STANLEY KUBRICK - SPARTACUS (1960)

Rome, sweet Rome ...
«  Spartacus » fut à son époque un des films les plus coûteux jamais mis en chantier (entre 10 et 13 millions de dollars, les sources diffèrent). Un film a priori très tendance, dans la lignée des « Ben Hur », «  Les Dix commandements », à savoir le péplum à grand spectacle, au budget colossal, et à la multitude de stars au générique. Le succès sera – évidemment est-on tenté de dire – au rendez-vous, tous les ingrédients sont là.
Sauf que « Spartacus » est un grand film raté. Pour plein de raisons, que l’on n’a connues pour la plupart que plus tard.
La première vague de jérémiades insatisfaites survint dès les premières projections. « Spartacus » se voulait un péplum historique, sauf que le scénario prenait quelques libertés avec l’Histoire, se permettant même de mettre en scène des personnages n’ayant apparemment jamais existés. Au premier titre desquels figure Varinia, l’esclave-compagne de Spartacus. Lequel lui a bien existé, un des chefs d’une révolte d’esclaves qui a même menacé un temps le tout puissant Empire romain.
Kubrick sur le tournage
Spartacus est à l’écran interprété par Kirk Douglas. Normal, serait-on tenté de dire, c’est lui qui a le rôle principal parce que c’est lui qui produit (avec le soutien du bout de carnet de chèques d’Universal) le film. Et quand on met autant de pépettes sur la table, on trouve pas grand monde pour vous contredire. « Spartacus » est adapté d’un roman de Howard Fast. Auquel Universal a confié le scénario. Problème, écrivain et scénariste peuvent être deux métiers différents et Fast n’arrive pas à adapter son bouquin. Douglas fait alors appel à un des plus grands scénaristes américains, Dalton Trumbo. Une grande gueule qui l’a trop ouverte sur des sujets avec lesquels on ne plaisantait pas au pays de l’Oncle Sam en ces temps-là. Trumbo est blacklisté par le maccarthysme et devra donc utiliser un pseudo (Sam Jackson). Dès le début du tournage, Trumbo émet des réserves. Douglas lui fait comprendre qu’il a été payé pour son boulot, qu’il est terminé, et qu’il n’a plus rien à dire. Pourtant il en aura des choses à dire, Trumbo. Dans les bonus du Dvd, on y reviendra. Mais surtout lorsqu’il visionne la mouture prétendue définitive du film lors d’une avant-première. Il se fend d’une « notule » de 1500 ( ! ) pages critiquant à peu près tout ce qui est visible et audible à l’écran. Des règlements de compte personnels mais aussi quelques remarques pertinentes qui feront tourner un an après le clap de fin quelques scènes supplémentaires.
Derrière la caméra, Universal a mis un de ses réalisateurs stars, Anthony Mann. Qui en plus de s’occuper des images, a envie de retoucher le scénario. Douglas le vire. Ne resteront de Mann que les vingt premières minutes, tournées en Lybie. Kirk Douglas qui veut tout gérer remplace Mann par le jeune Stanley Kubrick, avec qui il a tourné « Les Sentiers de la Gloire ». On est avec « Spartacus » assez loin de la Kubrick touch telle qu’on l’a connue par la suite. Ayant à gérer une pression énorme (le pognon, la tension permanente sur le plateau), Kubrick signe une réalisation « classique », s’offrant juste deux-trois plans sublimes et une paire de scènes grandioses, dont notamment celle de la bataille finale aux portes de Rome. Même ses velléités « sanglantes » lors de cette bataille ont été remisées au panier, sur une trentaine de plans « gore » proposés, seuls quelques-uns seront retenus. Ce qui n’empêchera pas « Spartacus » de passer pour un film très violent à sa sortie. On est quand même assez loin de « Orange mécanique ».
Gavin, Olivier, Ustinov, Douglas, Simmons, Curtis
Douglas s’est enquillé deux problèmes avec le scénariste et le réalisateur initiaux. Il ne va pas s’arrêter en si bon chemin, réussissant à réunir un casting de stars (certes) totalement abracadabrantesque, composé d’Anglais et d’Américains qui se détestent au plus haut point. Laurence Olivier et Charles Laughton, ennemis au Sénat romain dans le scénario, ne peuvent pas se blairer et ne s’adressent pas la parole en dehors des prises. Peter Ustinov décide (avec l’accord de Douglas), de réécrire toutes les scènes où il intervient. Comme il en a plus avec Laughton qu’avec Olivier, il deviendra pote de l’un et ennemi de l’autre. Ce qui ne l’empêchera pas d’avoir l’Oscar du meilleur second rôle, parmi les quatre (seulement serait-on tenté de dire, tant « Spartacus » se voulait aussi une machine à Oscars) qu’obtiendra le film. Ustinov donne à son personnage (Batiatus, acheteur d’esclaves et « dresseur » de gladiateurs) et aux scènes dans lesquelles il intervient une touche humoristique, allégeant quelque peu ce qui aurait pu devenir un pensum filmé. Trumbo évidemment déteste ces retouches scénaristiques.
« Spartacus », c’est peut-être son plus gros défaut, est un film totalement déséquilibré. La partie la plus fouillée, la plus intéressante, ne concerne pas la révolte des esclaves, mais la gestion de cette situation par les politiques romains du Sénat, et notamment l’affrontement (historique) entre Crassus (Olivier) et Gracchus (Laughton). Le premier voulant une Rome forte et autoritaire, le second une République populaire. Les deux bien évidemment corrompus à la gueule. Et entre eux, apparaît un second rôle, le jeune Jules César (John Gavin), qui trahira Gracchus pour s’allier à Crassus (légère uchronie, il y a selon les historiens, un décalage de 10-15 ans entre ces manœuvres sénatoriales et l’épopée de Spartacus). Olivier et Laughton sont deux grands acteurs, on le savait, mais leur inimitié les fait se surpasser. Et ce sont eux qui tirent le film vers le haut.
Laughton
Parce que du côté des esclaves révoltés, il n’y en a que pour Spartacus-Douglas. Et accessoirement pour l’idylle à l’eau de rose avec Varinia (l’assez transparente potiche Jean Simmons, par ailleurs nunuche totale, ce dont on se rend compte dans une courte interview des bonus). Douglas, quoi qu’il en pense (il est très satisfait de tout, lou ravi du village en somme), ne livre pas dans ce film la prestation de sa vie. Tant qu’il faut se battre en jupette, ça va (il n’est pas doublé, c’est lui qui assure ses propres cascades), mais le reste du temps, il est aussi expressif que Schwarzie dans la série des « Terminator », et de plus affublé d’une excroissance capillaire pré-Désireless du plus mauvais effet. Sa performance d’acteur n’est saluée par personne dans les copieux bonus (pourtant le genre d’exercice consensuel tout-le-monde-il-est-beau-tout-le-monde-il-est-gentil), et fort logiquement décriée par Trumbo. Qui n’a pas tort, on ne fait pas ce qui avait les allures d’une vraie révolution en ayant l’impression de s’emmerder à chaque plan. Et le Trumbo, décidément très en verve, se lâche totalement dès lors qu’il s’agit d’évoquer Tony Curtis (esclave lettré, Giton un temps de Crassus, avant de s’évader et de rejoindre la bande à Spartacus). L’avis du scénariste est sans appel : « En tant qu’acteur, c’est un zéro, et il le restera toute sa vie, même s’il a de grands succès ». Fermez le ban.
On l’aura compris, pour moi, les bonus du Dvd sont meilleurs que le film lui-même. Un bon spectacle familial, avec des effets scénaristiques convenus et prévisibles. Rendons grâce à Kubrick d’avoir rendu ces plus de trois heures (ouais, quand même) supportables par quelques scènes grandioses (de grandes bagarres, de grands mouvements de foule, une grande bataille, …). Et encore, là aussi, Trumbo le torpille (en général, il le tient pour négligeable dans ce film), révélant que la mémorable bataille finale est calquée sur une, mise en scène plus de vingt ans auparavant par Eisenstein dans « Alexandre Nevski »).
La scène finale
Quelques anecdotes plus ou moins savoureuses pour finir. Laurence Olivier était incapable de jouer un personnage sans se modifier physiquement. Pour le rôle de Crassus, il porte un faux nez. Les scènes de foule et de bataille ont été tournées en Espagne. La raison : pas le coût de la main d’œuvre (y’avait le Mexique pas loin des studios Universal), mais parce que sous le régime de Franco, tout le monde savait marcher au pas (no comment), et surtout les militaires espagnols, réquisitionnés comme figurants (Kirk Douglas a posteriori, avoue quand même en avoir honte). Laurence Olivier (Sir Laurence Olivier pour être précis) a toujours pensé que Kubrick était un inculte, ce dont il n’a pas honte. Laughton a plusieurs fois menacé le producteur Douglas de tribunal, estimant que le rôle qu’on lui avait donné était trop secondaire pour son immense talent. Trumbo voulait Jeanne Moreau pour jouer Virania et Orson Welles pour l’émissaire des pirates, présent cinq minutes sur deux scènes. Une dernière pour la route : la mode au début des années 60 n’étant pas au pantacourt-tongs, tous les acteurs devaient passer avant d’enfiler leur jupette par la case maquillage pour pas avoir à l’écran des jambes couleur lavabo.

Conclusion lapidaire mais indiscutable : « Spartacus » ne vaut pas « Gladiator ».


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1 commentaire:

  1. Revu en partie il n'y a pas longtemps, et c'est vrai que les aspects les plus intéressants sont les joutes politiques. Faut dire, côté esclaves, y'a pas trente six manières de voir les choses : fallait se barrer et rester en vie !

    Le souffle est bien présent, la bataille finale et ces légions romaines à perte de vue, c'est sacrément impressionnant, et contrairement à "Gladiator", il ne s'agit pas de figurant numériques dupliqués à l'envi, mais de mecs alignés qui marchaient vraiment !!

    J'aime bien la fin, le sacrifice des hommes ("I am Spartacus !!" tirade reprise dès le début de "Lolita" par Peter Sellers, menacé par le flingue de James Mason) la crucifixion...

    Un peu vache sur la prestation de Douglas, tout en bloc de granit, certes, mais une présence - et un réconfort pour ces hommes.

    Enfin, rendez-grâce à Douglas d'avoir choisi le jeune Kubrick (sous contrat pour 5 films, il n'en fera que 2, Douglas aurait pu le faire chier longtemps, il lui a rendu sa liberté) qui a été dégouté à vie des productions hollywoodiennes, s'est barré à Londres le restant de ces jours, loin des directeurs de studios, des financiers, pour y devenir qui on sait...

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