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ZZ TOP - ELIMINATOR (1983)

You play the guitar on the MTV ...
« Eliminator » est le disque le plus connu, celui qui s’est le mieux vendu de ZZ Top. Et bien évidemment pas leur meilleur. Pour ça, il faut aller piocher (au hasard, ça marche à tous les coups) dans ceux d’avant…
ZZ Top 1983
Faut resituer un peu le machin, le contextualiser comme disent les hipsters. ZZ Top, au début des années 80, c’est le « little ol’ band from Texas » (c’est quelquefois écrit au cul de leurs disques). Et que la musique qu’ils aiment, excuse-moi partenaire, elle vient de là, elle vient du blues. Dès les débuts de leur carrière, les Top n’ont jamais renié leur côté rustique, voire rustaud. Le belouze, y’a que ça de vrai, et au Texas, on est pas des tafioles. Moins cons que la moyenne (on y reviendra), le trio a fait un gimmick exacerbé de son côté plouc, en rajoutant une couche à chaque disque (la pochette de « Fandango » avec la carte du Texas brodée sur les vestes, la tournée « Deguello » - il me semble – avec sur scène crotales, bisons, chacals, et toutes sortes de bestioles made in Texas). Petit à petit Hill et Gibbons ont pris l’habitude de se fringuer de la même façon et de se laisser pousser la barbe, mais pas Beard (que ceux qui n’ont pas compris s’inscrivent en cours de rattrapage en 6ème, avec anglais première langue …), et de commencer à se livrer sur scène à des chorégraphies étranges, qu’on croirait mises en scène par un handicapé moteur (à côté de Gibbons et Hill, Rossi et Parfitt dans Status Quo, c’est les ballets du Bolchoï, et il m’étonnerait pas que ce soit pour se foutre de leur gueule que les ZZ Top se soient lancés dans cette agitation au ralenti derrière leurs micros...)
Et le trio se retrouve dans les 80’s avec sa bonne petite réputation, son public tout de même conséquent, mais dans une décennie qui apparemment n’est pas du tout faite pour lui. Le prototype du truc qui marche vers 82, quand les ZZ Top entrent en studio pour mettre bas leur prochaine rondelle, c’est Culture Club. Et force est de reconnaître qu’il y a quand même un monde entre Boy George et Dusty Hill. A priori, ZZ Top fait partie des dinosaures des 70’s et doit comme tant d’autres, plus ou moins disparaître.
Une bien belle carrosserie ...
Ce sera compter sans la capacité d’adaptation des trois mousquetaires texans (qui comme ceux de chez nous, sont en fait quatre, leur D’Artagnan à eux s’appelle Bill Ham, et sera leur producteur attitré et exclusif jusqu’à sa mort) qui vont sortir le disque le plus malin de leur carrière, après avoir consciencieusement analysé la situation et humé l’air du temps. Leur musique est has been au possible, ils ont pris des kilos, ont des barbes imposantes de Père Noël boogie, se trouvent confrontés à la technologie envahissante (le synthé, soit a priori l’ennemi juré), et épine sur le cactus, la montée en puissance de MTV, chaîne prétendument musicale qui balance en heavy rotation les rengaines pop de jeunes beaux gosses, et qui devient incontournable pour prétendre à un succès commercial important.
ZZ Top va résoudre cette quadrature du cercle. Non sans faire grincer les dentiers de leurs vieux fans. « Eliminator » sera de très loin leur plus grosse vente. Bon, ils y sont pas allés avec le dos de la cuillère. Le son général est étrange, très mécanique, robotique, électronique et synthétique. Plus particulièrement tout ce qui est rythmique. A tel point que la rumeur a longtemps couru que « Eliminator » était un disque solo de Billy Gibbons à la guitare, tout le reste était fait par des machines. Finauds, les barbus ont laissé se répandre la rumeur, du moment qu’on causait d’eux, c’était bon à prendre, et n’ont jamais (du moins à l’époque, j’ai plus suivi leurs prises de parole depuis des siècles) confirmé ou démenti. Vraisemblablement, ils ont été parmi les premiers à émuler de vraies parties de basse-batterie, les ont fait bouffer à des ordinateurs et ont reconstruit leurs morceaux à partir des boucles obtenues (un indice : comme la puissance de calcul informatique était loin de celle dont on dispose aujourd’hui et pour ne pas avoir à faire de raccords aléatoires, quasiment tous les titres ont un final en fading, sans coda). Le bon son, le gros son, n’importe quel tocard peut l’avoir. Là où le trio texan a fait fort, c’est dans les compos. Toutes d’une finesse mélodique étonnante, des atours hardos appliqués sur de l’orfèvrerie pop.
Difficile de pas se faire remarquer
Le matériau de base pour le hold up parfait était prêt. Ne restait plus qu’à le diffuser au niveau planétaire. MTV sera le vecteur idéal. Là, ZZ Top n’aura pas grand-chose à faire. Niveau visuel, ils se reconnaissent à des lieues à la ronde. Leur sens de l’humour et leur intelligence (Gibbons est un spécialiste universitaire d’Art Moderne et a donné des conférences dans le monde entier) feront le reste. Leurs chorégraphies de plus en plus absurdes et empesées, les guitares en fourrure, les bagnoles des années 30 (comme la Ford de la moche pochette stylisée), les blondasses à mini short et décolleté sur forte poitrine dont ils s’entoureront dans leurs clips, leur vaudront un succès inattendu et imprévu.
Qu’en est-il et qu’en reste t-il de ce « Eliminator » ( un titre gag, en faux espagnol, alors que jusqu’à présent toutes leurs rondelles étaient nommées dans la langue de Cervantès), outre son aspect sonore particulier ? Des hits à la pelle « Gimme all your lovin’ » « Got me under pressure », « Sharp dressed man », « Legs », « TV Dinner ». Et des hits même pas honteux, malins, vifs, entraînants, mélodiques. Avec Gibbons et sa Strat en meneuse de revue. Parce qu’il y a quand même quelques trucs à ne pas oublier. Notamment le fait que le trio texan est une redoutable machine à boogies graisseux et que dans ce genre ils laissent quand même Status Quo loin derrière (d’ailleurs je me demande s’ils se moquent pas un peu d’eux dans « If I could only flag her down » plus Quo que nature). Et puis ne jamais oublier que derrière sa barbe et ses guitares en moumoute le sieur Gibbons est un très grand guitariste, laissant délibérément de côté les rodomontades électriques bavardes et égoïstes au profit de courts soli et chorus incisifs. A ses débuts, il n’a pas impressionné Hendrix soi-même tout à fait par hasard (à tel point, anecdote hyper connue mais qu’il n’est jamais inutile de rappeler, que le Voodoo Chile lui a offert une guitare qu’il a conservé comme une relique). Gibbons est un maître discret de la six-cordes et c’est pas à l’écoute de « Eliminator » qu’on affirmera le contraire. C’est lui qui tient la baraque ZZ Top au bout de ses doigts agiles.
Avec option dégivrage sur les binocles et air conditionné sur les grattes ?
Il y a quand même un côté obscur de la farce, pas insignifiant. Cette litanie de compositions linéaires, fades et sans saveur malgré leur côté radiofriendly. Dont quelques unes qui ont du mal à tenir la distance. « I need you tonight », c’est mieux par INXS, même si les deux morceaux, à part leur titre, n’ont rien en commun. Ici, on a un slow blues fadasse qui s’éternise, à des kilomètres du feeling d’un « Blue Jean Blues » (sur « Fandango »). « Thug » est bien pourrie par ses synthés, on dirait du Phil Collins (énervé, mais du putain de Phil Collins quand même).
Un mot sur le dernier morceau du disque, « Bad girl ». Compte tenu du sens de l’humour aiguisé des barbus, je vois dans ce titre à part (faux live avec ses hurlements et ses cris rajoutés), aspect sonore et mélodique bien différent du reste, un pastiche (voire un hommage au énième degré) d’AC/DC avec sa voix hurlée dans les aigus, ses guitares rythmiques tronçonneuses et son solo à la Chuck Berry. Ils devaient bien rigoler sous leurs barbes en l’enregistrant …
Pour rester dans l’imagerie Auto Plus du disque, « Eliminator » est un virage dans la carrière de ZZ Top. Plutôt pas trop mal négocié, sans sortie de route. Le suivant, « Afterburner », enverra tout le monde dans le décor




DAVID LEAN - LA ROUTE DES INDES (1984)

Sortie de route ?
Même si un film de David Lean, ça reste un film de David Lean, « La Route des Indes » sera son clap de fin. Peut-être parce qu’il en avait ras la casquette des tournages (Lynch a soixante seize ans quand sort « La Route … »), peut-être aussi que les réactions critiques (assez mitigées) sur « La Route … » lui ont fait comprendre que la fin du siècle cinématographique n’était pas pour lui … Un peu de tout ça, vraisemblablement …
Alec Guinness & David Lean
Lean, les films pour lesquels il est le plus connu et reconnu (en gros la triplette « … Kwaï », « Lawrence d’Arabie », «  … Jivago ») sont typiques et d’une époque et d’une certaine forme de cinéma. Une décennie (55-65) marquée par une génération qui trouvait du boulot, avait un peu d’argent dans les poches, et se précipitait en nombre (et en famille) dans les salles de cinéma. Pour y voir des films familiaux à grand spectacle. Et ça, Lean savait faire, torcher de grandes fresques romanesques dans des décors naturels à couper le souffle. Le spectateur en avait pour son pognon, il passait trois heures dans le ciné et en prenait plein les mirettes.
Au début des années 80, le public, ses goûts, et les films qu’il va voir ont changé. La sci-fi à grands renforts d’effets spéciaux triomphe (« Le retour du Jedi », « E.T. », « Blade runner », « Terminator »). Pas vraiment le monde de Lean. Hasard, « La Route des Indes » sort quelques mois après le « Gandhi » d’Attenborough, avec lequel in partage bien des points communs. Et avec lequel il souffre de la comparaison. « Gandhi » était pour son réalisateur le film de sa vie, il avait disposé de moyens colossaux (des centaines de milliers de figurants pour la reconstitution des obsèques). « La Route des Indes », quel que soit le niveau d’implication de Lean, est un film de plus dans sa carrière. Et pour ce qui est des moyens, même si c’est pas un film de fauché, on sent qu’il n’a pas eu une enveloppe illimitée. Les scènes de foule sont filmées en plan serré (avec moins de monde on remplit l’écran) et laissent même apparaître des « trous » (dans la scène de l’arrivée du train au début, il manque du monde en bas à gauche de l’image).
Les décors grandioses : la Lean touch ...
Parce que comme son nom l’indique, « La Route des Indes » se passe en Inde. Vers 1920 dans un comptoir colonial britannique (quand ailleurs dans le pays, Gandhi commence à faire localement parler de lui). Sur fond de domination déconnectée de la réalité des Anglais et en face une prise de conscience que l’Indien mérite mieux que le sort qui lui est réservé. Lean fait se mélanger romance sentimentale et thématique de l’émancipation du peuple Indien.
Côté cœur, on est loin de « …Jivago ». D’ailleurs, une fois le générique final passé, on n’a toujours pas compris de qui Adela était vraiment amoureuse (pas de son fiancé magistrat, c’est évident, peut-être de Fielding, ou passagèrement du Dr Aziz, faites vos jeux …). Côté social, c’est encore plus problématique, on est trop dans la caricature de l’asservissement au début de l’histoire pour que le revirement spectaculaire (Aziz devient hautain et méprisant vis-à-vis des Anglais) des réactions soit crédible.
La Lean touch (suite) : Davis & Ashcroft dans un train ...
Le plus gros reproche, il est à mon sens global. La visite des grottes de Marabar est certes l’articulation de l’histoire et se situe au milieu du film. Mais quid des personnages ? Un de ceux que l’on croyait principaux (Mrs Moore) disparaît, un autre que l’on pensait secondaire (Fielding) devient le personnage central. Etrange, même si le film est l’adaptation (fidèle paraît-il) d’un bouquin réputé (refrain connu) inadaptable à l’écran, ce procédé est curieux. « La Route des Indes » manque pour moi de souffle, de lyrisme, d’une histoire et de personnages forts.
Bon maintenant, si ça passe à la télé, faut pas zapper pour aller regarder « Plus belle la vie », hein… Lean, même en fin de carrière, ça reste un sacré manieur de caméra et un remarquable faiseur d’images. Il est en Inde comme un poisson dans l’eau, parce que l’Inde, c’est le pays du train roi. Et Lean aime le monde du rail, c’est le moins qu’on puisse dire. Depuis son premier gros succès (« Brève rencontre » en … 1945, tout de même), Lean filme des gares, des trains, et en fait un des éléments essentiels de ses films. On a donc droit dans « La Route … » à quelques superbes plans montrant des trains qui semblent minuscules dans des paysages grandioses. Des plans qui n’apportent strictement rien à l’histoire, mais juste pour le plaisir des yeux, c’est déjà beaucoup …
V Benerjee, A Guinness, J Davis
Lean peut aussi s’appuyer sur un casting qui tient la route, avec des personnages crédibles dans leurs rôles. Pas de stéréotypes à la hache pour les rôles principaux, tout ces personnages, au contact de l’Inde ou des situations qu’ils vivent, sonnent vrai, ne surjouent pas. D’autant que le casting est international. Dans le quatuor majeur du film, on trouve deux Anglais, Peggy Ashcroft (Mrs Moore) et James Fox (Fielding), l’Australienne Judy Davis (Adela Quested), et l’Indien Victor Banerjee (Aziz). Tous se mettent au service du film, et évitent d’en faire des brouettes (et à peu près tous se sont affrontés avec plus ou mois de véhémence au dirigisme strict de Lean, les relations en fin de tournage n’étant pas au beau fixe entre le metteur en scène et ses acteurs). Ne pas oublier celui qui est peu l’électron libre du scénario, un méconnaissable Alec Guiness, qui est le Professeur Godbole, un Indien philosophe et lunaire. Guiness, pourtant habitué des plateaux de Lean, que certains critiques ont confondu lors de la sortie du film avec Peter Sellers (malheureusement bien mort à cette époque-là), une méprise qui perdurera (le déguisement de Sellers en prince hindou dans « La Party » y étant certainement pour beaucoup).
Lean montre beaucoup de choses. La cohabitation qui ne pourra que devenir impossible entre une Angleterre victorienne transposée sous les tropiques et une population locale traitée par-dessus la jambe, le psychodrame intime qui concerne les quatre acteurs principaux, le mysticisme et ses lieux étranges de l’Inde… Mais Lean survole tout cela, laissant dans son histoire de nombreux points d’interrogation. Le seul qui se justifie étant de savoir  ce qui s’est passé dans la frotte entre Adela et Aziz. Pour les autres (une fin qui n’en est pas vraiment une, ces revirements d’attitude des personnages majeurs, le procès étrange tant dans son déroulement que dans son verdict de la part d’une institution judiciaire à la botte des Anglais …).
« La Route des Indes » sera le dernier film de Lean. Au vu de ceux des décennies précédentes, on était en droit d’en attendre un peu plus. Lean fait du Lean, c’est bien le moins. Mais en moins bien qu’avant … 


Du même sur ce blog :

PUBLIC ENEMY - IT TAKES A NATION OF MILLIONS TO HOLD US BACK (1988)

Combat rap ...
Public Enemy, c’est du rap, certes. Mais aussi beaucoup plus que cela… En trois disques à la fin des années 80 ils ont placé la barre tellement haut que personne a cherché à la franchir depuis, on a vu tous les grands noms de la chose partir dans d’autres directions, esquiver le défi, ou se casser les dents à le relever. A la limite, Public Enemy, ils auraient même pas fait de musique, ils auraient fait parler d’eux.
PE presque au complet ...
Public Enemy, c’est un concept global. Deux rappeurs, un dans les graves (Chuck D.), l’autre dans les aigus (Flavor Flav). Un jongleur des platines et de bidules électroniques qui tient plus du terroriste sonore que du pousseur de disques (Terminator X). Un ministre ( ? ) de l’Information ( ?? ), Professor Griff. Une équipe d’auteurs (le Bomb Squad). Une milice à Uzi (S1W, pour Security of the First World). Une affiliation « politique » (la Nation of Islam). Un « atypique » pour la mise en sons (Rick Rubin, juif fan des deux genres musicaux alors extrémistes et a priori opposés, le rap et le trash metal). La seule chose bruyante connue qui coche autant de cases, c’était … le MC5.
Evidemment, pareil conglomérat ne pouvait pas durer sans frictions. Et si Public Enemy existe encore vaille que vaille aujourd’hui, ne restent plus de cette dream team originelle que Flav et Chuck D. Quelques uns de l’aventure « It takes a nation … » sont morts, Terminator X n’était pas là au début, le Bomb Squad s’est plus ou moins désintégré, Rubin est parti voir ailleurs et faire la carrière que l’on sait, le S1W a vu défiler un nombre conséquent de gros bras, et Griff (ministre de l’Information faut-il préciser) a multiplié les déclarations racistes, homophobes, antisémites, et on en passe …
Mais là, à l’époque de « It takes … », pièce centrale de la trilogie entamée l’année d’avant avec « Yo ! Bum rush the show » et conclue en 90 avec l’énorme et insurpassé « Fear of a black planet », Public Enemy plane très loin au-dessus de toute la meute en survet et casquettes à l’envers.
Terminator X, Flavor Flav, Chuck D.
Public Enemy, c’est au départ la rencontre de Flav et Chuck D du côté de la fac de long Island, New York City. Fans de soul, de funk, des premiers collectifs proto-rap « engagés » (Grandmaster Flash), et des « poètes de la rue » des 70’s (Last Poets, Gil Scott-Heron). Influence majeure, on s’en doute un peu rien qu’à leur nom, Jaaaames Brown, qu’ils sampleront et échantillonneront abondamment. Très vite, plus que militants (et davantage Malcolm X que Luther King), ils vont se positionner politiquement, et d’une façon plutôt radicale, citant pêle-mêle les Black Panthers, la Nation of Islam et son très controversé leader Farrakhan qui flirte avec toutes les lignes blanches xénophobes et antisémites. A quelques années près, la création et l’existence même d’un groupe comme Public Enemy aurait été impossible (Guerres du Golfe, Al Qaida, Daesh, et autres joyeusetés intégristes et radicales du même tonneau …).
Assez étrangement, les allusions à la religion si elles sont très rares dans les disques de Public Enemy, sont beaucoup plus présentes dans leurs déclarations publiques. Même si la structure bordélique du groupe fait que chacun peut s’en revendiquer porte parole. Et quand à côté d’un Chuck D. (parolier hors normes, le Woody Guthrie Noir ?) s’agite un crétin comme Griff, les dégâts peuvent être considérables dans l’opinion publique, au gré de déclarations plus imbéciles les unes que les autres. Il n’en demeure pas moins que Public Enemy est à la fin des années 80, le groupe le plus « signifiant » et engagé des States (et d’ailleurs), tous genres musicaux confondus. Ce qui au mieux le relèguerait à la confidentialité si au niveau de leurs disques, ils n’enterraient pas toute la concurrence.
Le poing levé dans un gant noir, allusion aux JO de Mexico, 1968
Musicalement, Public Enemy est un choc pour l’époque. On est très loin de l’électronique funky et des boîtes à rythme sommaires des débuts du rap. Rubin oblige, le son de Public Enemy est dense, martial (les appétences sonores du trasher Rubin qui rajoute quelquefois de gros riffs hardos au second plan), limite oppressant. Avec leur gimmick qui les distingue immédiatement, l’omniprésence des samples de sirènes de police, qui rajoute une dimension anxiogène à leur son. A l’opposé par exemple du gros son potache des Beastie Boys. Avec lesquels ils semblent régler une question de suprématie, intitulant le dernier titre de ce « It Takes … » « Party for your right to fight », réponse brutale au « Fight for your right to party » des Boys. Public Enemy se pose comme le porte parole de la multitude noire laissée pour compte et qu’on entasse dans les quartiers-ghettos de New York. Public Enemy analyse, argumente, appelle à l’insoumission ou à la révolte. Rien que les titres claquent comme des directs dans la face d’un pays où existe, comme disait l’autre par chez nous, une profonde fracture sociale. Des trucs comme « Countdown to Armageddon » (l’intro terrifiante à mon avis très inspirée par celle du live « Kick out the jams » du MC5), « Bring the noise » (gros hit sorti en éclaireur, qui sera réenregistré avec les trashers de Anthrax), « Don’t believe the hype », « Louder than a bomb », « Night on the living baseheads » (allusion au film de Romero et aux dealers de freebase qui zombifient la jeunesse black), « Rebel without a pause » (là aussi clin d’œil au cinéma et à James Dean), « Prophets of rage » (le nom qui est actuellement celui d’un conglomérat de stars des 90’s, alliage plus ou moins contre nature comprenant Chuck D., des types de RATM et de Cypress Hill).
Tous les titres sont construits selon un procédé immuable de pilonnage sonore duquel sont bannis toute forme de refrain, on se contente d’une courte phrase-slogan répétée plusieurs fois. Un truc tellement bien foutu que ça reste hors d’âge, comme du Led Zep ou du Stones early seventies. Quasiment la moitié des titres de ce « It Takes … » se retrouvent sur les compilations de Public Enemy.

Classique de chez classique … 



SHINYA TSUKAMOTO - TETSUO (1989)

Metal Machine Movie ...
« Tetsuo », y’a écrit en tellement grosses lettres partout « film culte » que ça en devient trop voyant, limite embarrassant.
De quoi retourne t-il ? Tout d’abord, et c’est difficile de ne pas le reconnaître, « Tetsuo » est un film différent. D’à peu près tout ce qui est paru jusque là, même s’il pioche allègrement dans des œuvres « classiques », en tout cas plus conventionnelles. « Tetsuo » est un des premiers témoignages filmés (quelques courts métrages auparavant) de Shinya Tsukamato, qui a vingt huit ans au moment où il commence le tournage. Tsukamoto vient de la pub, d’où un sens sinon inné mais du moins bien assimilé de l’image qui accroche.
Shinya Tsukamoto
Et là, question image qui accroche, il a placé la barre très haut Tsukamoto. C’est plus de l’accroche, c’est du choc frontal. Qui passe par des choix esthétiques radicaux. Un noir et blanc granuleux, tellement « léger » techniquement (rassurez-vous, c’est fait exprès) qu’on dirait un film des années 20. Un montage hystérique (« Tueurs-nés » on dirait quasiment du Bergman en comparaison), saccadé, rythmé le plus souvent par une techno épileptique (signée Chu Ishikawa, partenaire constant de Tsukamoto). Ce qui fait qu’au bout d’une heure et cinq minutes, générique compris, tout est bouclé.
Le scénario est à la fois simple, sinon simpliste. Dans un Tokyo plus ou moins futuriste, des humains se contaminent, se séduisent et s’exterminent en devenant des mutants mi chair mi ferraille. Le tout dans des décors d’appartements exigus, ou dans des chantiers délabrés de sites industriels. On pense parfois au premier film de Luc Besson « Le dernier combat » (le noir et blanc, les sites post apocalyptiques, les dialogues réduits au strict minimum). Sauf que ni Tsukamoto, ni son fan club ou les spécialistes de son œuvre, ne citent jamais ce film de Besson.
The Man Machine ...
Tsukamoto se réclame de Lynch (« Eraserhead » évidemment), du « Metropolis » de Fritz Lang (le type connaît ses classiques), de « Blade runner » de Ridley Scott, et du « Videodrome » de Cronenberg. Il aurait pu citer « Frankenstein » et ses multiples adaptations. La « fiancée » ( ? ) du « héros » ( ?)  car personne n’a de nom dans le scénario, on dirait la fiancée de Frankenstein dans le film du même nom de Whale. Mais il les enterre tous par le côté totalement destroy de son film. « Tetsuo » est hyper violent, tendance gore (la première scène, c’est un type qui s’entaille très profondément la cuisse pour s’y insérer une longue tige filetée, garantissant en plein cadre giclées de sang, chairs en décomposition et grouillement d’asticots).
Comme il faut tout bien ranger et étiqueter, on trouve un peu partout que « Tetsuo » est un des films fondateurs du cyberpunk, tiroir générique où l’on met tout et n’importe quoi (en musique, c’était les terrifiants pantins de Sigue Sigue Sputnik au milieu des 80’s, mais il y a du cyberpunk littéraire, plastique, filmographique, …). Pour moi, c’est une surenchère visuelle perpétuelle qui se dirige vers un final où se mélangent, mort, vie et résurrection sous la forme d’un combat métallique entre deux mutants (dont Tsukamoto, qui aime bien faire l’acteur dans ses films, même si dans « Tetsuo » c’est dû à un budget plus qu’étriqué) devenus amas de ferrailles et de câbles électrique divers (on pense à Alien, avec les membres qui sortent des membres).
Une petite pipe ?
Visuellement, c’est très fort (pas de fric pour les effets spéciaux, les plans sont tournés image par image, comme un dessin animé), avec des scènes chocs qui s’enchaînent à un rythme effréné. Une des plus mémorables est la bagarre – copulation, avec le sexe de la femme en forme d’un serpent à tête chercheuse (Alien again) qui finit par sodomiser l’homme, avant que le sexe de celui-ci se transforme en foret et éventre sa partenaire … Bizarre, vous avez dit bizarre ?
Perso, je trouve ce film original (c’est bien le moins), mais c’est pas vraiment mon truc (y’a aussi des références à la culture manga dont j’ignore tout et me contrefous complètement), je le trouve malgré sa durée réduite interminable, succession ininterrompue de délires psychotroniques qui me passent par-dessus la tête. A tel point que dans le coffret où le film est jumelé avec son remake-suite (il y aura quatre épisodes au total tous réalisés par Tsukamoto) en couleurs, je m’en suis prudemment tenu à ce premier volet et ne compte pas aller plus loin.
Etrangement, Tsukamoto que l’on voit dans les bonus du Dvd répondre à des questions de Jean-Pierre Dionnet (qui d’autre ?) est un type calme, poli, très rationnel et nullement extravagant dans ses propos alors que l’on s’attendrait à voir un excité intégral.
En fait, « Tetsuo », il durerait dix fois moins, on dirait un clip de Marylin Manson… C’est dire que pour moi on arrive assez vite aux limites du truc … 



THE POLICE - SYNCHRONICITY (1983)

Sting & The Police ...
Police était né, avait vécu et prospéré sur un malentendu. En gros, celui du punk et de la new wave. Le groupe ne faisait partie d’aucun de ces deux genres. La preuve : il vendait des disques par camions alors que les « vrais » (au hasard le Clash et Cure) se contentaient de « succès d’estime » comme on dit pudiquement.
Police, c’est en 1983, un attelage de trois techniciens (au sens prog du terme, des types capables de t’en foutre plein les oreilles très vainement) qui se détestent cordialement. Avec en trame de fond de cette discorde les obligatoires histoires de pognon, traduites dans les communiqués de presse par les évidentes « divergences musicales ». En gros, Sting qui écrit quasiment tout, et surtout tous les hits, s’en fout plein les poches, beaucoup plus que les deux autres. Et puis Sting, qui s’est vu un peu trop vite qualifié de génie mélodiste, a fini par le croire, qu’il était un génie. Il prend le melon, se rêve superstar bien au-delà du format qu’il trouve étriqué et réducteur de la musique de jeunes. Il rêve de jazz, et de concepts « intelligents » et « concernés », comme ses contemporains, Geldof, Bono, Kerr, …
Summers, Sting & Copeland
« Synchronicity » est le dernier disque du trio The Police. En fait plutôt un disque solo de Sting maquillé comme une bagnole volée pour faire croire qu’il est encore question d’un groupe. Rondelle vaguement conceptuelle (la synchronicité est une théorie prise de casque du philosophe Jung, dont l’ancien instit Sting a lu les bouquins, à la manière d’un Lennon s’entichant après les Beatles du cri primal de Janov), réalisée avec le concours d’avocats (Copeland et Summers auront droit à un seul et unique titre chacun), de conseillers fiscaux (on enregistre aux studios Air dans les Caraïbes pour échapper aux impôts anglais, toujours avec le producteur attitré Hugh Pagdham), et de tous ces parasites en costard-cravate qui commencent à sérieusement pourrir par le fric le milieu musical en ce début des 80’s.
« Synchronicity » donc. Last et bizarrement vu les conflits et tiraillements but not least. Pas une merveille non plus, très loin des deux premiers, pas plus moche que « Zenyatta … » et meilleur que « Ghost in the machine ». Malgré un début de rondelle assez calamiteux. La première face du vinyle, ce qui n’est quand même pas rien. Succession de titres … euh étranges pour être gentils. Le premier éponyme faisait se relever tout le monde, persuadé que le phono était en vitesse 45T. Tonalité hyperrapide et suraigüe aggravée par des intonations lyriques voire pompières. « Walking in your footsteps » ou quand la musique pop s’intéresse au darwinisme. Ce qui à l’époque pouvait passer pour une preuve de culture, voire d’intelligence fait aujourd’hui très prétentieux. Par charité, on ne dira rien du très con « O my God ». Ensuite les deux morceaux « diplomatiques » laissés à Summers (« Mother » braillé façon post punk et totalement hors propos par rapport à tout le reste) et Copeland (« Miss Gradenko », insignifiant, comme si le batteur essayait d’imiter l’écriture de Sting). « Synchronicity II » qui terminait cette face vinyle sonne comme du U2 des mauvais jours (ou de toujours, diront les mauvais esprits).
Les mêmes dans le désordre. Sauras-tu les retrouver ?
Le final du disque est heureusement bien meilleur. « Every breath you take » est un hit colossal, le titre très travaillé qui surclasse tous les autres. C’est évidemment une scie qui a ses détracteurs, mais des scies de ce genre, beaucoup seraient prêts à bouffer les varices de leur grand-mère pour en écrire ne serait-ce qu’une dans leur vie. « King of Pain » à l’écriture sophistiquée (au piano ?) est également excellente. Le soufflé retombe un peu avec la mélodie terne et le refrain un brin trop emphatique de « Wrapped around your finger ». Sur le 33T, le dernier titre était « Tea in the Sahara » (basse dub, seule allusion au reggae de ce disque, on est loin des « Regatta de Blancs »), lent, calme, méditatif, contemplatif, limite new age. Une belle composition qui contient en filigrane bon nombre de recettes de la carrière solo de Sting. La major A&M a cru bon d’ajouter sur les rééditions Cd « Murder by numbers » qui aurait gagné à rester dans ses tiroirs.
Le résultat global est logiquement assez moyen, mais relevé par une production first class (les mecs ont les moyens, ça s’entend). A noter que la technique très largement au-dessus de la moyenne des trois policemen leur permet des sons, des arrangements, des petits grigris dans les coins inaccessibles au commun des mortels. Car Police est un trio, le genre de configuration qui ne laisse rien passer et ne supporte pas la médiocrité. Sting sait faire ronfler sa basse en avant, Summers se contente la plupart du temps de striures avant-gardistes de guitare (les collaborations avec le génie perturbé de la six-cordes Robert Fripp sont à venir), et Copeland sait mélanger les influences du jazz rock de son ancien Curved Air avec une frappe sèche et rapide. A noter que tous les trois utilisent avec plus ou moins de bonheur mais jamais de façon honteuse tout ce qu’ils ont trouvé dans le studio susceptible de faire de la musique (piano, synthés , …)
Le succès de « Synchronicity » sera énorme, un des disques de chevet des bobos de l’époque, à côté du « Brothers in arms » de Dire Straits. La nouvelle de la dissolution du groupe quelque mois après sa parution fera la une des JT, laissant le champ libre à Sting pour sa vilaine carrière solo …

Les vrais fans de Police se repasseront encore une fois « Oulandos … » et « Regatta … »


Des mêmes sur ce blog :

JEAN-JACQUES ANNAUD - LA GUERRE DU FEU (1981)

Western préhistorique
Avant l’assez pénible Luc Besson, Jean-Jacques Annaud fut le golden boy du cinéma français. Une carrière à succès et hautement lucrative (il l’admet lui-même) commencée dans les spots (on ne parlait pas encore de clips) publicitaires, des envies de long format, et coup de bol, un Oscar récupéré pour son premier film, « La victoire en chantant », bide retentissant en France. Guère plus de succès pour le suivant, « Coup de tête », mélo noir et footballistique, devenu plus ou moins culte parce que le suicidé Dewaere y tenait le rôle principal.
Fiers comme des vainqueurs de la Champions League
Annaud, quelque peu mégalo, rêve d’un film qui marquera son époque, une sorte de fresque, de péplum. C’est par hasard, lors d’une discussion avec Gérard Brach, scénariste notamment pour Polanski, que l’adaptation d’un roman à succès de J-H Rosny, « La guerre du feu », est envisagée. Une histoire qui se situe 80 000 ans avant Jacques Chirac. Comme Annaud n’a pas de Raquel Welch au générique (« Un million d’années avant J.C. »), les producteurs ne se bousculent pas. Personne veut foutre des pépètes dans un machin sans dialogues où des types en peau de bête se baladent pendant une heure et demie. Chou blanc en France et timides promesses aux States. Ce qui n’empêche pas Annaud de préparer le film. Des repérages en Islande, des dialogues et des langues inventées par le linguiste Anthony Burgess (c’est son taf, même s’il est beaucoup plus connu comme l’auteur de « Orange mécanique », qui a inspiré à Kubrick le film du même nom), des castings et des répétitions avec des spécialistes de la préhistoire, des mimes, des comportementalistes...
Jusqu’à ce que, patatras, à la suite de jeux de chaises musicales dans les studios américains, les financeurs se désistent. De production américaine, « La guerre du feu » devient finalement une coproduction franco-canadienne. Le film sera tourné au Canada, en Ecosse et au Kenya. Les acteurs seront plutôt des « gueules » (Everett McGill, Ron « pas encore Hellboy » Perlman) que des stars (l’actrice principale, Rae Down Chong, est la fille d’un ami d’Annaud qui débute quasiment devant les caméras).
« La guerre du feu » est un de ces films extrêmes, dans la lignée des « Fizcarraldo » ou « Apocalypse now », sortis quelques années plus tôt. Parce qu’on parle là d’une époque où si tu voulais avoir une image sur l’écran, ben fallait d’abord la filmer. Aussi con que ça puisse paraître aujourd’hui où tu « tournes un film » avec des types bardés de capteurs qui s’agitent devant un mur vert fluo, et après à grands coups de Mac tu rajoutes ce que tu veux pour faire apparaître au cochon de spectateur les choses les plus extravagantes, autant au début des années 80 il fallait de l’imagination, des acteurs, et pour des scènes difficiles, épiques, grandioses, ben y’avait pas droit à l’erreur.
Mammouth va écraser le campement
De tout cela, Annaud s’en explique longuement dans son commentaire du film (pas toujours passionnant, son commentaire d’ailleurs, c’est un peu lou ravi du village qui se la pète). La plupart des scènes sont tournées avec trois caméras (une pour les gros plans des personnages, une pour la vue de groupe, la dernière pour les personnages dans les décors grandioses), souvent dans des conditions météo extrêmes (-10 voire -15° dans les marais d’Ecosse, 40° au Kenya). Il fallait répéter beaucoup avant, parce que la première prise se devait d’être la bonne (cinq heures de maquillage pour chaque acteur, et une fois que t’es passé dans l’eau, s’il faut refaire la prise, faut aussi refaire le maquillage, et quand t’as du mal à trouver les budgets, vaut mieux pas multiplier les prises).
Pour moi, « La guerre du feu » est un très grand et très bon film. Même si comme d’habitude, les ronchons le dézinguent. Les ronchons, ici, sont les historiens spécialistes de la préhistoire. Foutaise que « La guerre du feu », invraisemblances à tous les étages. D’ordre chronologique (de tels événements ne dateraient pas de 80 000 ans, mais de 800 000, vous saisissez la nuance, moi pas …), d’ordre linguistique (ces tribus-là ne parleraient pas et d’une façon générale ne communiqueraient pas comme ça, pfff …), d’ordre social (les tribus ne fonctionnaient pas comme ça, re pfff …), et en veux-tu en voilà des précisions d’érudits … Bon, les rats de bibliothèque, on se calme, z’avez jamais lu Rahan, le guerrier des âges farouches quand vous étiez minots ? Ben il faudrait. Parce que je vais vous dire, on s’en cogne de l’exactitude. Dans un film, ce qui compte, c’est l’enchaînement des images qui racontent une histoire, et l’émotion ou les émotions que cette histoire te procure. Et pas vos putains de ratiocinations sur les costumes, les armes, les dialectes, etc etc … Tiens, et tant que j’y suis, tant qu’à avoir cité Rahan, autant préciser ici que l’auteur de l’affiche du film pour la France est Druillet, un des grands de notre BD.
« La guerre du feu » part d’un postulat simple. En des âges lointains, le feu est synonyme de vie. Faut soit savoir le faire, soit le conserver précieusement. Le film raconte les pérégrinations de trois « guerriers » d’une tribu qui savait pas faire du feu et se l’est fait « voler » lors d’une attaque d’une tribu hostile, des types plus simiesques, plus cons, mais plus balèzes. Parce que tout est là, et comme aurait dit La Fontaine, la raison du plus fort est toujours la meilleure. Quoique, c’est grâce à une tribu de maigrichons peinturlurés, que les solutions et le progrès arriveront. Et donc les trois Pieds Nickelés en peau de bête doivent pour sauver leur tribu, ramener du feu.
Le repos du guerrier ...
C’est leur périple en milieu hostile, forcément hostile, que le film nous raconte. Il leur faudra éviter de se faire bouffer par des lions à grosses canines, par une tribu de cannibales, apprivoiser des mammouths (Annaud nous raconte la galère pour transformer des éléphants en mammouths et les faire « jouer », pour finalement qu’ils foncent là où c’était pas prévu et détruisent plus ou moins le campement de l’équipe du film), se battre avec des ours (ce qui donnera une autre idée de film à Annaud), s’enliser dans des sables mouvants, régler quelques problèmes avec un trio de jaloux de leur propre tribu, … Mais ces hommes découvriront aussi la solidarité, le rire, l’amour et toutes les situations vaudevillesques qui peuvent aller avec.
Parce que, et c’est tout l’art et toute la réussite du film, n’importe qui pourvu de quelques neurones en état de marche suit. « La guerre du feu », film sans dialogues (ou plus exactement des dialogues auxquels on ne comprend rien), est d’abord et surtout un grand film d’aventures au milieu de paysages grandioses. L’émotion et  un humour sous-jacent sont toujours présents, même dans les situations les plus difficiles et scabreuses. Grande scène du film : les larmes de Naoh (Everett McGill), lorsque qu’un homme de la tribu de sa dulcinée lui montre comment « fabriquer » du feu. Là moi j’aurais mis dans le soundtrack « Allumer le feu » de Johnny. Bon, Annaud a des excuses, le morceau était pas sorti. Mais c’était pas une raison pour foutre en bande-son les trucs pompiers de Philippe Sarde (« c’est beau comme du Stravinsky » dit en substance Annaud à propos de sa bande-son. Moi j’aurais dit aussi chiant que du Wagner, mais bon, on va pas chipoter …).

Une anecdote pour finir. « La guerre du feu » a été un film très compliqué à financer, le projet a pris cinq ans avant de voir le jour. Une fois terminé, c’est la Fox qui a hérité, à la suite de tractations à base de dollars, de sa distribution. Le Président de la Fox ne croyait pas du tout en ce film, et Annaud pensait qu’il ne sortirait pas. En dernier recours, le gars de la Fox le montre à un de ses copains et lui demande son avis. Le type est emballé, le film sort. Ce type était Frank Sinatra …



MADONNA - LIKE A VIRGIN (1984)

Touched for the very first time ...
C’était un temps que les moins de trente ans (putain trente ans déjà …) risquent pas de connaître. C’était il y a donc une éternité, en pleine misère de partout. On parlait de guerre nucléaire possible en Europe entre les Russkofs et les Ricains (Reagan et Thatcher d’un côté, Andropov et Tchernenko de l’autre, qu’à côté de ces demeurés les fadas barbus lobotomisés de Daech aujourd’hui, c’est des bisounours, bon passons …). Ici, on avait déjà de la gauche au pouvoir qui faisait pour pas vraiment changer une politique de droite, d’ailleurs y’avait déjà la chiffe molle Fabius Premier Ministre ou un truc du genre, c’est dire si on était mal barrés.

Musicalement, c’était le putain de désert, et on trouvait même une daube de Yes (putain Yes, quand même, faut pas déconner …) numéro un mondial, rien que ça. « Owner of a lonely heart » était le titre de cette purge. Faut dire que ça déconnait plutôt grave. Le crash du Clash avait suffi à éradiquer la guitare électrique de la surface de la Terre, on voyait plus que des garçons coiffeurs (généralement par paire, Wham, Tears for Fears, OMD, … liste complète contre un sac à vomi neuf), mèche dans les yeux, s’escrimer laborieusement sur des synthés Roland de leur unique doigt valide. Non, je déconne, y’avait pas que ces types, y’avait aussi Sting et Phil Collins … euh, c’est pas de bons exemples. Bon, je reprends. Y’avait des trucs bien, et on s’aperçoit maintenant qu’il y avait toute une scène indé dans tous les pays dits libres qui faisait du bon rock syndical réglo, mais personne, même pas les médias spécialisés en disait un mot.
On commençait à compter les morts du Sida, et MTV commençait à déglutir ses clips à la chaîne.
Et Madonna, donc, t’en causes, connard ? Justement, Madonna, elle est arrivée au bon endroit (New York, ses clubs branchés et décadents post disco) au bon moment (l’apex de la décennie fric, pendant laquelle les disques se vendaient par dizaines de millions, qu’ils soient de Michael Jackson, Prince ou Springsteen). Née Louise Madonna Ciccone et débarquée depuis cinq-six ans de son Michigan natal, avec la farouche volonté de réussir dans la grande tradition du rêve américain. N’hésitant pas à faire tout et n’importe quoi pour subsister (d’un film porno soft à l’audition pour devenir danseuse de Patrick « Born to be alive » Hernandez entre autres). Elle se fait un look de hipster bohème et délurée à base de trucs moulants, nombril à l’air, dessous apparents, sorte de Marylin Monroe des caniveaux et bas-fonds newyorkais. Elle fricote dans les endroits branchés avec les Dj’s et remixeurs résidents (« Like a virgin » est entre autres dédié à son mec de l’époque, le pousseur de disques Jellybean Benitez). Jusqu’au jour ou bingo, elle tape dans l’œil et/ou l’oreille de Seymour Stein, patron du label Sire Records, filiale de la multinationale Warner Bros. Un premier disque « Madonna », très orienté disco-dance fait peu de vagues hors certains clubs de New York.

Et puis Stein avec Madonna tente le coup de poker rarement perdant en ces temps-là. Livrer sa chanteuse au duo Nile Rodgers – Bernard Edwards. Leaders de Chic, certes, mais surtout producteurs de disques au succès énormes (ceux de Sister Sledge ou le « Let’s dance » de Bowie), ou pas (Sheila, oui oui, notre chanteuse à couettes nationales). Rodgers (celui qui s’occupe de la partie studio) et Edwards (le côté financier et business) sont des musiciens certes, mais aussi des hommes d’affaires sans scrupules. Ils encaissent le chèque mais ne croient guère au succès de cette fille plutôt inconnue, qui chante juste malgré une voix aigue limitée. Mais contrat oblige, les types de la Chic Organization font le taf, emmènent dans leurs bagages leurs complices habituels (leur batteur Tony Thompson, les frangins choristes Frank et George Simms, …). La moitié des titres du disque sont signés Madonna, le reste est amené par de plus ou moins augustes inconnus.
La patte Chic est bel et bien là. L’éléphantesque rythmique tchac-poum disco (Edwards-Thompson), le groove dance, la voix qui monte dans les aigus, toute la quincaillerie synthétique la plus moderne sont de la revue. Des ballades emphatiques tire-larmes un peu surchargées en pathos dramatique sont aussi de sortie (« Love don’t live … »). Rien d’extraordinaire en soi qui puisse laisser prévoir le raz-de-marée Madonna qui va submerger le monde. Le timing certes dont j’ai causé il me semble quelque part plus haut, et puis la rage de réussir et le sens des affaires de Madonna elle-même.

Qui n’hésitera pas à en faire des brouettes sur son côté sexy-libérée (« Like a virgin » tu parles …), se mettant en scène en Monroe hyper-glamour dans « Material girl » (à quel degré prendre ce titre, hein, je vous le demande …), se posant en symbole féminin absolu des années 80 (son rôle dans le film « Into the groove » dont la chanson-titre finira très vite dès l’année suivante rajoutée aux neuf titres initiaux lors des rééditions de « Like a virgin »). Madonna est beaucoup plus une actrice mettant en scène son propre destin qu’une chanteuse ou compositrice. Elle deviendra vite l’idole voire l’icône de toutes les gamines de la planète, sortira de bons disques de variété dans les années 80 (le meilleur sera celui d’après, « True blue »), génèrera pendant des décennies des bataillons de rivales-clones (de Cyndi Lauper à Miley Cyrus, série en cours), saura toujours faire parler d’elle, même (et surtout) quand il n’y aurait rien à dire. Résultat des courses, après trente ans de carrière (c’est vraiment le mot), c’est l’artiste (ben oui, quand même un peu) féminine qui a le plus vendu de disques au monde.
Même si j’ai toujours plus aimé le personnage que sa musique, et qu’on le veuille ou pas, il y a des choses, des souvenirs (les premières écoutes de « Like a virgin » le morceau, le premier visionnage du clip de « Material girl » et non, pas sur YouTube), qui ont marqué, même si ça fait mal au derrière de le reconnaître, toute une génération.

T’étais fan ou tu détestais, mais tu te positionnais par rapport à elle ou Michael Jackson (même combat et même bataille d’Hernani concernant les deux). Fallait avoir un avis et tout le monde avait un avis sur Madonna. Ce qui montrait que c’était elle qui avait gagné …


EURYTHMICS - TOUCH (1983)

Europop ...
Y’a des fois faut remettre les pendules à leur place et les choses à l’heure. Flashback donc …
1983. Les débuts de MTV et des « émissions » de clips. Y’en a un qui tourne en boucle en Angleterre et par extension en Europe. « Sweet dreams (are made of this) » qu’il s’appelle. On y voit au milieu d’allusions à deux balles à Kubrick, le Floyd et les Beatles, un type à lunettes noires coiffé comme un caniche pianoter un ordi d’époque et une rouquine androgyne fixer façon dominatrice glaciale la caméra. La chanson, portée par une mélodie tellement évidente que beaucoup ont regretté de ne pas l’avoir trouvée, fera un hit colossal, de ceux qui traversent les décennies. Le binoclard, c’est Dave Stewart. La meuf à poil ras, Annie Lennox. Anglais, ancien couple à la ville, ayant formé leur premier groupe à l’époque du punk, The Tourists, ça s’appelait. Coupables d’une reprise ratée de la scie « I only want to be with you », popularisée en son temps par Dusty Springfield. Parenthèse : allez voir cette dernière vidéo et comparez l’évolution de la Lennox, tant du point de vue vocal que de l’attitude (Stewart n’est pas encore dans le groupe). A cause de la troublante et équivoque Annie, Eurythmics intrigue, se détache d’un lot de poseurs et de figurines de mode qui encombraient le paysage musical. « Sweet dreams » le titre était quelque peu perdu au milieu d’un album du même nom sans grand intérêt. Ce qui faisait penser que ces deux zozos avaient tout dit avec un titre, et qu’on n’en entendrait plus parler.

1983 toujours. Dix mois après « Sweet dreams » paraît déjà son successeur. « Touch ». RCA qui distribue le duo veut enfoncer le clou, capitaliser sur le phénomène. Soyons clair, les Eurythmics se font fait bouffer par la machine. « Touch », même s’il est meilleur que « Sweet dreams », c’est quand même un torchon sonore pas très net. D’abord, c’est Lennox qui est mise en avant. Photo de pochette genre dominatrice de partouze, « on » lui confectionne sur mesure un look hautain, glacial et distant pour en faire une sorte de Greta Garbo new wave. Soit. En faisant disparaître Dave Stewart, qui, l’histoire le montrera, est bien plus que la moitié d’Eurythmics. Le son de « Touch », qui se voulait à la pointe lors de sa parution, est atroce aujourd’hui. Farci de ces premiers synthés cheap, de ces batteries électroniques monolithiques, de ces infâmes basses slappées mises en avant (c’est un type dont par charité on taira le nom qui en joue, seul élément extérieur greffé au duo), noyant sous leur raffut cordes (plus ou moins vraies) et cuivres (faux). Avec tous les clichés et maniérismes inhérents à l’époque. Un disque bien de sa triste époque quoi.

Faut faire du travail d’archéologue, gratter sous le vernis pour trouver des choses intéressantes. Un don certain (Stewart, puisque c’est lui qui signe toutes les musiques) pour la mélodie qui sauve quelques titres, que RCA n’a pas oublié de mettre en avant. « Here comes the rain again » cold wave à donf), « Right by your side » (improbable salsa-calypso électronique qui fonctionne) et « Who’s that girl » (soul rigide et martiale sauvée par le chant de Lennox) essaieront de se frayer un chemin vers le haut des charts, sans toutefois égaler le parcours de « Sweet dreams ». Comme par hasard les trois titres les plus « sobres » dans le contexte. Et puis la Lennox, derrière ses atours fashion, se livre à un gros boulot sur les voix, les doublant, rajoutant les chœurs. Derrière le morne cliquetis des synthés, transparaissent d’évidents clins d’œil au gospel, à la soul, au rhythm’n’blues. Ce que pas grand-monde avait relevé à l’époque, les Eurythmics semblant se diriger à grande vitesse direct vers les poubelles de la variété neuneu.
La suite serait totalement imprévisible. Deux ans plus tard, Stewart reprendra tout en main, le duo signera un des meilleurs disques (« Be yourself tonight ») de rhythm’n’blues de la décennie (non, je déconne pas), épaulé par un gang de super requins de studio, avec des participations plus que remarquées d’Aretha Franklin, Stevie Wonder (certes pas au mieux de leur carrière) et Elvis Costello (celui-ci à cette époque là très tatillon sur ses collaborations). Mieux encore, Dave Stewart, catalogué au départ archétype du joueur de synthés anglais, allait être courtisé comme producteur par les figures de proue du classic-rock ricain, Tom Petty en tête …

« Sweet dreams » are vraiment made of this …


BAD BRAINS - BAD BRAINS (THE ROIR SESSIONS) (1982)

Aux armes et caetera ...
Les Bad Brains sont un des groupes les plus singuliers qui soient. Déjà ceux qui ont des lettres savent qu’ils tirent leur nom d’un morceau des Ramones (album « Road to ruin »). Donc les Bad Brains sont des punks. Soit. Mais ça se complique très vite. Parce que les Bad Brains sont tous les quatre Blacks. Ce qui limite la concurrence. Mais c’est pas tout. Les Bad Brains jouent encore plus vite (si, si) que des punks. Et en plus ils jouent bien parce qu’ils ont tous débuté dans le jazz-fusion. Il reste plus grand-monde, surtout au début des années 80 dans ce registre-là.

Tant qu’à faire ils sont très politisés (des effluves Black Panthers), vouent un culte au reggae, au dub, au rastafarisme. Et donc logiquement fumeurs compulsifs d’herbe qui fait rire. Et comme on ne rigole pas (surtout quand t’as pas la bonne couleur de peau) avec ces choses-là au pays de Reagan, y’a même leur chanteur qui se retrouvera au pénitencier pour quelques joints.
Tout ça fait quand même un peu compliqué dans le milieu du rock où il est de bon ton de choisir sa case, d’y rester bien sagement et d’essayer de faire carrière. On a donc affublé les Bad Brains du titre ronflant de précurseurs du hardcore. Ce qui n’est pas totalement stupide, mais quand même un tantinet réducteur. Seul le positionnement géographique (Washington DC) les rapproche des « vrais » premiers groupes hardcore (la galaxie Minor Threat – Ian McKaye) bien blancs et bien propres sur eux (le fumeux Straight Edge, mode de vie curieux, mélange de radicalisme politique et de new age cérébral).
Bon, revenons à nos moutons (noirs). Avec pareilles bases de départ, les attachés de presse des majors se sont pas bousculés pour les signer. Ils ne trouveront asile que chez les azimutés de ROIR (à tel point que ce premier disque éponyme est souvent appelé « The ROIR Sessions »). La particularité du label ROIR (rappelons que nous sommes au début des années 80) étant de ne sortir de l’audio que sous forme de K7 (de K quoi ? s’exclame le fan de Kenji Girac. Demande à ton grand père, connard …), et avec un catalogue de gens euh … bizarres (Suicide et Lydia Lunch font partie de leurs premières signatures).
Bad Brains : renversant, isn't it ?
« Bad Brains » le disque est un truc qui défile à mille à l’heure. Les cinq premiers titres, dont le plus long culmine à 1’55 constituent un tir de barrage sonique inédit à l’époque. Et ma foi, avec ses tempos frénétiques ses guitares-mitraillettes, ses vocaux-slogans hurlés à toute berzingue, on peut sans déclencher les froncements de sourcils parler de hardcore. La suite des quinze titres (l’ensemble du disque est expédié dans ta face en à peine plus de trente minutes) est globalement moins brutale, moins épileptique, même si des choses peuvent apparaître comme les lointains ancêtres du grindcore (« Supertouch / Shitlift »), ou comme du speed à la Motörhead (« I »). En fait, ce qui atténue l’impression de rouleau compresseur très heavy, ce sont trois morceaux plus ou moins reggae, grosso modo les trois plus longs du disque. Même si de véritable reggae au sens Marley du terme, il n’y a point, « Jah calling » et « Leaving Babylon » étant résolument orientés dub avec leurs basses grondantes en avant et leur structures décharnées, et le dernier, le très long (dans le contexte général, puisqu’il dure plus de six minutes) « I luv Jah », havre de quiétude final, cousin des lovers-rock de Gregary Isaacs, mais quelque peu redondant sur la durée.
Les textes sont paraît-il engagés, voire enragés sur les brûlots rapides, mais là, franchement, ça tchatche trop vite pour moi. De toute façon, rien qu’à voir la pochette (un éclair foudroyant la Maison-Blanche), on se doute bien que les quatre olibrius n’ont pas leur carte au Parti Républicain. Ni chez les Démocrates d’ailleurs.
Même si les Bad Brains s’en foutent un peu beaucoup, on leur a attribué toute une descendance hétéroclite au vu de déclarations énamourées à leur musique émanant des Beastie Boys ou de Living Colour, ce qui ratisse tout de même assez large comme spectre sonore d’héritiers.
Bon an mal an, les Bad Brains continuent encore de sortir des disques au succès très confidentiel, avec quelques changements de personnel. C’est néanmoins la formation des années 80, avec le chanteur « dangereux » H.R. et le guitariste virtuose (si, si, même dans des morceaux d’une minute on s’en rend compte, y’a de la technique) Dr. Know qui est considérée comme la meilleure et « historique ».

Evidemment, avec des disques et des blazes pareils c’était pas gagné d’avance …Z’auraient dû s’appeler Michael Jackson comme tout le monde …


RICHARD ATTENBOROUGH - GANDHI (1982)

Peace & love ...
« Gandhi » c’est le film d’une vie. Celle du petit Indien moustachu qui a conduit à travers un parcours humain et politique hors norme son peuple et son pays à l’Indépendance. Mais aussi celle de Richard Attenborough qui a tourné un des meilleurs biopics de tous les temps …
Au début des années 30, Attenborough a une dizaine d’années. Son père l’emmène au cinéma. Dans les courts-métrages d’actualité, un reportage sur un voyage en Angleterre de Gandhi. Ce petit mec en pagne dans les frimas britanniques provoque l’hilarité de la salle. Attenborough n’en croit pas ses yeux et encore moins ses oreilles quand son père lui souffle que cet homme dont le bon peuple se moque est des plus grands de l’humanité. Le petit garçon est fasciné à vie par cet étrange personnage. Trente ans plus tard, Attenborough est devenu un bon acteur de second plan, se rend compte qu’il ne sera jamais David Niven ou Peter Sellers, passe de l’autre côté de la caméra et décide de faire un film sur Gandhi.
Ben Kingsley & Richard Attenborough
Il mettra vingt ans pour mener son idée un peu folle à terme. Le projet est un peu barge, parce qu’Attenborough n’envisage pas exactement la chose comme un téléfilm fauché. Il lorgnerait plutôt du côté de David Lean et de ses gigantesques épopées filmées (« Lawrence d’Arabie », « Docteur Jivago »). La société de production qu’a montée Attenborough fera plusieurs fois faillite, il sera lui-même au bord de la banqueroute. Cependant, dès que son projet a été connu, un anglo-indien du nom de Motilal Kothari s’y est intéressé. C’est lui qui organisera les premiers voyages de Attenborough en Inde, où il finira par rencontrer Indira Gandhi qui lui fera obtenir un rendez-vous avec son père (non, pas Gandhi) Nehru, compagnon politique de Gandhi et premier ministre de l’Inde. Lequel est enthousiaste mais a d’autres chats politiques et financiers à fouetter. L’obstination d’Attenborough et d’Indira Gandhi, devenue ministre de l’Information puis Premier Ministre, finiront par décider des producteurs anglais de sortir les livres sterlings. Attenborough aura l’argent des British et toutes les facilités de tournage, l’accès à tous les lieux et documents concernant Gandhi en Inde …
Commence alors le plus difficile, faire le film … La seule chose que Attenborough a en tête, c’est de coller à la réalité, de Gandhi et de l’Inde. Cela passera par des reconstitutions minutieuses (des lieux, des trains qui rythment la vie et les déplacements dans le sous-continent, des costumes, …). Le challenge aussi sera de mettre en scène des personnages physiquement crédibles (Gandhi notamment, petit, courbé, moustachu, chauve, et son inamovible pagne) parce que les acteurs de ce pan d’Histoire sont quasi contemporains, on été à maintes reprises décrits, photographiés, filmés … La clé de voûte du casting (le personnage de Gandhi) est fournie à Attenborough par John Hurt qui vient d’auditionner pour le rôle principal (Hurt est grand et blond, y’aurait eu du boulot pour les maquilleurs …) et croise dans le couloir un acteur quasi inconnu surtout adepte du théâtre venu lui aussi auditionner. Hurt fait demi-tour, retourne voir son pote Attenborough et lui dit en substance qu’il vient de croiser le Gandhi qu’il cherche… Cet acteur, qui plus est anglo-indien, c’est Ben Kingsley qui trouvera là le rôle de sa vie. Kingsley est un Gandhi plus vrai que nature, complètement « possédé » par son personnage (il passera les mois de tournage quasiment toujours vêtu d’un pagne), qui en plus d’une ressemblance physique naturellement perceptible, s’appropriera tous les « tics » de Gandhi, de sa démarche à son anglais à l’accent « exotique ». Une statuette aux Oscars viendra récompenser sa performance.
Ben Kingsley vs Gandhi
Un acteur, aussi impliqué soit-il, ne fait pas un film à lui seul. La distribution, vaste patchwork (Anglais, Indiens, Allemands, Américains, …) cumule choix risqués et heureux pour le résultat. Attenborough est parti d’un postulat d’une logique implacable : des Indiens pour jouer des Indiens, des Anglo-saxons pour les Anglais. Avec toujours le même soin du détail historique, les acteurs, sans en être les parfaits sosies, seront des « copies » très acceptables de leur personnage (Rohini Attangadi qui joue la femme de Gandhi, Roshan Seth dans le rôle de Nehru, Saeed Jaffrey dans celui de Patel, et beaucoup d’acteurs de théâtre anglais très proches physiquement des personnages historiques qu’ils interprètent). Deux « valeurs sûres » sont aussi au générique. Candice Bergen qui depuis des années tannait Attenborough pour avoir un  rôle, et qui la gloire venue se contentera malgré tout de courtes apparitions dans le rôle d’une journaliste-photographe de « Life Magazine ». Et puis le cas Martin Sheen qui après les premiers rôles dans « Badlands » de Malick et « Apocalypse now » de Coppola n’a qu’un second rôle, celui également d’un journaliste américain, qui a rencontré Gandhi en Afrique du Sud et suivra le parcours et le périple de celui qui l’a d’entrée impressionné. Impressionné, Sheen le sera aussi par la beauté et surtout la misère fière de l’Inde. Il reversera l’intégralité de son cachet à des associations luttant contre la famine en Inde. Anecdote : « Gandhi » voit pour la première dans un générique le nom de Daniel Day Lewis (la petite frappe qui veut barrer la route de Gandhi et de son ami prêtre dans une ruelle d’Afrique du Sud). Et puis, parce que Gandhi s’adressait à une multitude (300 millions d’habitants aux derniers jours de l’occupation britannique) d’Indiens, en ces temps où le trucage numérique n’était même pas du domaine du rêve ou de l’utopie, il faudra à Attenborough des foules de figurants Indiens. La seconde scène du film (la première est celle de l’assassinat de Gandhi), les obsèques reconstituées de Gandhi, 34 ans jour pour jour après les « vraies » et au même endroit, réunira à peu près 400 000 figurants venus quasi spontanément. Trois minutes dans le film pour une scène légendaire par sa démesure. Dix neuf caméras, forcément une seule prise (on ne positionne pas plusieurs fois une telle foule), et les trois quarts des images bonnes pour la poubelle, notamment à cause d’enfants qui gesticulaient, dansaient et sautaient dans tous les sens, ne comprenant pas vraiment de quoi il retournait …
Les obsèques reconstituées de Gandhi
Une entrée en matière qui relègue les filmos de Griffith, Cecil B. DeMille, Lean et autres adeptes de foules en mouvement au rang de metteurs en scène intimistes. Cette scène initiale tranche avec la suivante et la solitude d’un Gandhi venu exercer ses talents de tout jeune avocat au sein de la communauté immigrée (et brimée) indienne en Afrique du Sud. Le reste du film sera dès lors strictement chronologique. Attenborough, même si on sent toute sa révérence et son admiration à celui qui deviendra Mahatma (littéralement Grande Âme) Gandhi, évite l’hagiographie béate. Gandhi n’est pas l’Elu, le Prophète, la divinité à la science infuse. Gandhi s’est construit face à l’adversité, opposant volonté et abnégation à toutes formes de force et d’injustice. De façon quasi intuitive, il créera les concepts qui ont fait florès chez tous les soixante-huitards-alternos-pacifistes all around the world, ceux de résistance passive, non-violence et de non collaboration … Sur la seule foi malgré son aspect chétif d’une force de caractère et d’un charisme hors normes (il en prendra souvent physiquement plein la gueule, et passera en tout six ans en prison), trouvant les mots ou l’attitude justes et déstabilisants pour ses interlocuteurs (cette scène où le juge anglais et toute l’assistance (anglaise) du tribunal se lèvent à son entrée alors qu’il comparaît (en pagne comme d’hab) pour rébellion à l’autorité).
Martin Sheen & Ben Kingsley
« Gandhi » est plein de scènes chocs. Celle où sous les coups de matraque répétés il se relève pour brûler les papiers de séjour infâmants de la communauté hindoue d’Afrique du Sud. Celle où des Indiens avancent par groupe de cinq vers une usine de sel gardée par l’armée et ne cherchent jamais à esquiver les bastonnades qui tombent sur eux, évacués et soignés par leurs femmes. Celle où un colonel anglais ordonne froidement et sans aucun état d’âme par la suite devant le tribunal militaire l’exécution d’une foule réunie pacifiquement (1200 morts et l’élément déclencheur, notamment par la couverture médiatique organisée par le journaliste joué par Martin Sheen du processus d’indépendance de l’Inde).
« Gandhi » est aussi plein de scènes de foule grandioses. Celle de ses obsèques bien sûr. Mais aussi celle de la première apparition de Gandhi à une assemblée du Parti du Congrès (5000 figurants sous une tente qui a bien failli leur tomber dessus). L’arrivée de Gandhi accueilli en héros en Inde après ses « aventures » sud-africaines. La Marche du Sel (Gandhi part à pied de son ashram pour aller récolter sur le littoral le sel surtaxé par l’administration anglaise, traversant le pays au milieu de foules de plus en plus colossales).
« Gandhi » le film est logiquement centré sur Gandhi l’homme. En évitant les pièges souvent inhérents à ce genre d’exercice, le portrait psychologique plombant et pénible, et l’escamotage du contexte souvent rendu de façon incompréhensible. Bon, le film dure plus de trois heures, on peut montrer plein de choses. Mais le talent, ou le coup de génie (sans lendemain) d’Attenborough, c’est d’avoir parfaitement rendu la situation complexe de l’Inde. Régie par une administration coloniale d’un autre temps (tous le faste désuet et ringard perpétué depuis l’époque victorienne), qui ne doit sa survie qu’à de solides inerties locales (cette société locale de castes, avec quelques nantis-collabos tenant le bien peu révolutionnaire Parti du Congrès entre leurs pattes pour s’enrichir encore plus auprès et avec la bénédiction de la puissance coloniale). Mis à part Nehru et dans une moindre mesure Patel, Gandhi se heurtera aussi à la force d’inertie de ces notables. Un pays immense partagé entre deux communautés religieuses (hindoue et musulmane) qui dès l’Indépendance obtenue, vont s’entretuer, aboutissant très vite à la partition pakistanaise. Le plus dur combat de Gandhi, et le seul qu’il ne gagnera pas, sera de faire de l’Inde un pays uni, et même ses habituelles grèves de la faim pour faire cesser les violences ethnico-religieuses ne seront plus couronnées de succès. Il finira d’ailleurs sous les balles d’un intégriste religieux (quoi d’autre) de son propre « camp ».
La marche du sel
Gandhi fut un personnage à l’incroyable aura (témoin son premier cercle de disciples fidèles venus d’autres races ou religions et bien mis en valeur dans le film), totalement détaché des honneurs (il refusera toujours le rôle de leader politique que tous lui laissaient) et de la réussite matérielle (il passera l’essentiel de sa vie en pleine cambrousse dans son ashram, vivant à moitié à poil, tissant lui-même ses vêtements). Seul reproche « historique » à faire au film, le balayage sous le tapis de certains points « curieux » du personnage, ses théories mystiques plus ou moins fumeuses énoncées dans ses bouquins, et sa lourde erreur d’appréciation sur Hitler et le nazisme (il est toujours resté opposé à une guerre contre l’Allemagne, malgré sa connaissance des atrocités commises).
Le succès de « Gandhi » dépassera toutes les espérances. Attenborough deviendra Sir Attenborough, le film obtiendra l’année de sa sortie huit Oscars. Attenborough avoue d’ailleurs qu’il en attendait beaucoup moins, il savait qu’il n’avait réalisé qu’un film conventionnel, certes aux moyens démesurés, mais un film conventionnel quand même, et reconnaissait que le « E.T. » de Spielberg, concurrent (laminé, quatre misérables statuettes de second plan) aux Oscars était beaucoup plus novateur.

Réédition BluRay de 2008 somptueuse, tant du point de vue technique (remaster d’une limpidité absolue), que par ses heures de bonus, souvent (très) intéressants.