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KEVIN MORBY - CITY MUSIC (2017)

New York, New York ...
Il y a quelque temps que le nom de Kevin Morby circulait de façon plus ou moins underground. Avec force renfort de superlatifs. Sauf qu’on me la fait pas. Des soi-disant surdoués auteurs de disques extraordinaires et qui finissent six mois après à moins d’un euro sur Priceminister, j’ai cotisé. Et avec l’âge, je suis devenu un vieux con méfiant. Alors la presse elle peut raconter ce qu’elle veut. Je les crois plus sur parole. Faut que j’écoute le bestiau avant de donner un avis ferme, définitif et incontestable.

Et donc, incontestablement, ce « City Music » est un grand disque. Très grand disque. Et il m’étonnerait que des trucs aussi bons, il en sorte plus d’une poignée cette année. Parce que là on en tient un. Un quoi ? Un grand songwriter. C’est à-dire un type capable d’écrire de grandes chansons qui s’incrustent dans le cerveau, un type capable de les enregistrer intelligemment, et de les chanter correctement. Ce qui par les temps qui courent, est une denrée plutôt rare.
Le Morby, il vient du Midwest et est allé humer l’air du circuit folk new-yorkais. Ça vous rappelle pas quelqu’un ? Soyons clair, Morby n’est pas le nouveau Bob Dylan. Pas con, les dizaines qui se voyaient piquer la place au Zim, sont disparus corps et biens, laissant au passage quelques machins ridicules, pompeux, prétentieux mais finalement bien vains et oubliables. De toute façon, Morby (qui cite Dylan comme référence et influence) n’a pas encore de choses du calibre de … ben des classiques de Dylan. Morby cite aussi Lou Reed. Là, il aurait pas besoin, tellement ça s’entend. Ecoutez « Tin Can », tout, mélodie, arrangements, jusqu’à la voix traînante, fait surgir le mot magique de « Transformer ». Carrément.
Morby, c’est pas un perdreau de l’année. Il approche la trentaine, et a largement payé de sa personne dans les groupes à l’audience famélique (Babies, Woods). Les galères en tout genre habituelles, quoi … Et puis il a décidé de partir en solo. Et à Los Angeles. Même si tout dans ce disque est totalement new-yorkais, comme un être aimé qui vous manque et dont on ne peut se défaire de l’image. « City Music » est une déclaration d’amour (il pouvait pas l’appeler « New York », Lou Reed l’avait déjà fait). Et même quand Morby rend hommage aux Germs (de Los Angeles), la relecture qu’il fait d’un de leurs titres (« Caught in my eyes ») transpose le groupe punk extrémiste de l’autre côté du pays. Et tant qu’on est à causer punk ou assimilés Morby se fend d’un hommage aux Ramones totalement dans l’esprit des faux frangins. Le titre s’appelle « 1234 » (que ceux qui n’ont pas compris lèvent le doigt, il y a mes ricanements à gagner), ressemble à leurs titres par la durée (1’45), et la simplicité des paroles et se conclut par un triste et lapidaire « they were all my friends, and they died » …

Lou Reed , les Ramones, c’est évident. Television aussi, le temps du morceau-titre qui s’étire sur plus de six minutes, avec ses parties de guitare qui rappellent furieusement celles de Lloyd et Verlaine. Le reste, c’est plus subliminal, on peut devenir que le type connaît ses classiques (Leonard Cohen, Neil Young, Jonathan Richman, Joni Mitchell, …). Et dès lors il se pose en concurrent direct du Wilco de Jeff Tweedy. Parce que Morby n’a pas enregistré avec de vieux briscards requins de studio maîtres es-country-rock depuis des décennies. Tout est fait par son backing band scénique, avec mention particulière à son alter ego de l’ombre, Richard Swift, multi-instrumentiste et coproducteur de ce « City Music ».
Qui impressionne de la première plage, la lente ballade mélancolique sur fond de nappes synthétiques jamais envahissantes, qui mettent en valeur sa belle voix grave (« Come to me now »), jusqu’à la somptueuse doublette finale (« Pearly gates » avec son riff démarqué de celui de « Sweet Jane » et la ballade apaisée « Downtown’s lights »). Aux dires des connaisseurs, ses trois précédents disques solo sont aussi bons que ce « City Music ». Dès lors, on peut s’interroger sur l’avenir de Morby. Il peut devenir « quelqu’un », par les références aux antiques Commandeurs, la connexion subliminale avec Cobain (la reprise des Germs, dont le guitariste était Pat Smear, qui fut celui des dernières tournées de Nirvana). A son débit, on peut pas dire que Morby soit très charismatique, avec son non look dépenaillé. Pas sûr non plus que le minuscule label indé qui l’a signé (Dead Oceans) ait les épaules suffisamment solides pour le mener vers la gloire. Au pire, il finira avec la réputation d’artiste culte confidentiel, dans la même étagère que d’autres surdoués méconnus, comme Stephen Malkmus ou l’Anglais Richard Hawley…

On vous aura prévenus …  


BOB DYLAN & THE BAND - THE BASEMENT TAPES (1975)

Sacré Graal ?
Cette chose-là, double vinyle parue en 1975, était depuis quasi une décennie l’objet des élucubrations, frissons et fantasmes les plus fous chez tous les fans du petit Bob. Un truc aussi recherché et improbable que le monstre du Loch Ness. Pensez donc, une ribambelle de titres enregistrés tous potards de coolitude sur onze par Dylan et ses accompagnateurs de l’époque, The Band. Et à un moment crucial, à partir de juillet 1966, alors qu’au faîte de son art et de sa gloire, le ménestrel frisé s’était reclus en pleine cambrousse, à quelques pas de Woodstock. Soi-disant pour se requinquer après un accident de Triumph.
Ouais, la vie et l’œuvre de Dylan revisités façon chanson de geste, si ça fait un peu sourire aujourd’hui, à l’époque c’était une affaire autrement plus sérieuse. Parce que Dylan, déjà à l’époque, c’était Dylan. Le nom à balancer lorsqu’il fallait causer choses sérieuses. Sauf que le wokandwoll c’est toujours mieux quand c’est fait par des gens pas sérieux, et surtout à cette époque-là. Dans les sixties, Dylan était la chose des intellos binaires, de tous les ceusses coincés du popotin qui préféraient se prendre le chou à essayer de comprendre de quoi pouvait-il bien causer et quel était le sens caché de ses hermétiques sonnets folk. Y’en a même qui ont pondu des sommes farcies de renvois et d’annotations pour expliquer chacune de ses chansons. Ce qui doit bien faire marrer Dylan parce qu’à force de tirer sur le oinj, de renifler des buvards ou des poudres blanches, t’écris des trucs que tu sais même plus ce que ça veut dire quand par hasard tu te réveilles à jeun, et puis tu t’aperçois que des décennies plus tard, des rats de bibliothèque pondent des thèses sur un truc torché en cinq minutes les neurones en vrac …
Déjeuner sur l'herbe : Dylan & The Band
Où en viens-je avec ce départ cahoteux ? Que comme pour beaucoup, on a un peu trop exagéré avec Dylan. Oh, pas question de les minimiser, ni lui ni ses skeuds des sixties qui ont placé la barre à une hauteur vertigineuse pour la concurrence. Et c’est là le problème. Quand t’es monté trop haut, tu fais comme Icare, tu te crames les ailes et tu tombes de haut. Ou de moto. Ce fameux accident (ou pas, d’ailleurs, tant les dylanologues de tout poil continuent de s’écharper sur son existence même) lui a permis de se mettre en stanb-by. Parce qu’après avoir livré son triptyque ahurissant (« Subterranean … – Highway 61… – Blonde … »), ce genre de galettes indépassables et insurpassables, t’as du mal à enchaîner. Surtout que la concurrence elle sort pas des trucs dégueus. Beatles, Stones, Doors, Floyd, Hendrix, et même Presley revonnu on ne sait comment d’une décennie honteuse, j’en passe et pas des tocards ont relevé le défi et de quelle façon en cette fin des 60’s. Et quand Dylan reviendra avec deux disques inégaux (« John Wesley Harding » et « Nashville Skyline »), avant le naufrage du début des 70’s (« Self Portrait »), il ne sera plus dans le coup. Pire, ses admirateurs-copieurs (Donovan, Cohen, …) auront beaucoup plus de succès que lui. Humiliation artistique suprême, lorsqu’il sera beaucoup plus intronisé au Rock’n’roll Hall of Fame, tous ses amis fans (Petty, McGuinn, …) joueront avec lui « All along the watchtower », mais la version de Hendrix et pas la sienne d’un de ses rares classiques des late 60’s.

Dylan ne peut pas vivre sans musique, la preuve aujourd’hui où la septantaine largement entamée, il continue son Neverending Tour entamé depuis quarante ans, prenant un malin ( ? ) plaisir à massacrer plus de cent jours par an son répertoire sur scène. Or donc, et j’y arrive à ces « Basement tapes », le Dylan convalescent de 66 à 68 a continué d’écrire et d’enregistrer. Avec The Band, cet improbable conglomérat de Mormons du rock, bouseux rustiques et défoncés jusqu’aux yeux. Mais putains d’anthropologues et d’historiens de la musique américaine, auteurs sous leur bannière perso d’une paire de rondelles qui valent ô combien le coup d’oreille. Là, dans leur bicoque commune de Big Pink, les ploucs et leur gourou ont laissé tourner les magnétos, enregistrant des mois durant ce qui leur passait par la tête. Mais avec un leitmotiv, une figure imposée : du roots, toujours du roots. Certains voient dans ces enregistrements les Tables de la Loi de l’americana. Ouais, si on veut. En tout cas, tout ce que le monde musical comptait de fans du petit frisé vénérait ces enregistrements. Qui n’ont pas été publiés par la Columbia, mais qu’importe les bootlegs pullulaient, ces morceaux étaient disséqués, commentés et repris par une foultitude de gens. A tel point, que profitant d’un retour de flamme du Zim (la BO de « Pat Garrett », « Blood on the tracks »), sa maison de disques allait livrer en pâture à des foules consentantes le foutu double vinyle. Evidemment, réaction orgasmique des fans. Qui comme toujours ont tort.
Ces deux rondelles ne sont pas mauvaises, certes. Mais au lieu des deux douzaines de titres, la moitié auraient suffi (et dire que y’a pas très longtemps ils ont réédité ça en je ne sais combien de Cds pleins à la gueule, y’a des zozos qu’ont du pognon de reste pour se fader les éclats de rire de Robbie Robertson, les miaulements remastérisés du chat de Levon Helm ou toutes les scories sonores de cette époque-là).
The Band à Big Pink
« The basement tapes » en un truc en totale roue libre, passant du simplet dispensable (des copier-coller en moins bien du Dylan d’avant, le Band moulinant des rengaines poussives pécores, on sait pas si Dylan est seulement présent, en tout cas il chante pas sur tous les titres) au morceau qui te donne envie d’appuyer sur « Replay » à l’infini. Malheureusement, y’en a pas beaucoup dans ce cas.
Mais des choses comme « Million dollar bash » (un titre qui aurait pu figurer sur « Blonde … » ou « Blood … ») représentent la quintessence de Dylan (pas un hasard si ce titre est dans la compile bizarre « Biograph », assemblée par Dylan lui-même aux débuts de l’ère Cd). « Tears of rage » est monumental, c’est le « Whiter shade of pale » de Dylan, le pompiérisme de Procol Harum en moins. « You ain’t going nowhere » et « Nothing was delivered » sont deux autres grands titres, et la conclusion est un morceau fort connu, que la troupe baba Julie Driscoll, Brian Auger & Trinity avaient déjà repris en 1969 avec succès, l’énorme « This wheel’s on fire ».
Ce qui si on compte bien, fait cinq titres indispensables sur deux douzaines. Par pas mal de monde, ce serait un super score, quand il s’agit de Dylan, c’est un peu léger.
Question subsidiaire : comment expliquer que quand Dylan s’associe avec des groupes très connus (là le Band, plus tard le Grateful Dead ou les Heartbreakers de Tom Petty), ces gens-là sont toujours moins bons avec lui que quand ils volent de leurs propres ailes ?

Bon, vous cassez pas la tête, je m’en tape de la réponse …

Du même sur ce blog : 






NEIL YOUNG & PROMISE OF THE REAL - THE MONSANTO YEARS (2015)

Dorian Gray ...
Un petit tour au Rock’n’Roll Hall of Fame des has-been, ça vous dit ? Vous savez, là où on trouve les cadavres de tous ces types morts (pas forcément physiquement), toutes ces superstars qu’ont pas sorti un bon disque depuis au moins vingt ou trente ans, les Bowie, Stones, Springsteen, Prince, Wonder and so on … Pourquoi cette balade gothique me direz-vous ? Ben pour voir si Neil Young ne s’y trouve pas …
Un cas à part, lui. Nettement plus vieux que la plupart des croûtons suscités, et qui s’est entêté à sortir de bons disques dans les années 60, 70, 80 et 90. Qui dit mieux ? Personne, même pas Dylan. Ouais, mais voilà, le bon Neil depuis pile vingt ans (le fabuleux « Mirror Ball » avec les tocards du grunge Pearl Jam, fallait le faire, sortir pareil chef-d’œuvre avec pareille ribambelle de pas bons …), n’était plus que l’ombre chauve de lui-même, on le voyait traîner ses larsens et ses rouflaquettes tombantes sur tout un tas de galettes qui sentaient la redite, le pilotage automatique et l’inspiration aussi sèche qu’un vagin de centenaire. A tel point que le seul truc qui ait fait illusion, c’était le soundtrack de « Dead man », tout en saturation et grondements guitaristiques, enregistrés live pendant que défilaient les images de Jarmusch. Problème, sans les images justement, ce truc est inécoutable …
Neil (Plus Très) Young 2015
Par contre, Neil Young avait quelque peu accentué son côté Don Quichotte, soutenant de plus ou moins bonnes causes, de plus ou moins catastrophiques candidats à la Présidence US (alors qu’il est Canadien, de quoi il se mêle, ce con ?), se lançant dans des combats épiques perdus d’avance. Comme sa dernière tocade, le Pono, iPod version hi-fi, censé grâce à un encodage (de mouches ?) novateur, donner un son qui déchire sa mère … alors que le brave Neil, t’écoutes ses disques, on est quand même assez loin du Pharell Williams sound, t’as le choix entre de la saturation et du folk acoustique, pas besoin de stéréo de la mort pour ça, mais bon, c’est Neil Young et ses croisades …
Plus haut fait d’armes, l’ancien Roi des Hippies s’était reconverti dans l’humanitaire social concerné, était devenu la  pierre angulaire du Farm Aid, ce téléthon musical annuel pour les paysans américains, encore plus mal barrés que les bouseux d’Europe, ce qui n’est pas rien. Et on le voyait chaque année depuis trente ans arpenter les scènes du Midwest en compagnie de Willie Nelson (prenez des notes, y’a des trucs qui ont leur importance) et John (anciennement Cougar, on ne rit pas) Mellencamp, vous savez le Springsteen campagnard, celui qui fait des disques (pas mauvais au demeurant) sur des petites villes et des épouvantails…
Et pourquoi il fallait que Young les soutienne les culs-terreux yankees ? Ben en gros parce qu’ils se faisaient niquer grave par toute l’industrie agro-alimentaire,  peu soucieuse d’environnement, de commerce équitable, de partage et autres balivernes de gauchistes révolutionnaires et surtout prompte à ramasser tout le brouzouf qu’on pouvait tirer de l’agriculture. Principale cible : la multinationale Monsanto (on y arrive … quoi, qui a dit enfin ?) qui fournit graines et semences et pesticides divers pour que tes mouflets ils se gavent d’OGM et pèsent deux cent kilos à quatorze ans … En fait, Neil Young, c’est un peu le José Bové de son continent, la guitare en plus et la pipe en moins …
Promise Of The Real
Et aux concerts du Farm Aid, Young découvre les fils de Willie Nelson, Lukas, leader et guitariste, et Micah (comme papa est de toutes les éditions, ça aide pour se faire connaître, népotisme quand tu nous tiens …) et leur groupe Promise of the Real. Un groupe qui casse pas trois pattes à un canard transgénique, mais qui assure d’après quelques extraits écoutés, le minimum syndical en termes d’americana sans imagination. On sait pas trop pourquoi, Neil Young convoque ces minots pour enregistrer un disque. « The Monsanto Years » donc. Le truc à gros sabots, le gros pamphlet, la charge incendiaire qui mange pas de pain, mais qui fait bien dans un CV, ou, vu l’âge du Neil, dans une prochaine épitaphe : « Il est mort guitare au poing, dénonçant les complots des suppôts du capitalisme sans frontière qui exploitent les autres, les ruinent pour s’en foutre encore plus plein les fouilles etc, etc … », alors que les mecs maintenant ils ont la flemme de se brosser les dents, ils achètent un bidule électrique qui leur bousille les gencives, tu parles s’ils vont se bouger pour faire la révolution … Et bizarrement, la rumeur enfle, prétendant que vous allez voir ce que vous allez entendre. Sauf qu’on me la fait pas, des retours du diable vauvert orchestrés par le buzz de vieux schnocks qui seraient meilleurs à 70 balais qu’à 25, y’en a chaque semaine. Et quand t’écoutes leurs rondelles, oh putain la misère …
Et plus par réflexe boulimique que par conviction, tu mets le skeud dans le lecteur, t’appuies sur Play … une intro folky électro-acoustique dont voudrait même pas Hugues Aufray(ses), tu te dis que cinquante minutes ça va être long et que comme il fait un putain de cagnard, vaudrait mieux aller chercher une mousse pour aider à tuer le temps. Sauf qu’au bout d’exactement vingt et une secondes, il se passe un truc, y’a la foudre qui sort des haut-parleurs. Un riff de brontosaure, hyper cradingue, saturé, une batterie aplatissante jouée par un mammouth en rut, un tempo rampant comme un crotale ébouillanté, la voix du Neil certes vieillie, breathless mais toujours reconnaissable entre dix millions. Et les neurones en surchauffe font clignoter des titres qu’on croyait à jamais disparus, des « Down by the river », des « Cortez the Killer », des « Hey hey my-my », des disques comme « Live rust », « Ragged glory », « Weld », « Mirror ball », … Ouais, carrément … Le Neil Young que j’aime is back, alive and very well. « A new day for love », il s’appelle ce titre inaugural de « Monsanto years ».
Un peu fatigué, quand même, le Loner
Et ça va durer comme ça jusqu’au bout. Sauf sur « Wolf moon », la ballade acoustique éternelle, comme tout le monde en pond, et Young particulièrement sur « Harvest » ou sa fausse suite « Harvest moon ». Et ce « Wolf moon » n’aurait pas dépareillé dans ces deux classiques, c’est dire son niveau. « The Monsanto Years » est à peine un peu moins bon que « Ragged glory » (parce 70 balais le Neil, parce que Promise of the Real c’est pas Crazy Horse, que Lukas Nelson c’est pas Whitten ou Sampredo, et que moi aussi j’ai plus vingt ans …). Il y a des choses raisonnablement inenvisageables ou qu’on croyait maintenant inaccessibles à Young, cette colère électrifiée tous potards sur onze, ces coulis de distorsion, ces duels épiques de guitare, ces slogans braillés rage aux tripes. Des titres comme « People want to hear about love », « Workin’ man », « Monsanto years»,  sont proprement exceptionnels et « A rock star bucks a coffee shop », avec son refrain à limite de la rupture et son irrésistible gimmick sifflé est un des dix meilleurs morceaux que Neil Young ait jamais écrit. Et ne me dites pas que j’exagère, c’est brothers and sisters la putain de vérité vraie …

Disque de l’année, au moins …


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LEONARD COHEN - SONGS OF LEONARD COHEN (1968)

To old to rock ...
Cohen, c’est un cas un peu à part dans la musique des 60’s. Alors que la musique pour jeunes était faite par des gens de leur âge (le plus vieux, ce devait être Chuck Berry, mais vers la fin des 60’s, il était comme qui dirait passé de mode), Leonard Cohen s’attaquait aux hit-parades avec ce « Songs of … » à trente deux ans. Et alors que les cheveux poussaient jusqu’à la démesure et que les fringues se bariolaient exagérément, lui se pointait avec son look de clerc de notaire, son air de chien battu et ses stricts costards noirs. Conclusion : adeptes du glam-rock, Cohen n’est pas exactement un précurseur de votre musique favorite.
Quoi que pour être aussi rigoureux qu’un banquier qui calcule vos intérêts débiteurs, y’avait déjà eu le nom de Leonard Cohen dans les charts. Dans les crédits de « Suzanne », petit hit par l’oubliée Judy Collins, chanson qu’il avait écrite mais pour laquelle il n’avait pas touché un rond, ayant dû renoncer à ses droits pour se voir publié. Comme quoi, y’a pas que les niggas qui se font arnaquer dans le showbiz. Parce que Cohen, c’est un peu un accident sa carrière de chanteur. Il commençait à se faire un petit nom dans l’underground canadien (sa nationalité) et américain comme poète et écrivain.
C’est John Hammond qui le signera et lui fera enregistrer sa première rondelle, ce « Songs of … ». John Hammond, il peut être bon de le rappeler aux fans de M Pokora, c’est le type qui a découvert et signé quelques demi-sels comme Billie Holiday, Aretha Franklin ou Bob Dylan, excusez du peu. Un type qui avait un peu l’oreille quoi. Un peu aussi le sens des affaires pour son label Columbia. Parce que chez Columbia, en 1968, on était un peu dans l’expectative rayon folk. La star maison incontestée du genre, le sieur Dylan se remettait entouré de musiciens au look de paysans mormons (The Band) d’un soi-disant accident de moto. Et à une époque où faire paraître deux trente-trois tours par an était la norme, le Zim était silencieux depuis plus d’un an. Et même si le talent de Cohen se suffit, la semi-retraite du Zim n’est certainement pas pour rien dans sa signature chez Columbia et les moyens assez conséquents mis en œuvre pour en faire la nouvelle « rock-star » du folk…
Rare : l'artiste hilare ...
Même si Cohen, c’est comment dire … Ardu … Faut se motiver avant de l’écouter, quoi. Pas exactement les chansons qu’on entonne à la fin d’un repas de chasseurs … Et puis faut faire l’effort de pas se contenter de quelques machins connus et plus ou moins radiophoniques des 80’s (« First we take Manhattan », ce genre). Cohen, pour l’écouter à son meilleur, faut le prendre aux débuts, avec « Songs of … » et son quasi siamois « Songs from a room ». Parce que chez Cohen, Môssieur, y’a du texte. A peine un peu moins elliptique et énigmatique que chez Dylan, c’est-à-dire qu’à moins de Bac+10 en anglais, Cohen, c’est souvent aussi clair que du bouillon de légumes.
Mais Cohen, bizarrement pour un littéraire pur et dur, a un sens de la mélodie assez extraordinaire. Les chansons de Cohen, pour musicalement squelettiques qu’elles soient, elles sont évidentes. Il y a sur ce premier disque trois bombes mélodiques qui sont trois classiques folk. Sa propre version de « Suzanne », depuis reprise par des dizaines de gens plus ou moins ténébreux et mélancoliques (cas type, Bashung). « Sisters of Mercy » religieuses ou prostituées, allez savoir, mais qui servira de nom de baptême au groupe gothique caricatural d’Andrew Eldritch dans les 80’s. L’échevelée (dans le contexte du disque) « So long, Marianne » dans laquelle Cohen se lâche, allant jusqu’à chanter (juste) et mettant une batterie sur le devant du mix, ou pas loin.
Parce que faut préciser que les disques de Cohen, c’est pas exactement de la sunshine pop chatoyante. De la guitare acoustique pleine d’accords compliqués qui sonne comme un piano, y’en a partout. Et puis, un peu comme chez Simon & Garfunkel, par touches infinitésimales, quantité d’autres instruments, venus plus souvent de la musique de chambre ou classique que du rock basique. Mais faut tendre l’oreille pour les écouter, et quand par hasard ils sont mis en avant (quelques notes de guitare saturée dans « Master song »), ils font l’effet d’une déflagration. Une des autres trademarks indissociables de Cohen, c’est aussi ces chœurs virginaux ( ? ) éthérés, qu’il a fini au long des disques à mettre trop en avant pour cacher ses faiblesses vocales mais qui là tombent juste où il faut quand il faut et rajoutent cet aspect de mélopée céleste qui fait toute la beauté de ses premiers disques.
Parce que oui, les premiers disques de Cohen sont beaux, semblent régis mathématiquement par cette pureté et ce dénuement mélodiques souvent imités et bien peu égalés. La démarche sera la même sur le suivant (« Songs from a room »), encore plus engoncé dans son austérité rigide, ce jusqu’auboutisme décharné qui malgré tout en fera, quelque peu à son corps défendant, une « star » du rock.

« Songs of Leonard Cohen », c’est d’entrée une pièce maîtresse de Cohen. Qui elle n’a pas pris une ride…

Du même sur ce blog :


ISRAEL NASH GRIPKA - ISRAEL NASH'S RAIN PLANS (2013)

Forever Young ?
Avec un blaze pareil, c’est pas gagné (et encore quelquefois on l’appelle Israel Nash Gripka, et ne me demandez pas pourquoi). Tu pars dans la vie avec un prénom qui te donne envie de buter tes parents tellement il est lourd à porter, et un nom qui peut faire croire que t’es le fils d’un Anglais, co-boulet avec Crosby de Stills et Young …
Ben non, Israel Nash, c’est pas le fils de Graham Nash, et c’est tant mieux pour lui, dans la musique comme ailleurs, l’ombre tutélaire des géniteurs se révèle souvent assez pesante … N’empêche, le Israel, il a sorti ces derniers temps un disque qui va faire croire que c’est le fils à Neil Young, pour rester dans la famille des Beatles américains.

Ce type est un rustique parmi les rustiques, et semble vomi du néant, ou plutôt des seventies (ou d’un « Spinal Tap » hillbilly) avec son look de baba barbu, qui s’entête à n’enregistrer dans son trou à rats du Missouri qu’avec du matos vintage tant au niveau des instruments que de la console (c’est lui qui produit, en plus, le gars sait ce qu’il veut et a vu le résultat, les capacités pour arriver à ses fins), il a fait un des meilleurs disques des années 70 qu’est pas sorti dans les années 70. On aurait envie d’écrire logiquement. Sauf que parmi les multitudes en manque d’imagination qui copient-collent les antiques générations, bien peu se hissent à ce niveau bluffant.
C’est bien simple, « Rain plans », il aurait pu sortir tel quel dans la disco de Neil Young, avant (ou après, peu importe) des choses comme « After the gold rush » ou « Harvest ». Et non, je déconne pas … Suffit d’écouter le skeud, c’est la pure vérité vraie. « Rain plans », c’est du folk qui s’ouvre au monde du rock, qui évite le pensum austère du type assis dans la pénombre avec sa guitare acoustique s’évertuant à tisser un répertoire que pourront reprendre des scouts à la veillée ou Cabrel en panne d’inspiration … D’ailleurs Israel Nash il a sorti un disque de folk plein de grattes électriques, et pas qu’un peu, mais qui jamais ne s’enlisent dans le gros son hardos.

Neil Young, c’est évident, plus souvent que de raison, mais sans pour autant qu’on puisse crier au plagiat. Totalement dans l’esprit et profondément différent, ne serait-ce que par la mise en avant de la pedal steel guitar, peu usitée dans la disco du Canadien. Si « Who in time », l’énormissime sommet du disque qu’est le titre « Rain plans », « Iron on the mountain », ou « Mansions » (on the hill ??), c’est pas du Young style pur sucre, je veux bien m’inscrire au fan-club de Stromae (les plus perspicaces l’auront noté, ça fait deux coms successifs dans lesquels je cite ce trisomique musical, mais j’y peux rien, je viens de le désigner comme héritier indiscutable des Mumuse, Coldplay et Radiomachin, catégorie Belge triste une fois …).
Bon, revenons-en à notre folkeux. Ouais, Neil Young, mais aussi le père Dylan. Dont « Woman at the well » qui ouvre le disque (country-rock pépère, mélodie « facile ») et « Rexanimarum » (qui le clôt en un parfait symétrisme et mériterait de devenir le « Knockin’ on heaven’s door » des années 2010) auraient pu telles quelles relever le niveau de nombre d’albums du Zim dans les seventies …
Curieusement, au mépris de tout sens mercantile (quelqu’un a-t-il dit à Israel Nash que des gens pourraient avoir envie d’acheter ses disques ?), c’est l’entrée de ce « Rain plans », en gros les trois premiers titres, qui est la plus faible. Enfin, faible, façon de parler, c’est le reste qui fait très fort.

Meilleur disque de l’année (dernière).


En écoute (et plus si affinités) ici



k.d. lang - INGENUE (1992)

Préjugés ...
Ouais, les préjugés, je sais, faut s’en méfier … Mais elle, k.d. lang, y’avait tellement de choses extra-musicales qui revenaient sempiternellement, que bof, ça me donnait pas envie de m’intéresser à son cas … Son blaze orthographié sans majuscules (pourquoi ? m’en fous), son physique comment dire, ingrat, son look androgyne, les riot grrrls, la folkeuse à la lesbianité proclamée, les combats pour la cause homosexuelle, la Canadienne qui vient la ramener aux States … Je subodorais les pensums sonores austères et militants, et comment dire, j’avais déjà cotisé pour les bonnes causes musicales dont on ne peut décemment pas dire de mal, mais qu’on s’emmerde quand même à écouter …

« Ingénue », c’est à force de lire ici où là que c’était son chef-d’œuvre atypique, que je l’ai écouté. Presque à reculons, je le sentais pas, ce truc… Ben, je vais vous dire, ce disque, il est vachement bien. Pas chiant pour deux sous. D’abord la donzelle, elle a une sacrée voix. Chante bien des mélodies pas simples, sans en faire des tonnes. Et puis « Ingénue », c’est pas du folk. C’est … j’en sais rien, en fait. Il y a plein de choses, d’arrangements venus d’horizons divers … Plein d’instruments « additionnels » (violoncelles, cordes, clarinette, marimbas, accordéon, …) dont les death metalleux ignorent l’existence, des musiciens dont j’avais jamais entendu causer.
Ça reste homogène dans la démarche, tout en partant dans tous les sens, ça évoque plein de noms sans jamais donner l’impression de copie ou de plagiat. On pense tour à tour à Suzanne Vega, aux Cowboy Junkies, aux productions de Lanois, aux U2 de « Joshua tree », aux disques « difficiles » de Scott Walker, à Dead Can Dance, Elvis Costello, Chris Isaak, Jeff Buclkey … Et pas souvent à Roy Orbison, auquel k.d. lang a souvent été comparée …
Les chansons (malgré le côté un peu précieux, on est bien dans le format chanson, tout est dit en moins de cinq minutes) sont apaisées, un peu tristes mais pas pleurnichardes, évitent le côté lyrique pompier dans lequel tombent trop facilement les « grandes » voix. Et puis, mis à part une paire, ces titres ne sont pas prévisibles, linéaires, ils ondulent, bougent, évoluent, multiplient les points d’accroche sans jamais être racoleurs … de la belle ouvrage …
Bizarrement, alors qu’il y a quand même un petit côté arty-élitiste, cet « Ingénue » a cartonné grave en Amérique, bien aidé par le succès en single du titre le plus « facile », le petit rock mid-tempo « Constant craving ». Mais des choses comme « Miss Chatelaine » et sa base salsa discrète, la ballade « Still thrives …» avec son ambiance femme fatale de film noir, ou la majesté tout en finesse de « Season of hollow soul » (pour moi le sommet du disque) sont d’une évidence immédiate …

Me donne bien envie d’aller jeter une oreille sur ses autres disques. Malgré mes préjugés …


THE JOHN BUTLER TRIO - SUNRISE OVER SEA (2004)

Tenter l'Experience ?
« Sunrise over sea », c’est le genre de disques qu’on a l’impression d’avoir entendu mille fois avant de l’écouter. Rien qu’en regardant la pochette. Oh, bonne mère, tous les clichetons des trucs pénibles … design des rondelles  ancestrales Vanguard ou Chess, teintes sépia, retouche Photoshop pour donner l’illusion d’un 33T aux coins cornés et à l’usure de l’empreinte du vinyle, et un type, acoustique en bandoulière et banjo à côté … Si ça c’est pas du clin d’œil adressé aux amateurs de bruit rustique … Et la formule trio, le mètre-étalon de la culture blues-rock, passage obligé de tous ces tocards / ringards qui s’imaginent marcher sur les traces de Cream ou du Jimi Hendrix Experience …
Sauf que … si le dénommé John Butler et ses deux acolytes (formule de scène, là en studio, il y a parfois des apports « extérieurs » dont même sur un titre une section de cordes) n’évitent pas sur la durée le pataugeage et l’embourbage dans les stéréotypes de la formule, ils se passe un truc … Ceux dont la kulture musicale se limite au visionnage de Taratata ressortent systématiquement le nom de Ben Harper, preuve qu’ils n’ont rien compris (ni au centriste Harper, ni à Butler).
John Butler
John Butler est australien. Un pays dont l’histoire internationale se limite à une paire de siècles et dont le seul apport culturel à notre humanité est l’opéra biscornu de Sydney. En gros des Etats-Unis qui n’auraient pas inventé le jazz, la country, le folk, le blues et la soul … Ce qui n’empêche pas les Australiens de faire du rock. Et l’île continent a légué au monde quelques furieux gueulards dont AC/DC, Rose Tattoo ou Angel City ne constituent que la partie visible du brûlant iceberg. Butler (pas pour rien que le trio porte son nom, les deux autres n’y font pas de vieux os, les changements de line-up sont innombrables), comme la plupart de ses congénères, s’est abreuvé de musiques venues d’ailleurs. Fait notable qui le différencie, il ne s’est pas contenté des sempiternels anglo-saxons (ou américains, ce qui revient au même). Rien qu’à voir ses dreadlocks, on imagine que le reggae ne l’a pas laissé indifférent. Les machins celtiques non plus.
Le résultat est surprenant. Mais surtout intéressant, voire par moments captivant. Pour deux raisons : le spectre musical de Butler est beaucoup plus étendu que ce à quoi l’on pourrait s’attendre. Et le type à un putain de charisme qui manquera toujours à … (complétez vous-mêmes, la liste est trop longue). Et s’il fallait se lancer dans des comparaisons, je citerai en vrac Tracy Chapman et Counting Crows (pour le folk « concerné »), Manu Chao (le côté bohème alter-mondialiste), Jon Spencer et Wraygunn (les accélérations électriques mystiques), Midnight Oil (l’aspect aussie politico-écolo), les Chieftains et Led Zep (les relents celtiques) … et on pourrait en rajouter bien d’autres, tant le patchwork concocté tire son essence de genres variés, parfois antinomiques …
On l’aura compris (enfin j’espère), on n’a pas avec « Sunrise … » le même morceau décalqué sur toute la durée du disque. Tiens, à propos de durée, c’est là que le bât blesse un peu, on en prend pour une heure dix, ce qui fait quand même un peu beaucoup, certains titres auraient pu rester dans les armoires, quelques autres n’auraient rien perdu à être raccourcis …
Le John Butler Trio
Il y a des trucs bluffants, assemblages étonnants de choses entendues pourtant des millions de fois séparément, mais qui passées dans la moulinette John Butler en ressortent immaculées. Ces étranges mixtures où peuvent cohabiter folk, blues, rock, reggae, sonorités celtiques, traversées de montées d’adrénaline violente ou au contraire d’une intimité doucereuse, sont littéralement transcendées par la voix de Butler, une des plus expressives, au feeling et à l’arrache, qu’on puisse trouver dans ces genres pourtant très fréquentés. Butler joue toutes sortes de guitares acoustiques amplifiées (surtout une onze-cordes, et ne me demandez pourquoi onze au lieu de douze), ne tombe jamais dans le piège du solo démonstratif (thanks). Ces chansons sonnent comme des voyages émotionnels (peu importe si on entrave pas les paroles), vous prennent par la main et ne vous lâchent pas.
Tout n’est pas parfait, et logiquement les titres convenus, prévisibles (archétype le morceau final « Sometimes » de plus de dix minutes, on « sent » tout ce qui va arriver dès l’intro) font retomber l’intérêt. Mais c’est au détour de l’adrénalisant « Treat your Mama », du chaloupé « Company sin » avec sa bas(s)e reggae, du court instrumental au banjo (« Damned to hell » qui renvoie instantanément au « Duelling banjos » du début du film « Délivrance »), du celtisant « Mist » (le « Gallow’s Pole » des années 2000 ? et putain me dites pas que vous connaissez pas « Gallow’s Pole »), ou du (petit) hit « Zebra », le titre qui a fait connaître Butler sur les autres continents, que les trois sont à leur zénith …
Ce « Sunrise over sea » est à peu près le seul disque du John Butler Trio disponible par ici. Fidèle à une certaine éthique passant évidemment par les labels indépendants, Butler était un secret bien gardé hors de l’Australie. Il semblerait que le garçon, voulant assurer ses arrières en Australie, ait cédé là-bas aux sirènes commerciales, et que ses parutions suivantes seraient (pas faciles non plus à dénicher) apparemment un ou plusieurs tons en dessous…

« Sunrise over sea » est un disque de vieux fait pour tout le monde par un jeunot. Respect… 


MAZZY STAR - SEASONS OF YOUR DAY (2013)

Amazing ...
Quand on pense à ce que sont devenus les héros-triomphateurs des mornes années 90 (quelqu’un pour prendre la défense des derniers disques de Björk, Radiohead, Massive, Smashing Machins ou Oasis ?), on se dit que certains avaient bien fait de disparaître de la circulation, en laissant derrière eux des disques intéressants. Mazzy Star n’a jamais eu la notoriété et le poids commercial des mammouths suscités, mais ils avaient quitté la scène du grand rock’n’roll circus sur une triplette de bons disques.
Et voilà que près de vingt ans après leur dernier skeud (« Among my swan », bon cru du millésime 1996), ils remettent çà. Bon, le groupe n’est pas très difficile à réunir, ils ne sont vraiment que deux. David Roback, au long passé indie-rockeux (il avait commencé dans Rain Parade, ce qui ne rajeunit personne, et surtout pas lui) et Hope Sandoval, voix éthérée sortie d’on ne sait quels limbes, plus connue par ici grâce à une pub pour Air France (« Asleep from day », musique des Chemical Brothers), ou pour avoir été un temps la compagne du bougon boutonneux William ( ? ) Reid, des fabuleux Jesus & Mary Chain.

Forcément, un disque dont on n’attend rien et même pas la parution ne risque pas d’être décevant. Mais là, comme ça, sans avoir pris la peine de réécouter ceux d’avant (je sais c’est pas bien, mais je m’en fous), je dirais que c’est leur meilleur. D’abord, ceux qui caressaient l’espoir que Hope (joke, on rit) aurait conservé sa voix unique seront ravis, on la reconnaît dès la première mesure, et c’est toujours un enchantement.
« Seasons … » à première écoute a tout d’un disque monolithique. On savait le groupe peu enclin à développer des chants de fin de banquet, donnant plus volontiers dans le morose plutôt que dans le rose. La base de Mazzy Star, c’est du folk, qui se teinte parfois de (country)-rock tout en retenue. Résultat, on se retrouve avec un disque totalement hors du temps, qu’on pourrait croire sorti en 1973 et qui ne sonnera pas démodé dans quatre décennies. Passent à mesure que défilent les titres les ombres et souvenirs de Nick Drake (« California », « Sparrow »), Joni Mitchell ou Joan Baez (« Seasons of your day »), du Band quand ils moulinaient derrière les grands disques de Dylan (« In the kingdom »). Bien sûr, un peu partout, quand un fond noisy et bourdonnant vient parasiter la fragilité des mélodies, c’est le Velvet Underground chéri du groupe qui remonte à la surface (« Common burn » et « Spoon », réminiscents des ballades mortifères de la bande à Lou Reed).
Mais finalement, le nom qui revient le plus souvent à mesure que défilent les titres, c’est celui, pourtant assez inattendu, de Ry Cooder. « Seasons … » est une véritable ode à la slide guitar, Roback en met partout, prenant plaisir à étirer ces notes métalliques traînantes, et on pense alors très fort à Nastassia Kinski et son pull-over rouge dans « Paris, Texas ». Et puis, pour en rajouter encore une couche dans le côté rustique et intemporel, de l’harmonica vient parfois se mêler à cette fête sonore.
Sur dix titres, seuls deux sont un peu plus rythmés, le classique country-rock de « Lay myself down » et le très beau et surprenant final (« Flying low »), qui évoque très fortement « The Rover » de Led Zep, un « The Rover » joué un petit matin blême avec une gueule de bois carabinée…

L’automne et la grisaille arrivent. « Seasons of your day » en est la bande-son idéale. Et ce disque est tellement bon qu’il pourrait même passer l’hiver …


BOB DYLAN - SUBTERRANEAN HOMESICK BLUES (1965)

Deux Dylan pour le prix d'un ...
« Subterranean … », il s’appelait à sa sortie « Bringing it all back home ». Pour une raison qui m’échappe et dont je me fous, les deux titres sont indifféremment employés. Le contenu est dans les deux cas rigoureusement identique, les onze même morceaux.
« Subterranean … », c’est un des disques les plus importants, les plus cruciaux des années 60. Aussi un des plus importants et cruciaux de Dylan. « Subterranean … » marque un changement radical dans la façon d’utiliser le support du 33 T. Jusque-là, ces grosses rondelles de vinyle ne servaient qu’à refourguer des titres vite bâclés, organisés autour d’autres déjà parus sous forme de 45T ou de Ep 4 titres. Le succès du 33 T dépendant très fortement de celui acquis précédemment par les morceaux déjà parus. Le 33 T n’était pas envisagé comme une œuvre en soi, mais comme une juxtaposition de titres.

Musicalement, « Subterranean … » est conceptuel. Une face électrique et une face acoustique. Les titres électriques sont déterminants dans la carrière de Dylan. Mais également pour beaucoup d’autres. On entend dans « Subterranean … » un type qui est considéré comme un maître d’un genre (le folk « à textes » avec juste guitare en bois et harmonica), utiliser de la musique venue d’ailleurs (du rock au sens large). Personne, parmi les stars déjà établies (Beatles et Stones au hasard) ne s’était hasardé à çà. Quand on tient le succès avec une formule, on la perpétue, on n’expérimente pas. Dylan s’en foutait un peu de tout ça, malgré sa réputation en béton, il ne vendait guère, ses titres obtenant beaucoup plus de succès quand ils étaient chantés par d’autres. Dernier exemple en date, des fans californiens du Zim, réunis sous le patronyme de Byrds, venaient de claquer un numéro un national avec la reprise d’un titre de lui pas encore paru sous son nom, « Mr Tambourine Man ». Juste en insistant sur le côté mélodique et en incluant des instruments électriques. L’histoire (ou la légende) prétend que c’est l’écoute de la version des Byrds qui aurait poussé Dylan à virer électrique.
1ère de photo de Dylan avec une guitare électrique : 17 Juillet 1965 Newport ?
Des requins plus ou moins anonymes sont embauchés, on se met tous dans le studio, on joue ensemble, « 1,2,3,4 » et c’est parti. On sent que « Subterranean … » est enregistré dans l’urgence, que tout n’est pas maîtrisé. Sur « Bob Dylan’s 115th dream », un énorme fou rire saisit Dylan après un false start comme on dit dans les notes de pochette, ça a été conservé. Dylan ne maîtrise guère le fait de jouer avec un « groupe de rock », il doit lui sembler que tant de vacarme va le faire passer au second plan, alors il hurle littéralement ses textes. Sur le plan strictement musical, il n’y a rien de révolutionnaire en soi, ça mouline gentiment, d’une façon quasi austère (les deux boogies du disque, « Outlaw blues » et « On the road again » - rien à voir avec le titre homonyme de Canned Heat quoi que … - feraient justement passer l’intégrale de Canned Heat pour un manifeste de rock progressif). Cependant, le disque sera assez mal perçu, Dylan sera accusé d’avoir « trahi » la cause du folk pur et dur dont il était le héraut. Dans le meilleur des cas, cette première face de disque électrique sera considérée comme une parenthèse mal venue (les quatre titres acoustiques auraient pu se retrouver tel quels sur n’importe lequel de ses 33T précédents). La suite de l’aventure sera sans équivoque. Dylan va embaucher un jeune guitariste de rock virtuose, Mike Bloomfield, enregistrer un disque quelques semaines plus tard, uniquement électrique, « Highway 61 revisited », et se lancer dans une tournée tous potards sur onze avec une bande de graisseux venus du rock’n’roll tendance garage, les Hawks, anciens accompagnateurs de Dale Hawkins (l’auteur de « Suzie Q »), qui deviendront The Band. Dylan monte dans le train de l’histoire en marche et accélère la locomotive …
Si « Subterranean … » ne peut être considéré comme le meilleur disque de Dylan, surtout à cause d’un backing band sous-mixé et qui sonne baloche, c’est malgré tout pour moi son plus important, celui qui fait exploser toutes les lignes et les chapelles musicales de l’époque. Si l’on enlève les deux boogies déjà cités, restent neuf morceaux qui sont absolument tous des classiques de Dylan (le morceau-titre, « She belongs to me, « Maggie’s farm », « Love minus zero », « Bob Dylan’s 115th dream » pour la face électrique, plus les quatre acoustiques « Mr Tambourine Man », « Gates of Eden », « It’s alright, Ma », « It’s all over now, Baby Blue »). Autant dire qu’avec les musiciens de « Highway … » ou « Blonde … », il n’aurait rien à envier à ces deux-là …
« Subterranean homesick blues » est le premier classique tout-terrain de Bob Dylan, et malgré la bonne trentaine d’albums qui a suivi, reste pour moi dans le quintet majeur de sa carrière …

A noter pour les amateurs de symboles et fétichistes divers que la pochette est un vaste puzzle regorgeant de détails (la femme en rouge, les mags, les pochettes de disques, …) sur lesquels les fans du Zim se sont abîmé les yeux et creusé les méninges …

Du même sur ce blog :

BOB DYLAN - OH MERCY (1989)

Le disque à Lanois ...
N’en déplaise aux fans (il en faut, mais leur avis ne vaut rien, ils ne sont pas lucides), depuis sa doublette ô combien magique du milieu des sixties (« Highway 61 revisited » / « Blonde on blonde »), Dylan n’avait sorti en cette fin des 80’s que deux disques dignes de sa réputation (« Blood on the tracks » en 1975, « Infidels » en 1983) … sur au moins une vingtaine de parutions tant en live qu’en studio. Ce qui fait pas une bonne moyenne.
En gros, Dylan était à la rue artistiquement. Il s’en foutait peut-être, il s’en foutait sûrement, mais il était out. Pire, à part des folkeux attardés dans un autre espace-temps, genre Billy Bragg, plus personne débarquant dans le trouble marigot du music-business ne le citait. Ses deux dernières parutions, « Down in the groove » en studio et le live « Dylan & The Dead » avaient été deux flops tant critique que commercial retentissants. Dylan, pas plus sourd ni plus con qu’un autre, le savait. Et comme souvent quand il se sent largué, il va tenter un coup de poker. Va se livrer pieds et poings liés (enfin, pas aussi facilement, les premières prises de contact et séances d’enregistrement ont soi-disant été houleuses) à un jeune producteur canadien, Daniel Lanois, alors sur un nuage. Lanois vient de produire des disques qui ont démesurément cartonné pour Peter Gabriel (« So ») et U2 (« Joshua tree »), bosse sur le « Yellow moon » des Neville Brothers (c’est pendant les séances de ce disque que Dylan viendra l’observer et en profitera pour recruter quelques musiciens). Lanois, c’est le type à total contre-courant de la tendance des 80’s. Non pas qu’il n’utilise pas toutes les technologies high-tech, mais il s’en sert juste pour sonner « rustique ». Les disques produits par Lanois donnent la priorité au feeling et aux instruments en bois.
Daniel Lanois fin des 80's
« Oh mercy » va être salué comme le disque de la (énième) renaissance de Dylan. Lanois y est certes pour beaucoup (il joue aussi, surtout de la guitare sous toutes ses formes, sur pratiquement tous les titres). Mais il faut aussi reconnaître à Dylan le mérite d’avoir sorti on ne sait trop d’où ni comment un paquet de compositions qui tiennent la route.
« Oh mercy » est un disque qui fait semblant de se chercher, d’hésiter entre deux directions. Les quatre premiers titres présentent en alternance des ballades folk d’inspiration très 60’s (« When teardrops fall », « Ring them bells ») et des choses beaucoup plus chaloupées, remuantes, swinguantes, le groove New Orleans revisité par Dylan (l’inaugural « Political world », « Everything is broken »). Le lien entre les deux tendances est assuré par la mise en place sonore de Lanois, ça sonne cool, tranquille, apaisé, la jam à la belle étoile à côté d’un feu de camp, asseyez-vous en cercle, Papy Dylan va vous en raconter une bonne … Le côté « funky » (même si Dylan et funky sont antinomiques, Dylan est tout sauf funky) ne réapparaîtra qu’à l’avant-dernier titre (« What was it you wanted », avant un final (« Shooting star ») plutôt rock (mais le rock revisité par Lanois, c’en est pas vraiment) très dans le son et l’esprit de « Infidels ».
Le cœur de « Oh mercy », c’est la ballade folk tranquille, Dylan retrouve d’ailleurs souvent son harmonica. C’est du Dylan, on peut pas se tromper, mais il y a un aspect détendu peu fréquent chez lui. C’est aussi (le boulot de Lanois est colossal) une façon de chanter, de faire reposer les titres sur sa voix, à laquelle on n’était pas habitué. Dylan, qui n’a jamais eu une voix agréable, et qui se complaisait dans les tonalités (per)sifflantes, arrogantes, commence à avoir cette sonorité très rauque assez pénible qui ne le quittera désormais plus. Là, sur ce « Oh mercy », il n’hésite pas à la mettre en avant. De toutes façons, il a pas vraiment le choix, l’instrumentation est souvent limitée à sa portion la plus congrue, et ça se joue à rien : « What good I am » pour moi ne « passe » pas, la voix de Dylan ne s’appuie sur pratiquement rien, elle agit comme un repoussoir. Il suffit de pas grand-chose (des arrangements d’orgue, un petit solo de guitare bluesy à l’arrière plan) pour qu’un titre très voisin (« Disease of conceit ») apparaisse beaucoup plus réussi.
Et puis, il y a deux titres somptueux, « Man in the long black coat » (la ballade a minima hors d’âge, ça a l’air tout con, beaucoup s’essayent à ce genre d’exercice, peu le réussissent), et « Most of the time » (mélodie calée sur une superbe ligne de basse et des nappes de synthé, c’est évident et original en même temps). Le genre de titres en état de grâce que l’on croyait ne plus entendre de Dylan.

On le sentait à nouveau concerné, capable de refaire de bons disques, les fans y ont cru dur comme fer. Ce sera pour lui l’occasion de partir dans une fuite sans fin en avant (en avant, hum … pas toujours, malheureusement) pour le bien nommé « Neverending Tour », Dylan n’envisageant plus l’avenir que façon baladin (son job c’est être sur une scène quasiment tous les soirs et chanter, jusqu’à ce que mort s’ensuive, et ça fait vingt-cinq ans que ça dure). Par contre dans sa discographie, ce très bon « Oh mercy » restera sans suite digne de ce nom dans les 90’s, avant un virage folk-blues qui n’en finit plus de diviser les dylanmaniacs entamé par « Time out of mind » (moi j’aime bien voire plus, mais comme je suis pas fan de Dylan, mon avis compte pas non plus …).

Du même sur ce blog :


TOWNES VAN ZANDT - TOWNES VAN ZANDT (1969)

50 nuances de noir ?
Curieux cas, que celui de Townes Van Zandt (rien à voir avec le grassouillet court sur pattes qui chantait dans Lynyrd Skynyrd, ni avec le Soprano à bandana guitariste du député du New Jersey). Un type ignoré royalement de son vivant et maintenant célébré comme la huitième merveille du Monde (ou des 60’s –70’s, ce qui revient à peu près au même). Bon, faut relativiser tout çà. Même s’ils oeuvrent dans des genres quasiment  similaires, Townes Van Zandt n’est pas Bob Dylan. Mais ce n’est pas non plus un baltringue folk à la Richie Havens, dont la mort a été annoncée avec figure de circonstance par Pernaut à son JT, alors qu’absolument tout le monde avait oublié son existence depuis son passage braillard et improvisé à Woodstock.
Townes Van Zandt a du talent, c’est sûr. Un talent qui n’a pas besoin du sempiternel couplet sur l’ivrogne introverti qu’on ressert systématiquement dès qu’on l’évoque. En a t-il plus que d’autres oubliés de cette décade folk prodigieuse (en gros 63-73), tous ces Fred Neil, Tim Hardin, Bill Fay, Pete Seeger, Gene Clark (pour les Amerlos), Bert Jansch, John Renbourne, Nick Drake, John Martyn, Richard Thompson (pour les Angliches) ? Débat ardu dans lequel je ne m’aventurerais pas. En tout cas, quelles que soient ses qualités, il me semble à un niveau inférieur à toutes les têtes d’affiche de l’époque, les Dylan, Cohen, Donovan, Stevens.

Van Zandt est un folkeux dépressif (pas forcément un pléonasme), et beaucoup s’accordent pour dire que ses textes sont parmi les plus sombres jamais mis en musique. Le bonhomme vit le plus souvent reclus, quasi dans le dénuement, alors qu’il vient d’une famille très aisée, et ses compagnes les plus fiables seront sur la durée bouteilles (beaucoup) et poudres blanches (un peu). C’est aussi un compositeur de talent, ses musiques sont d’une pureté et d’un classicisme que beaucoup ont cherché à atteindre sans y réussir.
Ce « Townes Van Zandt » est son troisième disque. 33 T et conçu comme tel. Avec ses deux faces bien distinctes. La première est une épure folk. La guitare acoustique jouée en finger picking de Van Zandt est omniprésente, on sent (même sans comprendre forcément les paroles) dans la voix triste toutes les fêlures et brisures de l’homme. Et même quand l’instrumentation s’étoffe, ça reste austère, linéaire. Mais évident de talent. Curiosité et signe du perfectionnisme de Van Zandt, trois titres de ce « Townes Van Zandt » étaient déjà parus sur son premier disque, dont « The sake of the song », le plus « fini », le plus élaboré qui ouvre les hostilités. Une face de vinyle qui débutée de façon quasi guillerette (quoi que) et s’achève par le morceau le plus noir, le plus austère, « Colorado girl ».
La seconde face se teinte de country (une des références « antiques » de Van Zandt est Hank Williams, avec lequel il a bien des points communs, l’anxiété noyée dans l’alccol étant le plus évident), sonne «  contemporain ». Elle débute par « Lungs », country-rock décharné, avant coup sur coup d’aligner deux titres très dylaniens (le petit frisé est la référence « moderne » de Van Zandt). « I’ll be here in the morning » (un autre des trois titres réenregistrés) utilise par moments la même grille d’accords que « I want you » de « Blonde on blonde », et fait figure dans le contexte de titre enjoué, bien qu’étant nettement moins sautillant que son modèle évident. Autre dylanerie « Fare thee well … », tellement bien faite qu’on croirait que c’est le Band qui mouline derrière. Dernière auto-reprise « (Quicksilver daydream of) Maria » est pour moi la masterpiece, classique instantané, et le titre le plus enlevé (ou plutôt le moins sombre) du disque. Qui se conclut sèchement (on ne se refait pas) par la tristesse austère et dépouillée de « None but the rain ».
On l’aura compris , « Townes Van Zandt » n’est pas franchement un disque pour faire tourner les serviettes. Mais c’est ce style sombre qui est indissociable de l’aura d’artiste « maudit » qui entoure la carrière de Van Zandt. Auteur-compositeur pour auteurs-compositeurs, il n’obtiendra (la cherchait-elle d’ailleurs, rien n’est moins sûr) jamais de son vivant (il est mort en 97) une reconnaissance populaire significative. Mais son œuvre sombre et pessimiste continue de traumatiser des générations de gens sombres et pessimistes (ceux qui l’ont le plus cité doivent être les Ecossais de Tindersticks, qui n’ont rien de comiques troupiers).

Un disque à ranger pas très loin de ceux d’Harry Nilsson, les deux hommes, même si leur musique n’a rien de commun, ayant eu une approche artistique très similaire, et une façon d’appréhender l’existence quasi identique … 

VAN MORRISON - MOONDANCE (1970)


Il a demandé à la Lune ...

Rares sont ceux qui ont quitté un groupe relativement connu, ont changé assez radicalement leur style musical, et rencontré un succès supérieur. Même si Van Morrison n’a jamais été un gros vendeur …
Irlandais, chanteur au tempérament et au gosier de feu des Them, performance incandescente sur « Gloria », un des près fameux titres des sixties (et qui près de cinquante ans après les faits, est toujours une planche de salut en concert pour les groupes avec un répertoire personnel un peu mou du genou), Van Morrison envoie bouler ses potes, quitte le London pas encore tout à fait swingin’ pour New York. Là, un premier hit « Brown eyed girl », des séances qui n’aboutissent à rien (les bandes sortiront des décennies plus tard). Van Morrison va jouer son va-tout, faire une croix sur tout plan de carrière, tourner le dos au rock et au rhythm’n’blues, et enregistrer avec les moyens du bord et un groupe de jazzeux de studio « Astral weeks », que l’on retrouve vers le haut de toutes les listes des meilleurs disques de tous les temps. Perso, « Astral weeks », avec son joli hermétisme musical dont se délectent les gens prétendus de bon goût me gave assez vite, ça m’accroche pas trop.
« Moondance », on y vient, est le disque suivant. Qui reprend peu ou prou les mêmes recettes, mais avec des musiciens différents, des titres plus concis et une production de Van the Man himself. Moins mignon et plus direct en somme… La poésie onirique de « Astral weeks » se voit traversée par un souffle lyrique qui emporte tout, le jazz, le blues, la soul, le rhythm’n’blues, le rock … Autant pour moi « Astral … » est un disque froid, « éteint », autant « Moondance » est un brasier dans lequel Morrison se consume et nous consume … sans faire rugir guitares et Marshall, sans gueuler comme au temps des Them … pas de technique, pas de physique, du feeling …
Pour moi, il n’y a rien qui arrive à la cheville de « Moondance » dans l’œuvre de Morrison, et pas grand-chose chez la concurrence. Il y a tout dans « Moondance ». La voix qui arrive dès la première seconde du premier titre « And it stoned me ». Une voix facile, toute en retenue et nuances, avec en filigrane une puissance phénoménale en réserve. Les compositions, toutes signées du seul Morrison. De l’écriture dans une sorte d’état d’apesanteur ou d’état de grâce, comme on veut. On passe des ballades éternelles (« Crazy love », la perfection faite chanson, « Brand new day », le « Whiter shade of pale » de Van Morrison, le côté pompier de Procol Harum en moins) aux vapeurs jazzy de « Moondance » le titre, aux parfums baroques de « Everyone », au rhythm’n’blues de « Caravan » sur lequel Van Morrison lâche les watts vocaux au refrain. Il se dégage du disque une impression de calme, de majesté, de fausse simplicité (ça fourmille de trouvailles et d’arrangements).
« Moondance » est totalement anti-commercial, ne se rattache ni ne suit aucune mode (un seul titre « léger », enjoué et sautillant, « Glad tidings »). On y trouve par contre toute la ferveur religieuse et mystique de cette terre d’Irlande qu’a quittée Morrison, sur « Come running » et ses intonations gospel, et surtout sur le sommet de ce disque (et même de la carrière de Morrison ») qu’est le fantastique « Into the mystic », le genre de titre qui rend obsolète tous les machins celtiques enregistrés par tous ces bardes à la petite semaine qui nous les brisent avec leurs binious, leurs renards et leurs belettes …
Tout à fait logiquement, l’audience de ce disque sera famélique, Van Morrison, à l’humeur ronchonne légendaire, n’étant de plus guère enclin à participer à un cirque promotionnel quelconque. Il reste aujourd’hui un des derniers dinosaures en activité, même si sa production a fortement baissé en qualité et originalité depuis le milieu des années 70. Et sans jamais rien qui atteigne le niveau d’exception de ce « Moondance » … 

Du même sur ce blog :