de mètres, et Malade, ben, parce qu’il était … comment dire … différent ? Affabulateur, mythomane, metteur en scène de sa propre histoire. Fowley a toujours grouilloté dans le milieu du music business, et on retrouve son nom associé à une multitude de plus ou moins arnaques plus ou moins foireuses. Son plus haut fait d’armes étant sans conteste la création et le management du groupe de gamines délurées The Runaways, ayant généré son lot de ragots scabreux invérifiables …

A titre personnel, son premier (et plus célèbre ?) fait d’armes est le single « The Trip », un des « classiques » du rock garage américain des 60’s, qu’on retrouve dans la version expended des 4 Cds « Nuggets ». Et dans sa longue litanie de disques solo, régulièrement cité comme ses meilleurs le glam « International Heroes » et ce « Outrageous ».
Qui ma foi porte bien son nom, tant il constitue quasiment de bout en bout une agression auriculaire spectaculaire. Peu de disques sonnent autant bâclés et barrés, dans une époque (la fin des sixties) pourtant peu avare en azimutés intégraux. Mélomanes, passez votre chemin, « Outrageous » n’est pas pour vous. Avec de l’imagination (beaucoup) et de la mauvaise foi (beaucoup), on peut voir dans ces quarante minutes les signes annonciateurs de la provocation et du minimalisme rentre-dedans qui allaient faire la réputation du punk.
« Outrageous » est d’une sauvagerie troublante. Troublante parce que jamais on n’a l’impression que c’est juste de l’entertainment. Non, c’est toujours empreint d’une folie très sérieuse. Adossé à un boucan que l’on sent quand même improvisé, Fowley montre qu’il est capable de tout, sauf de chanter à peu près correctement. Il alterne déclamations, cris, hurlements et autres borborygmes avec une obstination qui finit par forcer le respect. Il n’est dès lors pas surprenant que les Sonic Youth des débuts (dans leur période concerto pour scie circulaire donc) aient repris « Bubble gum » un des titres de ce « Outrageous ».

Et encore « Bubble gum » est un des rares titres « accessibles » du disque, bien qu’il n’ait que très peu à voir avec le genre musical du même nom, alors en vogue à l’époque. Autres titres que l’on peut glisser dans la playlist de l’iPod (s’il reste beaucoup de place), l’instrumental garage « Hide and seek » et l’étonnant dans tel contexte « Barefoot country boy ». Ce dernier morceau est un décalque inattendu du Chuck Berry style, avec quelques sonorités qui annoncent le glam (des similitudes certaines avec le « Round and round » de Bowie-Ziggy un lustre plus tard), avant que ce titre s’achève dans une bouillasse sonore bien raccord avec le reste …
Fowley a traîné un temps avec Zappa dans la période Mothers « Freak-Out ! » du moustachu. Il a sans doute rencontré ou au moins écouté le grand pote à Zappa Captain Beefheart parce que les similitudes avec le concasseur de blues sont nombreuses. Tous ces titres en roue libre, aux textes apparemment improvisés déclamés, c’est assez voisin du « Trout Mask Replica » du Captain (sa masterpiece, qu’il convient d’aborder avec précaution et dont on ne ressort pas indemne de l’écoute, si tant est qu’on arrive  au bout …). Du Beefheart, on en retrouve l’ADN dans des titres comme « Inner space discovery » ou le medley final « Up » - « Caught in the middle » - « Down » - «  California Hayride » (même si dans ce fatras sonique apparaissent aussi allusions à James Brown (« Up »), aux Doors dans « Down » avec ses ruminations sur les « black niggers » (?) et l’invasion de l’Amérique par les Chinois (??).

Alors qu’au début du disque, un Fowley lubrique, « Animal man » et ses râles d’amours bestiales comme un « Whole lotta love » des cavernes, ou un « Wildlife » lui aussi beefheartien, laissent transparaître des sous-entendus sexuels explicites pas toujours du meilleur goût (voir la pochette du disque suivant (« Good Clean Fun » avec Fowley au milieu d’enfants que les parents auraient pas du laisser traîner, et la photo intérieure très « Ring » avant l’heure, en tout cas un vaste chantier pour les psy …).
Mais pour tout dérangé qu’il soit, Fowley a parfois la main heureuse. Dans le backing band de circonstance qui l’accompagne, figure en bonne place (guitare, composition et arrangements de quelques titres) Mars Bonfire, celui-là même qui a écrit pour Steppenwolf leur hymne définitif (et celui de tous les motards) le légendaire « Born to be wild ».
« Outrageous » fait donc partie des disques « difficiles », réservés à un public « averti ». Remarquable plutôt par son extrémisme sonore que par les titres qu’on fredonne au réveil. Un disque pour curieux, qui s’est évidemment peu vendu, n’a pas été très souvent réédité et que l’on trouve donc au prix fort en vinyle d’occase et pas vraiment à prix d’ami en Cd (couplé avec « Good clean fun », un peu plus accessible et donc tout à fait quelconque).

« Outrageous » est une expérience assez déstabilisante. Un des prototypes des milliards de disques « sauvages » à venir …


KING GIZZARD & THE LIZARD WIZARD - PAPER MACHE DREAM BALLOON (2015)

Etonnant ...
Cette bande pléthorique d’Australiens azimutés s’était signalée à l’attention de ses semblables l’année dernière avec le déglingué « I’m in your mind fuzz », tout un programme en soi et ode à la saturation répétitive (mais pas que). Arrivés à un tel point de non-retour sonore, on voyait pas très bien où le leader Stu McKenzie pourrait amener sa troupe (en HP ? au cimetière ?).
King Gizzard & The Lizard Wizard 2015
Bon, apparemment, ils doivent moins se défoncer que ce que ce disque laissait supposer, parce qu’ils sont encore là, et en état de marche … les plus ronchons diront qu’ils ont mis de l’eau dans leur shilom et ils auront raison. Ceci étant, on a également vite fait le tour des gimmicks à gratte saturée version psyché. Non, là, les King Machin ont fait un truc pour le moins inattendu. Un disque entier plein de chanson(nette)s de folk peinturluré (tendance late 60’s, parce que chez ces gens-là, Monsieur, on ne change pas de période de référence comme on change d’avis sur une vague question de déchéance de nationalité, y’a des principes dans la vie, et les Magiciens Bidule en ont).
Curieusement (enfin, pas tant que ça, y’a du talent chez ces types ou du moins chez leur leader), le résultat ne sonne pas aussi pénible que Devendra Chose ou le Tyrannosaurus Rex du Bolan des débuts. Pas non plus aussi casse-burnes que du Jethro Tull … Eh, pourquoi il cite Jethro Tull, ce con, se demandent mes légions de lecteurs assidus. Ben figurez-vous mes agneaux que le Stuart McKenzie dont au sujet duquel j’ai causé plus haut a appris à jouer de la putain de flûte et même s’il en fout partout, l’utilise d’une façon moins gavante que le héron éleveur de saumons Ian Anderson … pourquoi le héron se demandent etc etc …oh putain, faites chier, z’avez qu’à mater un Dvd des Jette-Rotules et vous comprendrez. Et n’allez pas croire que j’ai quelque chose contre Jethro Tull, non, pas du tout, c’est juste nul, mais je m’en tape, faut bien que les tocards aussi vivent, hein …
Quatre guitares, deux batteries, qui dit mieux ?
Bon, revenons à nos kangourous. Qui avec ce « Paper … » ont sorti un disque totalement bordélique. Et aussi totalement bien propre sur lui. Me demandez pas comment ils ont fait, le tout est qu’ils y sont arrivés. Tu t’attends à les voir se ramasser, et puis, tous leurs trucs brinquebalants, entre j’menfoutisme potache et traits de génie, tiennent étonnamment bien la route. Vous savez à qui ils me font penser ? Vous vous en foutez mais je vous le dis quand même. Ben à son Altesse Sérénissime, le nabot de Minneapolis, Prince himself dans les années 80 (ses meilleures), où il gambadait en toute nonchalance et décontraction de styles en styles au gré d’une poignée d’albums totalement différents et réussis (et pas seulement « Around the world … » son disque psyché à lui).
Et comme Prince, y’en a un (McKenzie ?) qui chante (sont plusieurs à se relayer au micro chez les King Machin) avec une voix de fausset, à laquelle il faut se faire, je veux bien vous l’accorder. Mais je m’égare. Non, en fait, je sais pas trop quoi raconter sur ce skeud.
Il est excellent, c’est tout. Avec des trucs très forts comme « Bone » (pop sous substances), « Paper Mache … » le titre (on dirait un inédit des Zombies), la gigue sautillante de « Cold cadaver » ( ? ) avec ses faux airs de rengaine à la Robert Palmer (« Everyday kinda people » ce genre), une sorte de rhythm’n’blues avec un jeu de piano très Jerry Lee lewis (« NGRI Bloodstain »), une ballade éternelle (« Most of what I like ») qui met les deux (oui, deux et pas dans le même genre que chez les foutus frangins Allman) batteurs en évidence. Jusqu’à un boogie (« The bitter boogie »), avec son riff dérivé de celui de « La Grange » donc quelque part de John Lee Hooker et sa séquence d’harmonica qui font penser à un bon titre de Canned Heat (si, ils en ont faits, faut pas s’arrêter à leurs statusquonneries de vingt minutes).

Evidemment, « Paper … » est pas en tête de gondole dans le Leclerc du coin. C’est pas non plus le disque du siècle. Mais c’est beaucoup mieux que … beaucoup de choses en fait …

Des mêmes sur ce blog :

BRIAN ENO - BEFORE AND AFTER SCIENCE (1977)

Les bécanes à Eno ...
Brian Eno, comme il l’a répété pendant des siècles, c’est un non-musicien… qui a quand même sorti des milliards de disques, que ce soit sous son nom propre ou avec plein d’autres. Eno, c’est un cérébral, limite gourou, un type qui a élaboré des théories tellement compliquées sur la musique que si t’as pas fait Sciences Po, l’ENA et HEC à la suite, tu peux rien comprendre. En d’autres termes, si t’es fan de Status Quo et que tu vois le nom d’Eno sur une pochette de disques, tu passes ton chemin …
Ceci posé, il n’en reste pas moins que cette grande asperge au crâne dégarni (à vingt cinq ans, en pleine vague glam-rock, ça jette un froid, … comment ça, c’est mesquin de flinguer sur le physique, et alors je fais ce que je veux, non mais …) a eu par moments quelques inspirations assez étonnantes et que dans l’ensemble de son œuvre, y’a tout de même quelques trucs pas dégueu … dont ce « Before and after science ».
Brian Eno, adepte du bodybuilding ?
Un disque paru en 1977, et on s’en doute, personne a songé à lui coller un sticker « punk music ». Brian Eno fait tout son possible pour ne pas être à la mode, ce qui ne l’empêchera pas d’être cité comme le gourou sonore de plein d’avant-gardistes, allez comprendre.
Avec son nom qui fleure bon l’aristocratie consanguine (il est né le divin enfant affublé du patronyme de – on ne rit pas et on prend bien son souffle – Brian Peter George St. John le Baptiste de la Salle Eno), il a commencé à se faire remarquer avec Roxy Music (vu sa calvitie, c’était lui le plus exubérant niveau fringues dans un groupe où personne n’essayait de passer inaperçu), bidouillant force synthés. Très vite (à partir du second album) il a commencé à faire son Clapton (what ? nous avons du succès ? je me casse …) et a quitté le monde du glam pour s’acoquiner avec quelques types chelous réputés pour leurs théories musicales absconses (pote-type de Eno, Robert Fripp, le mathématicien de la guitare furieuse). Curieusement, les premiers disques de Eno sont assez faciles d’accès, et perso je les trouve moins aventureux, moins « bizarres » que ceux de Roxy auquel il a participé.
Plus gros coup de Eno dans la seconde moitié des 70’s : la collaboration avec Bowie pour ce que l’on appellera la trilogie berlinoise de l’ex Ziggy. En étant en studio aux côtés de Bowie, Eno voit sa « célébrité » et sa reconnaissance faire un bond prodigieux vers l’avant. Et ce « Before and after science » devient de fait un disque « attendu » et écouté, disséqué. Les spécialistes de Brian Peter George etc … affirment même qu’il fait partie de ses meilleurs, voire que c’est sa masterpiece. C’est en tout cas dans sa discographie personnelle la fin de sa période dite « pop », avant celle dite « ambient ».
« Before and after science » est aussi un disque très people. Manque juste Bowie, occupé à sortir Iggy Pop des hôpitaux psychiatres où a pris l’habitude de séjourner l’ancien Stooge, pour le traîner dans les studios Hansa et lui faire enregistrer des disques. Parce y’a du beau monde (enfin, quelques relous aussi) aux crédits de « Before … ». Dans le désordre, on y trouve Jaki Liebezeit, le métronome tambourineur de Can, Manzanera de Roxy, Fripp pour un solo évidemment déstructuré (sur « King’s lead hat »), les deux types aux blazes de légionnaires romains du groupe de krautrock Cluster (Roedelius et Moebius). Aussi quelques boulets, genre l’inénarrable Phil Collins ou le guitareux jazz d’avant-garde Fred Frith (qui finira par échouer avec John Zorn, no comment …). Eno se réservant les parties chantées de sa voix douce, et tout ce que la création a pu accoucher de synthés, claviers et autres pianos.
Brian Eno, adepte du body painting ?
Evidemment, le résultat est notablement différent des classiques d’Howlin’ Wolf. Malgré le casting pléthorique, c’est une certaine forme d’économie qui prévaut dans tous les titres qui peuvent se partager dans deux grandes familles : d’une part des morceaux de format très pop, très mélodiques, et un peu à l’opposé des plages plus « compliquées » aux sonorités aventureuses, expérimentales. Assez curieusement, alors que Eno est perçu comme un type dont on s’inspire, c’est l’influence du premier disque des Talking Heads qui apparaît parfois (dans les schémas rythmiques, la façon d’aborder le chant), flagrant sur « No one receiving ». D’ailleurs, Eno deviendra vite la Yoko Ono de David Byrne, avec pour les Talking Heads le même résultat que pour les Beatles (le split).
Bon, comme moi j’suis pas un avant-gardiste, ma préférence va largement aux belles mélodies déprimées (« Here he comes », « Backwater » et son clone « By this river »), même si des choses comme le rock’n’roll pour trisomiques de « King’s lead hat », « Julie with … » et son atmosphère la tête dans le sac au fond du puits, ou « Spider and I » (qui permet de comprendre où les U2 – produits par Eno – sont allés chercher les ambiances d’hymnes funèbres de certaines plages de « Joshua tree ») valent aussi le détour.

Un disque somme toute bien accessible, pas forcément réservé à « l’élite » …


KING GIZZARD & THE LIZARD WIZARD - I'M IN YOUR MIND FUZZ (2014)

A fond ...
Des cramés, des vrais … Dotés du nom de groupe le plus improbable depuis … Zodiac Mindwarp &The Love Reaction au moins. Les King Gizzard sont une famille nombreuse de déjantés (sept, dont deux batteurs, just like l’Airplane, l’Allman Bros, et dans leur cas, surtout les Warlocks, deux ou trois guitaristes et un harmoniciste à plein temps).
Les King Gizzard ne font pas dans l’avant-garde. Comme une palanquée de groupe actuels, ils donnent dans le heavy psyché 60’s. Mais autant on devine chez les autres une application à faire comme si, laissant le plus souvent l’impression de fonctionnaires copistes du rock, avec les King Gizzard il se passe quelque chose. On sent qu’ils font pas semblant, sont dans le truc à fond. Il y a dans ce groupe un jusqu’auboutisme impressionnant, une force de frappe peu commune. Peut-être parce qu’ils sont Australiens, pays-continent fournisseur de rudes soudards électriques depuis des décennies.

Quand les King Gizzard accélèrent, ils enterrent tous les fils de Blue Cheer de la création et rivalisent en sauvagerie et puissance avec Mötorhead, rien que ça … Suffit d’écouter les quatre titres enchaînés du début qui donnent une suite d’une lourdeur chronique, infimes variations d’un même martèlement oppressif de guitares et de batteries de plus de dix minutes. Ou comment pousser jusqu’à la démesure un gimmick de plomb en fusion …
King Gizzard se pose clairement lors de cette intro tous potards sur onze comme l’héritier de tous ces groupes pour motards from hell, dans la droite filiation de Steppenwolf, Hawkwind ou des déjà cités Blue Cheer et Mötorhead. Défoncés jusqu’à l’os, mâchoires crispées, cuirs noirs crasseux et volume sonore maximum. Petites filles s’abstenir.
Ouais mais voilà, ils sont tellement rétamés que tout à coup ils passent à autre chose, une folkerie glam très T.Rex, un peu déviante quand même, comme si on avait passé une camisole de force à Marc Bolan (« Empty »). Et quand le Roi Gésier et ses Sauriens Magiques donnent dans la « chanson » (parce que la chansonnette de ces types sonne quand même plutôt bizarre, si vous voyez ce que je veux dire …) psyché, c’est du côté des plus cintrés qu’ils vont piocher. Comme le bouffeur de space cakes Barrett, et leur « Hot water » a des faux airs du « Pow R Toc H » sur le premier Floyd. On peut dès lors s’attendre à tout, et même au pire, parce que c’est bien connu, l’acide, ça fait aussi des trous dans le cerveau. La seconde partie du disque est plus irrégulière, plus en roue libre, avec dans une paire des titres intitulés comme « jams ». On n’est pas exactement chez Cream, les Allman ou Gov’t n Mule, on se situe plutôt du côté de l’enfonçage de clous que de celui de la longue démonstration instrumentale.
Un hommage au 3ème Velvet ? Ou la grosse fatigue ?
Le titre le plus « facile » (tout est relatif avec ces zozos), c’est le dernier « Her & I (Slow Jam II) », qui fait assez penser aux rivages abordés live par le Captain Trip Garcia du Dead. En tout cas rien à voir avec la « Slow Jam I » sorte de reggae (si, si) seulement envisageable après combustion journalière de quelques dizaines de joints, et de ce fait le titre le plus cool (au sens Peter « Legalize it »Tosh du terme) du disque.
Restent pour avoir fait un tour d’horizon complet deux titres, dont l’un leur vaudra à n’en pas douter une comparaison facile mais justifiée avec les 13th Floor Elevators du dément Roky Erickson, la sunshine pop-rock from hell de « Satan speeds up ». Quant à l’autre, pour moi le meilleur et le plus original de cette galette, « Am I in heaven » (décidément, ils voyagent beaucoup dans les limbes), il taquine la country comme le Beck des débuts. Sauf qu’ici, on dirait « Loser » repris par Sepultura (un peu de plouc music et beaucoup de boucan).
A mon avis, faut en profiter de ces King Gizzard. Et vite. Je vois pas comment, arrivés à ce stade de décomposition physique et cérébrale, ils pourraient continuer longtemps. D’autant qu’ils semblent totalement dépendre (toutes les compos, et une foultitude d’instruments) d’un certain Stu MacKenzie. Au vu de la musique qu’il compose, le gars doit être à la limite de l’auto-combustion, genre batteur de Spinal Tap.

Disque du grand n’importe quoi essentiel de l’hiver…



Des mêmes sur ce blog :




JAD WIO - FLEUR DE METAL (1992)

Fleur du Mâle ?
Jad Wio est un groupe à part dans l’assez triste panorama du rock français. En même temps nostalgique et avant-gardiste, ne se rattachant à l’Hexagone que par un méticuleux travail sur les textes. Mais là, on est très loin du slogan chanté. Plus proche en fait des poètes symbolistes (Mallarmé, Apollinaire, Lautréamont, …), les paroles de Jad Wio, mixées « à l’anglaise » (c’est-à-dire pas mises en avant, on n’est pas chez Renaud ou Aznavour, thanks God), sont chiadées, ciselées, abordant parfois des thématiques chères à Gainsbourg comme l’addiction sexuelle mise en rimes. Pas un hasard si le premier titre (« Bienvenue ») fait beaucoup penser par sa diction et son rythme musical à « Melody Nelson » ou « L’Homme à tête de chou ». Pas de hasard non plus s’ils reprennent dans une version quasi méconnaissable le « Contact » composé par Gainsbourg pour Bardot. Faut aussi préciser que la production est assurée par Bertrand Burgalat, autre esthète sonore et littéraire, qui signe pratiquement là ses débuts derrière les consoles. Et ceux qui trouvent que pas mal de choses ressemblent des années avant au premier disque de Air n’ont pas tout à fait tort.
Bortek & K-Bye
Mais Jad Wio ont un terrain de jeux beaucoup plus vaste. Les deux piliers de l’édifice, le chanteur Denis Bortek et le guitariste K-Bye font aussi une petite fixette sur le glam-rock, ou plus exactement sur sa frange dite « décadente », représentée en des temps immémoriaux par des gens comme Bowie Stardust ou Ferry Music. Les Jad Wio poussant le bouchon aussi loin qu’il se peut (ou qu’ils peuvent financièrement se le permettre) lors de concerts-évènements où ils apparaissent fortement grimés dans une mise en scène théâtralisée parfois jusqu’à l’outrance.
Jad Wio, ce qui saute aux oreilles, c’est la voix et la guitare. La voix exsude tour à tour comme très peu y sont arrivés, sensualité, stupre, perversion. Jamais démonstrative (Bortek est pourtant un grand chanteur), parfois s’alanguissant dans le talk-over, ailleurs entraînant les titres dans une sarabande lubrique. La guitare n’écrase pas tout, des pans entiers de morceaux s’en passent mais quand elle surgit, elle se fait remarquer par son originalité et son inventivité, et ses apparitions parfois fugaces mais qui s’incrustent grave dans les oreilles ne sont pas sans rappeler les interventions de Robert Fripp dans le « Scary Monsters » de Bowie.
Le seul reproche qu’on puisse faire à « Fleur de métal » est de partir dans tellement de directions qu’on finit par ne plus très bien s’y retrouver, on vadrouille de classic glam T-Rexien (« Fleur de métal » le morceau), à une reprise plutôt funky de la légende mod française des 60’s Ronnie Bird (« SOS Mesdemoiselles »), à de la pop synthétique sous forte influence Taxi Girl – Elli & Jacno (« Automate » qui évoque un étrange jeu de séduction entre un homme et une machine, texte assez proche dans l’esprit de celui de « In every dream home a heartache » de Roxy Music, dans lequel Ferry faisait une déclaration d’amour à une poupée gonflable), à des mini-jams funky (« Le beatnik de l’espace ») qui rendent vaines l’écoute du piteux Sinclair, voire à des choses qui s’apparentent à ce qu’on l’on appellera bientôt le trip-hop (« Tsé-tsé », chanson d’amour à – forcément – une mouche), pour finir carrément jazzy (« Mystère »). Et les textes ne donnent guère de pistes, les mots ne sont parfois là que pour leur sonorité, d’autres fois on nage dans des concepts ésotériques relativement fumeux (le trip Bowie-Ziggy du « Beatnik … », l’imaginaire du Ridley Scott de « Blade runner », …)

« Fleur de métal », comme à peu prés tout ce qu’a produit Jad Wio est assez déroutant, mais d’une beauté formelle assez peu atteinte par des groupes de par ici …

Des mêmes sur ce blog :

TOM WAITS - RAIN DOGS (1985)

Encore plus près des étoiles ...
Tom Waits, parvenu à un âge canonique (c’est pas faute d’avoir essayé de mourir jeune et alcoolique) continue de sortir des disques plus ou moins intéressants. Et tous sont jugés et jaugés à l’aune d’un seul, ce « Rain dogs ». C’est peu de dire que c’est son meilleur, il est tellement excellent qu’il déborde très largement le cadre de son auteur, et de la musique que l’on y associe.
Parce que jusqu’au début des années 80, Tom Waits était un branquignol sympathique, mais pas vraiment un type sur les disques desquels on se précipitait, de quelque chapelle musicale qu’on vienne. Quand en 1985 paraît « Rain dogs », le Tom a plus d’une demi-douzaine de skeuds derrière lui, remplis à ras-bord de piano-bar déglingué et d’histoires plus ou moins extraordinaires et confondantes des gens de l’Amérique d’en bas, servies par une voix rocailleuse de pochetron. Le changement était déjà notable avec le précédent « Swordfishtrombones » dans lequel l’horizon de Waits s’élargissait considérablement. Rien à côté du pas de géant musical que représente « Rain dogs ».
Tom Waits, c’est un personnage presque caricatural, en tout cas une « gueule » (nombreux seront les réalisateurs qui auront recours à lui pour des rôles de types barrés, grandes asperges dégingandés aux prises avec un monde qui manifestement n’est pas fait pour eux). Un personnage jarmuschien avant que le peroxydé n’en fasse un de ses acteurs fétiches (jusque là, Waits n’avait eu que de petites apparitions chez Coppola). Tom Waits, c’est le pilier de bar, poivrot ronchon qui marmonne des histoires de comptoir racontées par des types de passage aussi bourrés que lui. Avec son éternel regard de type mal réveillé, sa longue silhouette, ses tenues chic dans les années 30, portées débraillées, sa barbichette et son galure élimé … Sa musique lui ressemble. Comme une discussion d’ivrogne, elle passe du coq à l’âne sans crier gare, elle cultive la nostalgie du « c’était mieux avant », elle se nourrit de peu, toujours titubante, bancale, …
Jusque là, Tom Waits se prenait dans le meilleur des cas pour un Nino Rota jazzy, maintenant il est un Captain Beefheart qui se la pèterait pas grand artiste, plutôt une épave des bas-fonds et des rades miteux de L.A. Le Tom Waits du milieu des 80’s n’a rien de moderne musicalement, mais sa façon de s’approprier et de traiter les sons qu’il aborde donne un rendu totalement neuf. Il faut être un peu plus que malin, c’est-à-dire avoir du talent pour pas se ringardiser avec des lamentos d’accordéon, des pickings de banjo, des extrapolations à partir de rythmes de polka, de valse ou de tango … Tous ces vieux machins ringards ne servent que de base à ses titres, Waits les emmène dans une autre dimension. Son monde sonore à lui est hésitant, titubant, à la limite de l’équilibre et du naufrage dans le n’importe quoi. Aussi baroque et lyrique, mais du baroque et du lyrique au ras du zinc de comptoir, on n’a pas de ces funestes envolée qui sont le fonds de commerce de, au hasard, Arcade Fire.
Tom Waits by Anton Corbijn
Avec « Rain dogs », Tom Waits n’y va pas de main-morte. Il dégaine en un peu plus de cinquante minutes dix-neuf titres sans fausse note, sans faute de goût. Bon, si, en chipotant, on peut dire que « 9th & Hennepin », parlé et pas chanté sur fond jazzy d’avant-garde est la seule concession à « l’ancien » Tom Waits et le plus dispensable du lot. Mais le reste, on peut y aller les yeux fermés. Et les oreilles grandes ouvertes. Faut juste être attentif, s’imprégner, se laisser infuser par ces morceaux minimalistes et dissemblables qui réussissent malgré tout à former un tout cohérent. En fait, Tom Waits a su créer un monde sonore inédit.
En partant de choses connues (du blues, de la country, du folk, du rock, …), avec une économie de moyens qui force le respect. Pour faire un blues rustique et râpeux (Gun Street girl »), pas besoin de s’appeler Clapton et d’un backing band pléthorique, un banjo, une basse et quelques percussions ça le fait aussi, et bien mieux … S’il faut faire du rentre-dedans sans des dizaines de pistes d’overdubs, faut juste aller à l’essentiel et savoir s’entourer. Et pour « Rain dogs », Waits s’est acoquiné avec rien moins que le Master of Riffs Keith Richards (sans doute croisé dans quelque bar un soir de biture) pour trois titres. Qui pour situer sont les trois meilleurs de Keith R. durant les 80’s (oui, je sais, dans les 80’s, les Stones sortaient aussi des disques, mais … sérieusement, vous les avez écoutés ?), « Big black Mariah », entre rhythm’n’blues et boogie, « Union Square » rock typiquement stonien (on le jurerait pompé sur « Neighbhoors », présent sur « Tattoo you »), « Blind love », country-rock gramparsonien avec backing vocaux à bout de souffle du Keith. Pour clore le chapitre Stones-Richards de l’affaire, il convient de noter « Hang down your head », ballade asthmatique à la Keith Richards mais sans cette fois-ci sans lui.
Tom Waits & Keith Richards
Mais la grande majorité des titres n’ont rien à voir avec les Stones et peu avec le rock au sens large. Il faut entendre le Farfisa azimuté sur fond de brouhaha de fête foraine de « Cemetary polka », l’espèce de tango « Rain dogs » et sa fanfare de manouches bourrés qui en disent autant que l’intégrale sonore de Kusturica, Beirut et autres tenants de la tzigane touch. Il faut apprécier pour ce qu’il est, juste un décalque direct, le seul du disque dans cette veine-là du Captain Beefheart (même voix, même rythme) des meilleurs jours (« Walking spanish »), les délires d’une fanfare de cuivres reprenant quasiment le thème de « Pink Panther » le temps d’un trop court mais rigolo « Midtown », …
Et puis, la grosse affaire de ce disque, le genre qui semble avoir été créé exprès pour Waits, en tout cas celui dans lequel il excelle, la ballade déglinguée, titubante, zigzagante, celle qu’on peut s’essayer à déclamer quand on se fait jeter d’un troquet à quatre heures du matin, parce qu’on est trop bourré et qu’on casse les couilles à tout le monde avec des histoires sans queue ni  tête. Ici, il y en a une de monumentale. C’est juste servi par une basse, une guitare et un accordéon, c’est crépusculaire et beau et chialer, ça s’appelle « Time » et Tom Waits ne fera jamais mieux. C’est pas faute d’essayer, pourtant, ce genre deviendra sa trademark, il y en aura sur tous ses disques. Ici, dans le même genre, on a « Downtown train » (tellement Springsteen qu’on sait pas si c’est un hommage ou s’il se fout de la gueule du sénateur du New Jersey), et celle qui clôture le disque, totalement hantée (Waits se projetterait-il dans le personnage de Renfield que lui fera endosser Coppola dans son « Dracula » ?), et accompagnée par une fanfare dixie totalement déprimée (« Anywhere I lay my head »).

« Rain dogs », c’est peut-être bien le meilleur disque de rock des années 80. Euh, « Rain  dogs », c’est pas du rock en fait. C’est du Tom Waits en état de grâce, un état dont il s’approchera parfois par la suite, mais qu’il ne retrouvera tout de même plus. Ecoutez-le, dégustez-le, … ou crevez idiots …

Du même sur ce blog :
Closing Time

KING CRIMSON - LARKS' TONGUES IN ASPIC (1973)

Robert Free ?
King Crimson est un groupe souvent porté au pinacle par les progueux. Soit. Grand bien leur fasse. Moi, le prog, j’aime pas (du tout). Mais King Crimson, je suis preneur. Oh, pas de tout. Du premier, de « Red », dans une moindre mesure de la « renaissance  disciplinaire » des 80’s (que les progueux, bien évidemment détestent). Et tout le reste ? Ben je m’en tape un peu (beaucoup).
A commencer par ce « Larks’ tongues in aspic », souvent considéré comme l’œuvre majuscule (entendez progressive majeure) par ceux qui n’écoutent que de mauvais disques. Perso, je comprends de tout ce qu’il va retourner rien qu’en lisant le casting. Autour de l’inamovible Robert Fripp, mathématicien de la guitare, on trouve dans ce « Langues d’alouettes en gelée » (rien que ce titre, t’as envie de détaler, même si j’en ai à peu près saisi la signification ésotérico-mystique) des noms qui filent les jetons. Un ancien de Supertramp (Palmer-Jones), un transfuge de gloups … Yes (Bruford), un type venu de Family, le truc du rouquemoute braillard Chapman (Wetton), Cross, un fuckin’ violoniste (ouais, je sais, des crin-crins, y’en avait dans la country ou le Velvet, mais bon, pas utilisés de la même façon), et un percussionniste dont j’ai oublié le nom, comme si ça ne suffisait pas avec le Bruford, un batteur virtuose de chez virtuose.

Tous ces joyeux (rires) lurons lâchés dans un studio en vue de rédiger un truc qui t’en foute tellement dans les esgourdes que comme t’y comprendras rien, c’est que forcément ce doit être génial. Evidemment, moi j’ai rien compris. Mais c’est pas pour autant poubelle direct. On trouve de ci de là, de bons passages. Faut les chercher, quand même, au milieu de titres plutôt longs et bien évidemment alambiqués. « Lark’s tongues … », c’est d’abord ce riff et ce (trop court) passage hallucinant dans le morceau titre, Pt 1. Là, carrément, Fripp nous sort un truc de metal machin (désolé, les sous-genres du boucan, c’est pas trop mon truc non plus) qui te fissure les tympans et les reste, et ce d’autant plus que ce passage arrive après des interminables tintements de clochettes et bruissements de cymbales. Ce riff d’anthologie est repris à la fin du disque (« Larks’ Tongue … Pt 2 » donc), en version édulcorée et ambiance progressive à fond les ballons, pour ce que les fans de cette rondelle considèrent comme de bien entendu ( ? ) comme le sommet du disque, alors que c’en est juste le morceau le plus pénible (repris comme il se doit par des gugusses qui squattent les affiches de festivals genre Hellfest).
Ailleurs, King Crimson nous refait le coup de la ballade baba toute en douceur (remember « I talk to the wind » sur « In the court … »), ici ça s’appelle « Book of Saturday », c’est sans prétention, assez mal chanté par Wetton, et ça se laisse écouter … La gentille planerie également douceureuse de « Exiles », c’était un peu le passage obligé pour faire plaisir au hippies, on en trouvait dans tous les skeuds « intelligents » de l’époque, pas de quoi se relever la nuit … « Easy money », c’est un peu le titre funky du disque, même si a priori Fripp et funky, ça rime pas du tout, mais bon, ces cocottes de guitare algébriques déroulées avec une rythmique qui pour une fois swingue un peu, moi je trouve ça pas trop mal … Ah, et puis y’a aussi une bizarrerie, sorte de world music arabisante avec dialogue de percussions, ça s’appelle logiquement « The talking drum » et ne présente guère d’intérêt. On saura toutefois gré à Fripp et ses nouveaux employés d’éviter les rodomontades prévisibles, les titres ne « progressent » pas, on passe à l’intérieur des morceaux à des choses différentes assez vite. Avec plus ou moins de bonheur, chacun ne pouvant s’empêcher d’y aller de son petit numéro démonstratif … Tout ça, écrit pourtant minutieusement, finit par ressembler à une sorte de free-rock (enfin, rock, faut pas charrier non plus) …

A la même époque, des groupes allemands assez barrés faisaient sous l’étique méprisante de krautrock des choses bien plus intéressantes …


THE VELVET UNDERGROUND - THE VELVET UNDERGROUND & NICO (1967)

Walk on the wild side ...
Le premier Velvet, c’est un des disques les plus mythiques de la maintenant interminable saga du wock’n’woll … un disque qui ne laisse pas indifférent. Soit on le porte au pinacle, soit on ne comprend pas très bien ou pas du tout pourquoi tant de barouf autour de cette rondelle. « Velvet Underground & Nico », c’est le disque qui passe de l’autre côté, qui explore toutes les dark sides de la vie, de la musique … toutes ces choses et ces sons pas très jojos qu’on évacuait jusque là un peu hypocritement.
Nico, Warhol, Tucker, Reed, Morrison, Cale
Du pop-rock qui attaque l’oreille, alors que la mode, la référence ultime, c’était les Beatles, les Beach Boys, les girl-groups, la sunshine pop, tout ce qui était joli, bien fait, bien propre, bien mignon … Alors tu parles quand tu prends le son du Velvet … quasiment l’antithèse. La rythmique du Velvet ? Une batterie (jouée par une meuf, et circonstance aggravante dans un monde de paraître, toute moche) réduite à un kit dans sa portion la plus congrue et jouée debout (hérésie ? non, beaucoup des batteurs des pionniers du rock’n’roll jouaient de la sorte, celui des Forbans aussi d’ailleurs...). La basse ? jouée par celui (Cale ou Morrison) qui avait pas autre chose à foutre. Alors que le règne des sections rythmiques musclées et techniques (les fondations, la base, bla-bla-bla, …) arrivaient, le Velvet faisait quasiment l’impasse sur cet aspect. La guitare ? un type qui moulinait mécaniquement le structure rythmique (Sterling Morrison), un autre qui cherchait pendant ce temps la note qui produise le même effet que les ongles griffant un tableau noir (Lou Reed)… tout çà à l’époque des tags « Clapton is God » sur les murs de Londres, annonçant le culte (stupide) du guitar-hero technique et flamboyant … Un violon ? quoi, un putain de crin-crin dans un groupe de rock ? Le symbole absolu de toute la musique qu’il était de bon ton de mépriser : la classique pour les bobos, la country pour les ploucs … en plus un violon alto (le plus grinçant), entre les pattes d’un type (Cale) qui s’efforçait de le rendre le plus désagréable possible à l’oreille. Et au chant ? alors là, c’est la cerise sur le gâteau … ils étaient deux, le Lou Reed qui parlait, marmonnait, et une femelle blonde (Nico) avec une voix caverneuse, les deux à peu près incapables de chanter juste sur des mélodies pourtant pas très élaborées …
Et ils causaient de quoi, au fait ? Oh, Jésus Marie Joseph, jamais on n’avait entendu çà … pas des pluie dures de bombes (Dylan), et pas de vouloir hold la hand de la pretty little girl (tous les autres). Non, le type, là, qui écrivait quasi tous les textes (en plus de la musique), ce Lou Reed, c’était juste un sale pédé accro à l’héro, qui balançait sur des boogies préhistoriques ou des mélodies macabres ses histoires de putes, de dealers qu’on attend au coin de la rue, de sado-masochisme et de fix à l’héro … la naissance du glauque’n’roll, cherchez pas ailleurs, c’est le 1er Velvet … Petite parenthèse, la vraie vie de Lou Reed n’était pas aussi caricaturale que ce que le prétend l’histoire « officielle », il a été plus longtemps hétéro qu’homo, et ses rapports avec les drogues très dures terminés depuis le début des années 60 (les shoots avec des seringues usagées, l’hépatite C contractée alors, même si Lou Reed a été bien destroy quelques temps, en gros jusqu’à la fin des 70’s, il a également pris quelques sages précautions pour rester en vie, et la légende du junkie agonisant et se fixant sur scène n’est justement que légende et mise en scène …). 
 
Le Velvet, au départ et à la base, c’est pas un groupe de rock comme on l’entendait à l’époque et l’entend aujourd’hui. C’est juste la partie sonore du concept artistique qui se voulait total et global monté par Andy Warhol à New York, The Factory. C’est là, dans cet immense loft que celui qui était en train de devenir le pape du pop art, avait réuni une faune hétéroclite, voire interlope, censée travailler à l’élaboration de nouvelles formes d’expression artistique. De fait, c’était à peu près une party ininterrompue, avec comme figures de proue Paul Morrissey (photographe, futur cinéaste), Joe Dallessandro et Edie Sedgwick (acteurs), Ultra Violet (peintre et plasticienne), Gerard Malanga et Mary Woronow (danseurs), plus quelques figures locales « pittoresques » comme Candy Darling … Le Velvet Underground était avant tout un assemblage hétéroclite ( Reed, Cale, Morrison, Tucker) et cosmopolite (trois Américains et un Gallois, John Cale). Il deviendra encore plus hétéroclite et cosmopolite quand Warhol lui adjoindra (ou plutôt lui imposera) une mannequin et actrice allemande, répondant au surnom de Nico, et remarquée par son Pygmalion pour son apparition (le plus souvent en armure !) dans « La dolce vita » de Fellini. Warhol entend faire de cette sculpturale blonde troublante son égérie et la chanteuse de cette bande de va-nu-pieds qu’est le Velvet Underground. Un spectacle est monté, l’Exploding Plactic Inevitable, le Velvet accompagne Nico, Lou Reed chante quelques titres, Woronow et Malanga dansent (lui met en scène une choquante chorégraphie à base de tenues de cuir et de fouet), Morrissey balance sur un écran des photos et animations psyché-barrées … Les « concerts » sont donnés dans des galeries d’art ou de petites salles à travers les Etats-Unis, divisent la presse très spécialisée, mais n’ont aucun impact réellement populaire.

Le Velvet et Nico se doivent de laisser une trace. Avant de disparaître, car l’atmosphère est détestable entre Nico, prétendue star parachutée peu diplomatiquement par Warhol dans le groupe et Lou Reed, a priori à cette époque-là le seul capable d’écrire quelque chose qui ressemble plus ou moins à des chansons. Lou Reed, qui commence là sa carrière de joyeux luron et philanthrope rebaptisera d’ailleurs Nico « l’emmerdeuse ». Ce disque sobrement baptisé « The Velvet Underground & Nico », sort dans les bacs début 67, juste avant le fameux Eté de l’Amour. Autant dire que question timing, il est pas vraiment dans l’air du temps. Warhol a conçu une pochette toute blanche, avec une banane au milieu, même pas le nom du groupe mais le sien. Cette banane peut se peler (« Peel slowly and see »), dévoilant une partie comestible … rose. Une symbolique phallique que même les fans de la Comtesse de Ségur pouvaient percevoir. Sur les premiers exemplaires, légende ou anecdote, une fois cette chair rose dévoilée, il fallait passer à l’acte, la gomme adhésive étant parfumée au LSD …
En comptant large, ce disque se vendra à mille exemplaires. Et peu après sa parution, Nico quittera le Velvet. Scénario classique, la galère habituelle du groupe de rock anonyme … L’histoire aurait pu, aurait dû s’arrêter là. En dépit de mésententes de plus en plus grandes chez les « rescapés » (à chaque disque suivant, le Velvet perdra encore un membre essentiel, Cale, puis Lou Reed), trois autres disques officiels estampillés Velvet Underground paraîtront entre 67 et 70, avant la débandade définitive. Deux Anglais, d’abord Brian Eno de Roxy Music et David Bowie de la Ziggy Stardust Incorporated ne vont pas tarir de louanges sur le Velvet. Le premier aura une phrase restée célèbre (« Velvet & Nico s’est vendu à 1000 exemplaires, mais tous ceux qui en ont acheté un ont monté immédiatement leur propre groupe »), l’autre reprendra très fréquemment sur scène le « White light / White heat » de leur second album, avant de décider de faire de Lou Reed une superstar glam …
Edie Sedgwick, Gerard Malanga & The Velvet Underground live
La légende du Velvet, sa réhabilitation et sa sacralisation sont dès lors en route. Même si … le Velvet c’est trop dérangeant, pas assez « confortable ». Il suffisait d’entendre dans les JT officiels et sérieux il y a quelques jours lorsque le vieux Lou  (maintenant archi-reconnu, célébré et décoré) a cassé sa pipe le fonds sonore : toujours « Walk on the wild side », certes pourtant pas bluette inoffesive au niveau du texte, et jamais « Heroin » ou « Venus in furs ».
Car au final, qu’est-ce qu’on y trouve, sur ce « Velvet & Nico » ? La Révolution, tout simplement, la première vraie mutation monstrueuse du rock, qui qu’on le veuille ou pas était jusque là affaire de bisounours, tant ceux qui en faisaient que ceux qui l’écoutaient. Les choses étaient simples : le rock, ça venait de chez les ploucs le bluegrass, la country, le hillbilly (rien que les noms déjà …), le blues (en plus d’être des paysans, ils étaient noirs …), le folk, le rock’n’roll, rien que des campagnards tout çà … La ville, c’était le domaine de la pop, moins sauvage, plus conviviale ? Les Beatles à Liverpool, la Tamla à Detroit, le Brill Building à New York, Spector et Beach Boys à L.A, c’était parfaitement « cadré »… Les hippies qui commençaient à se multiplier, c’était pire, ils partaient de San Francisco pour aller se perdre à Woodstock, Monterey, ou dans le Larzac … en fait ils retournaient chez les ploucs …
Avec le Velvet, le rock, tendance ‘n’roll devient un élément culturel du décor urbain. La rupture est encore plus consommée dès lors qu’il s’agit des textes. Absolument tous (Dylan et quelques autres folkeux de moindre acabit étant l’exception qui confirme la règle) ne parlaient que de meufs (avec plus ou moins d’élégance), de saine amitié virile, de bagnoles et de motos … Lou Reed causait de putes, de travestis, d’homos, de drogués (tous les autres se défonçaient, mais étaient au mieux vaguement allusifs), de dealers, de sado-masochisme, de petits matins blêmes … ça jouait pas dans la même cour de récréation que « Yellow submarine », c’est clair…
Quatre titres sont chantés (ouais, si on veut) par Nico. La ballade mortifère des lendemains qui déchantent (« Sunday morning »), pop perverse, voix grave hautaine qui comme si ça ne suffisait pas est gavée d’écho. La voix de Nico dégage une impression de dominance, un aspect hiératique, solennel, totalement flippant. Même dans le registre girl-group dévoyé (« Femme fatale »), ou la comptine dépravée (« I’ll be your mirror », tout le 3ème disque du Velvet est en gestation dans ce titre). La solennité inaccessible et funèbre de la dame trouvant son apogée dans « All tomorrow’s parties ».
Warhol & Nico
Lou Reed trouve son meilleur rendement dans les lents boogie monolithiques de la première face vinyle (« I’m waiting for my man », le « man » étant le dealer), ou « Run run run », ce dernier se colorant de relents psyché, une des rares concessions à l’air du temps. « Venus in furs » est le titre le plus dérangeant de cette face, par son thème-hommage à Sacher-Masoch, mais aussi parce qu’il fait se confronter dans les discordances et les dissonances l’alto de Cale et la guitare de Reed, sur fond des percussions tribales de Mo Tucker. On entend, on ressent la douleur, la souffrance et la mort que véhiculent ce titre.
Car « Velvet & Nico » c’est aussi un disque organique, qui parle aux sens, tout le contraire d’un boucan arty obtus. On s’en rend compte à l’entame de la seconde face vinyle quand on doit affronter « Heroin », le titre qui a le plus fait pour la réputation malsaine  de Lou Reed. « Heroin » est une description par la parole et la musique d’un fix, cette relation-dépendance entre amour et haine que le junkie porte à sa came. Description portée par un tempo qui s’accélère (le sang qui cogne dans les tempes) et striée par le violon de Cale (la raison qui zigzague). A ma connaissance, personne n’avait encore abordé la drogue et sa dépendance de façon aussi frontale, aussi crue, dans une chanson. Le contraste est saisissant avec la suivante, la plus « légère » du disque, l’enjouée (par le tempo) « There she goes again ». Après le court intermède chanté par Nico (« I’ll be your mirror »), on pourrait penser à un final moins éprouvant. C’est justement là que le Velvet choisit de pousser le bouchon le plus loin. Peut-être lassé de l’hégémonie d’écriture de Reed, Cale fomente un coup d’état et s’arroge la co-écriture pour « The black angel’s death song ». C’est le violon  strident du Gallois qui mène cette danse forcément macabre, et ces trois minutes d’agression préfigurent les 17 de « Sister Ray » sur le disque suivant, « White light / White heat ». Le final du disque « European son » est une longue litanie stridente, résultant de jams bruyantes du temps de la tournée Exploding Plactic Inevitable, signée collectivement. Elle présente dans l’esprit beaucoup de similitudes avec « The end » des Doors sortie quelques semaines plus tôt. Les paroles sont un hommage à Delmore Schwarz, père spirituel de Lou Reed, écrivain « maudit » américain récemment mort dans l’oubli.
« The Velvet Underground & Nico » mettra à peu près cinq ans avant de commencer à être reconnu et cité comme un disque majeur. Son aura n’a depuis fait que croître, des pans entiers du rock (le krautrock, le punk new-yorkais, Sonic Youth et tous ses descendants, tous les frangins Bruitos de la planète, série en cours, …) le citent comme influence majeure. Les autres disques du Velvet en découlent d’évidence. Même si dès le suivant Nico ne sera plus là … On l’a oublié, mais le Velvet n’était à l’origine censé être que son backing-band …
Parmi la multitude de rééditions en version plus ou moins DeLuxe ou Expended parues, celle de 2010 fait la part belle à l’Allemande. Outre les versions mono et stéréo du disque, on y trouve en version single (inutile de dire qu’ils n’ont pas visité le haut des charts) les quatre morceaux qu’elle chante et une bonne part de son premier disque solo « Chelsea girl », écrit par Lou Reed et produit par John Cale, ce qui permet de signaler que malgré le peu de succès rencontré par ses disques en solo, c’est vraiment elle la première « héritière » du Velvet, celle qui est restée toute sa carrière dans « l’esprit » du groupe, responsable d’une discographie assez abrupte, où l’on retrouve toujours cette atmosphère hiératique et glaciale des « All tomorrow’s parties » et autres « Femme fatale ».

« Velvet Underground & Nico » est pour moi un des deux ou trois meilleurs disques du siècle passé, de l’actuel, et de ceux à venir. Depuis sa parution, pillé, imité, plagié … mais jamais égalé …



P.S. Sur la vidéo de "Wating for my man", l'enfant assis à côté de Nico est Ari, le fils qu'elle a eu avec Alain Delon

PINK FLOYD - THE PIPER AT THE GATES OF DAWN (1967)

Psychédélisme Version 1.0
Il y a quatre groupes différents qui s’appellent Pink Floyd. Le premier, celui de Syd Barrett, dont au sujet duquel il va être question quelque part plus bas. Le second, celui avec Gilmour à la pace de Barrett, adoré par tous les progueux. Le troisième, celui sous la coupe de Waters, adoré par les progueux et les hi-fi maniacs, « Dark side of the Moon » assurant la transition. Quatrième et on l’espère dernière formule du groupe, la configuration dite «  de tribunal » sans Waters. Cette dernière sans le moindre intérêt, à boire et à manger dans les deux précédentes. Et la meilleure pour commencer.
Syd Barrett
Pas la plus populaire, la courte période Barrett, en terme de ventes. Mais la plus folle, la plus innovante, la plus mythique aussi. Tout ça à cause de Barrett, évidemment. Le lutin psychédélique trop vite cramé par le LSD, la tête pensante, chercheuse (et trouveuse) de sa bande potes d’étudiants en beaux-arts. D’entrée, le groupe est différent de ceux de l’époque, en majorité composés de prolos londoniens. Le Floyd vient de la province chic (Cambridge), ses membres de la petite bourgeoisie.
Pink Floyd délaissera vite l’influence majeure de l’époque, le British blues boom, qui lui a valu son nom de baptême, hommage à deux bluesmen déjà (et encore plus aujourd’hui) oubliés, Pink Anderson et Floyd Council. Le Floyd est le groupe de Barrett, qui très vite va s’intéresser de près à une musique et un way of life venus de San Francisco, et que l’histoire rangera sous l’étiquette de psychédélisme. En gros, une libération de toutes les barrières mentales et sociales, et une drogue de synthèse (alors en vente libre), le LSD, comme vecteur. Le monde hippy est en route …
Et la plupart des disques qui ont compté dans ces deux années 66 et 67, fortement influencés par cette culture, sont tout peinturlurés de ce fameux psychédélisme. Et « The piper … » du Floyd est pour moi le meilleur de tous. C’était pas gagné d’avance, les Californiens semblaient avoir une longueur d’avance, et chez les Rosbifs, tout le monde s’y mettait (même Clapton, le jésuite du blues roots), y compris les très grosses têtes d’affiche Stones et Beatles. Le tri dans toute cette production psychédélique est assez facile. Les pionniers du Grateful Dead ne valaient que live, leurs disques de l’époque sont des pensums avachis, les Doors étaient trop blues, l’Airplane trop pop et trop tiraillé entre trop de leaders, Joplin braillait avec des baltringues comme backing band, semblant se contenter de son titre de Reine des Hippies, … Stones et surtout Beatles n’ont fait qu’essayer le LSD et sont restés discographiquement bien raisonnables, les 13th Floor Elevators sont arrivés trop tôt, Sly Stone, trop occupé à se poudrer le nez, trop tard. Il n’en restait plus que quatre susceptibles de sortir le disque-référence. Quatre groupes emmenés par des leaders à l’évidence totalement ailleurs, qui avaient un peu trop forcé (dans une époque pourtant peu avare en camés notoires) sur les buvards et les space cakes. Brian Wilson et ses Beach Boys, Arthur Lee et son Love, Hendrix et son Experience et l’outsider Barrett avec son Floyd. Outsider parce que vomi du néant, placé sur le devant de la scène londonienne où le groupe s’était expatrié, donnant des concerts-performances sur fond de projections mouvantes lumineuses, sortant 45T  et 33T en rafales. En trois mois, les deux singles, l’objet sonore non identifié « Arnold Layne » et la comptine spatiale « Emily play », et leur premier Lp, ce « Piper … ». A côté duquel « Pet sounds », « Forever changes » ou  « Are you experienced ? » étaient des oeuvres de gens « établis », déjà célèbres (les Boys) ou influents (Lee, Hendrix) depuis longtemps (longtemps étant synonyme de quelques mois, il y a des époques où tout va beaucoup plus vite).
Mason, Barrett, Waters, Wright, Pink Floyd 1967
« The piper … » est pour moi le disque le plus novateur de son temps. Parce qu’il n’extrapole pas à partir de choses déjà connues, plus ou moins entendues, il crée de toutes pièces ses propres territoires sonores. Avant l’été 67, on n’a jamais rien entendu de semblable à « Astronomy domine » ou « Interstellar overdrive ». Des wagons de disques publiés par des multitudes de groupes dérivent de ces deux titres. Tout le space rock, le krautrock, et le funeste prog sont en germe dans ces deux titres. Et en ces années où le mixage stéréo prend le pas sur l’antique mais efficace mono, tous ces effets spatiaux, ces sons qui passent de droite à gauche, s’assourdissent ou deviennent hurlants, ces claviers tournoyants, serviront de référence à des myriades de producteurs et de maniaques sonores (si le premier Floyd n’est pas la matrice de choses qui en paraissent  a priori très éloignées comme le shoegazing en général et My Bloody Valentine en particulier, je veux bien passer le reste de mes jours à écouter en boucle les Boards of Canada). Le son des premiers Floyd est attribué à l’oublié Norman Smith. Soit. Mais les anecdotes d’un Syd Barrett, totalement sous substances, montant et descendant à vitesse supersonique tous les boutons de la console apparemment au hasard, sont légion, et il ne fait guère de doute que c’est lui, intuitivement, qui est responsable de ce bouillonnement sonore alors inédit, Smith n’ayant fait que nettoyer ou rationaliser le résultat de ce joyeux foutoir bruyant.
Pink Floyd live 1967
Barrett et les autres (ne pas oublier les autres, le drumming de Mason est totalement atypique, en perpétuelle déconstruction, la basse de Waters est très en avant, ronde et menaçante à la fois, et Wright au toucher venu du classique évite dans l’immense majorité des cas les archi-entendus Hammond et Farfisa) ne s’arrêtent pas au rock planant. Il est curieux de constater que tous les garage bands les plus radicaux mettront souvent dans leur répertoire le démoniaque « Lucifer Sam » et son riff de guitare d’anthologie. Barrett assure le chant et la guitare, a composé seul la quasi-totalité de l’album, Waters ne signant que « Take up thy stethoscope … », paradoxalement le titre le plus à l’Ouest, le plus barré du disque, et le groupe au complet n’est crédité que sur « Interstellar … » issu de jams sur scène. Barrett réussit à lier on ne sait trop comment des choses aussi éloignées et disparates que du rock down tempo comme « Matilda mother » avec des comptines (« The gnome »), faire cohabiter des sons qui fleurent bon l’encens et le séjour à l’ashram (« Matilda … » encore) avec des fanfares très Sergent Poivre (« Bike »). Ce dernier aspect sonore trouvant peut-être son explication dans le fait que Floyd et Beatles enregistraient en même temps aux studios Abbey Road. Et des gimmicks, notamment les bruits enregistrés et réinjectés sur les bandes qui seront une des marques de fabrique des disques du Floyd suivants, sont déjà présents (les horloges sur « Flaming », les mécaniques rouillées et les sonnettes de vélo sur « Bike »).
Le succès de « The piper … » sera tout relatif auprès du public, Pink Floyd a eu d’emblée l’étiquette de groupe branché, arty, élitiste. Et même en 67, année faste pour cerveaux en capilotade, Barrett et son oeuvre restaient assez insaisissables. La lente macération de ce disque dans les esprits et une large reconnaissance ne viendront que plus tard.
Le coup de génie de Barrett restera sans suite. Tout le problème des drogues, tu peux pas savoir l’effet qu’elles te feront avant d’en prendre. Barrett n’était pas Lemmy ou Keith Richards, il finira totalement électrocuté au LSD, et c’est un copain à lui, le guitariste Gilmour qui le remplacera au sein du Floyd … On connaît la suite.

« Piper … » est le disque d’un homme et d’une époque. Curieusement, il a beaucoup mieux vieilli que d’autres jalons sonores de cette époque. La dernière version mise sur le marché en 2011 à l’occasion de la énième remastérisation de la disco du Floyd propose en trois Cds la version stéréo, la version mono, les singles « Arnold … » et « Emily … », ainsi que quelques versions alternatives. Sur l’ensemble, la version stéréo (celle qui était sortie à l’origine) est à privilégier, même si logiquement les titres les plus rock comme « Lucifer Sam » sont plus directs en mono …

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