MICHEL GONDRY - ETERNAL SUNSHINE OF THE SPOTLESS MIND (2004)

La mémoire dans la peau ...
« Eternal … » réunit à peu près tous les ingrédients pour faire un bide all around the world. Un film américain tourné par un frenchie branché, des acteurs à contre-emploi, un scénario totalement barré, et un montage dans lequel se mélangent tellement passé, présent et futur qu’on comprend quasiment rien au premier visionnage … Normalement, ça aurait dû faire direct to Dvd (ou sortie chez Netflix aujourd’hui).
Carey, Gondry & Winslet
Sauf qu’un comptable a dû se lever et souligner que ce machin avait coûté du pognon et qu’il faudrait peut-être essayer de l’amortir. Quelques critiques positives, quelques noms très bankables en haut du générique, et au final un bon petit succès pour un film très atypique. Un peu la même histoire que « Dans la peau de John Malkovitch », avec lequel « Eternal sunshine … » possède bien des similitudes.
Le même scénariste pour commencer, Philip Kaufman, spécialiste de l’écriture pour réalisateur « différents ». Ici, derrière la caméra, Michel Gondry, bobo arty qui avait commencé en jouant de la batterie dans le groupe retro-infantile Oui-Oui (si-si), puis (bien) gagné sa vie en réalisant des pubs ou des clips, avant de virer cinéaste branché (et de se vautrer avec son premier film, « Human nature », tourné aux States et avec déjà Kaufman au scénario).
Clementine et Joel dans les bois ...
« Eternal … » (le titre est un extrait d’un poème anglais du XVIIIème signé Alexander Pope) est un bon film. Barré, confus, hermétique, qui part dans tous les sens à première vue, mais un bon film. Peut-être parce que Gondry la joue profil bas (réalisation simple, préférant nettement les trucages parfois too much aux effets numériques clinquants, profitant par exemple d’une parade d’un troupeau d’éléphants dans Broadway pour s’y précipiter avec équipe et acteurs tourner une scène quasi improvisée), laissant le champ libre à ses acteurs. Faut dire qu’il y a du monde au casting : Jim Carey, Kate Winslet, Elijah Wood, Kirsten Dunst. Pas exactement des débutants ou des gens à l’orée de leur carrière. Carey, sorte de Jerry Lewis pour prématurés, cartonne à chacun de ses films au box office, Winslet est une star (merci Cameron et « Titanic »), Elijah Wood avait le rôle principal de la série triomphale du « Seigneur des Anneaux », Kirsten Dunst est la fiancée de Spider-Man.
Le coup de génie de « Eternal … » est d’utiliser les têtes d’affiche principales (Carey et Winslet) à contre-emploi. Carey laisse tomber ses grimaces pour jouer un jeune mec coincé et fragile, amoureux largué. Son jeu est économe des gesticulations en tout genre qui ont fait sa fortune. C’est Kate Winslet qui en fait des brouettes à sa place, dans le rôle d’une nana libérée et extravertie, dont la principale tocade est de souvent changer de couleur de cheveux et de donner dans le voyant capillaire (orange, bleu, vert, rouge …). Elijah Wood a un second rôle, juste quelques scènes de neuneu qui fait tout foirer. Kirsten Dunst joue comme d’hab la nunuche sexy et creuse, mais dont la « rébellion » finale entraînera le dénouement du film. Casting auquel il faut rajouter un Mark Ruffalo en devenir et l’expérimenté Tom Wilkinson, sur lequel Gondry ne tarit pas d’éloges dans son commentaire du film en section bonus.
Clementine et Joel sur la glace ...
Au début du film, on voit Joel (Carey) visiblement la tête dans le derrière, se lever péniblement pour sa séquence habituelle métro-boulot. Sur le quai de la gare et sur un coup de tête, il prend un autre train qui l’amène sur une plage du New Jersey (en plein hiver et sous la neige, c’est pour le moins une idée étrange). La seule personne qui traîne là est Clementine (Winslet) qui le branche et le vampe littéralement. Début de la love story entre ces deux êtres si différents. Les scènes (que l’on croit banales, mais dont chaque détail compte, on s’en rendra compte plus tard) entre les deux tourtereaux se succèdent jusqu’à ce que le générique du film apparaisse (au bout de 17 minutes quand même). Et à partir de là, des choses étranges, bizarre se produisent, vues par l’œil de Joel. Jusqu’à ce que Clementine à qui il va offrir un cadeau à son boulot dans une librairie ne le reconnaisse même pas, occupée qu’elle est à bécoter un inconnu …
A partir de là, on bascule dans une autre dimension. Joel apprend que Clementine sur un coup de tête a fait « effacer » de son cerveau tous les souvenirs concernant Joel par une entreprise spécialisée, Lacuna. Totalement perdu, Joel s’en va chez Lacuna pour faire lui aussi effacer Clementine de sa mémoire. Evidemment, quand on voit les bureaux de Lacuna (plus lookés étude de notaire que société high-tech) et ses employés (Wilkinson, Dunst, Wood, Ruffalo) plutôt à l’Ouest, on se doute que tout ne va pas se passer exactement comme prévu. D’autant plus que le cerveau de Joel se rebelle, il est très attaché à Clémentine et veut la conserver, au moins dans ses souvenirs.
Dunst, Ruffalo & Wilkinson : la société Lacuna
C’est là qu’on s’aperçoit que le début du film se situe en fait aux deux tiers de l’histoire, et que toutes les scènes « anodines » d’avant le générique livraient des informations cruciales pour la suite. Trop tard (et c’est le gros reproche que je fais à ce film), tu te retrouves largué, d’autant plus que Gondry joue en permanence sur l’espace-temps (les flashbacks, les dédoublements, les retours en enfance, les projections dans le présent ou le futur s’enchaînent). Il faut plusieurs visionnages pour comprendre toute la mécanique poétique et légèrement surréaliste qui font la matière de « Eternal … ». Et ne pas compter sur la version commentée du film par Gondry et Kaufman, sans aucun intérêt. Les deux gars sont apparemment des taiseux (bonjour les blancs interminables) et ne font en gros que s’extasier sur le jeu de leurs acteurs. Quoique c’est peut-être fait exprès, il appartient à chacun d’interpréter, d’imaginer, de se prendre à ce jeu entre rêve et réalité.
Sorte de « Love Story » sous LSD, « Eternal … » est baigné par la musique onirique de Jon Brion et permet d’entendre une reprise par Beck (le scientologue, pas le Jeff) de la scie 80’s des neuneus Korgis « Everybody’s got to learn sometimes ». Un Oscar (mérité) pour le scénario sanctionnera la bonne carrière dans les salles du film.

« Eternal sunshine … » est un joli film à voir … plusieurs fois avant de le juger …



DREAM MACHINE - THE ILLUSION (2017)

Juste une illusion ?
Sur la pochette dans un exercice de lévitation, un moustachu et sa greluche. Lee Hazlewood et Nancy Sinatra ? Euh, non … John & Michelle Phillips ? Non plus, mais à la réflexion, il pourrait y avoir un peu de ça … Et la couleur de pochette est d’un profond … pourpre (on y reviendra). Les Dream Machine (y’en a deux autres, chevelus genre roadies de Hawkwind dans les 70’s, tellement moches qu’ils sont pas sur le recto de la pochette, d’ailleurs c’est pas sûr qu’ils fassent de vieux os dans cette histoire), comme des milliards d’autres, regardent en arrière, seconde moitié des années 60. Bâillements … Sauf qu’ils ont deux trucs pour se faire remarquer.
Mr & Mrs Melton
Premièrement, ils suscitent la controverse et la polémique. En s’affichant ouvertement réacs, tenant des propos aussi cons que ceux de Ted Nugent et Donald Ier réunis. A tel point qu’ils se sont fait lourder par leur label, ce qui est peu commun. Un brin pervers aussi parce que Castle Face, label en question, continue de vendre le disque. Qui se vent pas trop mal aux States. Business is still business. D’où un déchaînement assez peu  commun sur les pages pourtant consensuelles d’Amazon US, entre défenseurs et contempteurs de Dream Machine, appels au boycott de Castle Face et au soutien via Bandcamp du groupe. (Mini) évènement dans le Landernau du rock indé, une polémique verrait-elle le jour ?
Faut dire que maintenant tout est bien huilé. L’immense majorité des gugusses qui ont des chances de vendre plus de quatre rondelles se voient illico briefés par des conseillers en communication, leurs propos et leurs moindres faits et gestes sont surveillés par des multitudes d’attachés de presse qui n’hésitent pas à faire connaître aux journalistes les listes de questions qu’il ne faut surtout pas poser à leurs poulains. Alors quand arrivent deux crétins qui livrent leurs réflexions simplistes cash, une agitation s’empare du « milieu ». A l’attention de tous les anciens étudiants d’école de commerce qui « gèrent » le rock aujourd’hui, il convient de signaler que depuis les déhanchements censurés d’Elvis à la télé, le rock n’a prospéré que sur des polémiques et des querelles d’Hernani sur fond de trois accords. Et niveau déclarations plus ou moins imbéciles, les rockers ou prétendus tels ont depuis six décennies placé la barre très haut (à quand une anthologie des citations des frères Gallagher, Ozzy Osbourne ou du chanteur des Eagles of Death Metal ?)
Dream Machine
Et donc, quel crédit ou quel intérêt accorder au (on y revient) couple leader de Dream Machine, Matthew et Doris Melton, quand ils se lancent dans des tirades anti-immigration ? Surtout quand on sait que Doris Melton est d’origine bosniaque, émigrée durant la guerre en ex-Yougoslavie, passée par les pays scandinaves avant d’immigrer aux USA. Les Dream Machine se revendiquent anti Facebook, ce qui au jour des réseaux sociaux rois est un crime sans conteste abominable. Quel crédit (ou quel sérieux) leur accorder quand ils se prétendent (sur la page d’accueil de leur site internet officiel !!) opposés aux médias sociaux qui font ressortir le pire de la nature humaine ? Et à la limite, même si les Melton pensent vraiment ce qu’ils disent, combien de stars qu’on s’efforce de nous présenter bien sous tous rapports sont capables (parfois sans l’aide d’alcool ou de poudres blanches) de déclarations bien pires ? Maintenant, et dans l’autre sens, faut pas aller crier à la conspiration, à la censure, où à je ne sais quel complot destiné à empêcher l’humanité de profiter de leur musique … Parce qu’on pourrait en causer des heures et regarder ce qu’on nous sert par ici au nom d’une « droite décomplexée » ou d’une « extrême-droite dédiabolisée ». A côté de ça, les raisonnements à la con d’un couple de rednecks pas très fufutes dans un groupe de rock indé, hein …
Et la musique de ces guignols, tu vas en causer un jour ? Voilà, voilà, ça vient…
Leur musique, figurez-vous, elle me plaît bien. Mais avis, y’a au moins un pré-requis. Figurez-vous que j’ai mis leur Cd dans le lecteur, et que je l’ai arrêté au second titre pour aller écouter les morceaux sur le Net, tant ce que j’entendais au niveau son me paraissait provenir d’un Cd foireux, d’une erreur de pressage. Non, pas du tout, ce qui était sur mon Cd était bien ce qu’ils avaient voulu faire. Le son des Dream Machin(e) est plutôt déstabilisant. Une rythmique de bourrin (les deux chevelus), des claviers et de l’orgue qui dégueulent de partout, des voix tellement chargées d’échos et saturées qu’elles deviennent incompréhensibles et qu’on a parfois du mal à distinguer si c’est le mec ou la nana qui chante (ils se partagent à peu près les titres). Un son qui ferait passer les Sonics pour Pink Floyd (ou Rihanna). Est-ce que ça vient du fait que la fréquence d’enregistrement (c’est écrit en gros sur la pochette du skeud) est de 432 hz au lieu des 440 habituels ? J’y entrave que dalle à cette histoire, mais pour les curieux que ça intéresse, le couple s’en explique dans une (longue) vidéo. En tout cas, à l’heure du sonore agréable à l’oreille triomphant, les Dream Machine dépotent. Et on finit par s’y faire à leur son caverneux …
Surtout parce que ces couillons ont écrit de grands morceaux. Notez bien que j’ai dit grands et pas longs (y’en a la moitié des douze qui dure moins de deux minutes et aucun qui arrive à quatre), ce qui est assez paradoxal parce qu’on les sent très inspirés par le prog et les longs titres psyché des sixties seventies. A la fin du disque, y’a deux noms qui clignotent très fort : les Doors et Deep Purple. A cause de la Doris, de son Vox et de son B3, qui sont utilisés de la même façon que lorsque Manzarek et Lord les martyrisaient. Ajoutez-y quelques riffs sinueux à la King Crimson, une rythmique échevelée et vous obtenez une sorte de garage – power pop – prog relativement inédite, curieuse et le plus souvent très intéressante et réussie.
La Belle et les Bêtes ...
L’aspect garage, c’est ce son brut de décoffrage, ces méchants riffs fuzzy sixties (« Eye for an eye » et « Back to you » se distinguent dans cette catégorie). Le côté power pop, c’est cette urgence mélodique derrière la carapace hardos (on pense à un esprit Cheap Trick, comme sur « Torn from the hands … »). Mais ce qui domine, ce sont ces emprunts au prog (les mini breaks tarabiscotés un peu partout, les riffs crimsoniens du morceau-titre) et surtout ces claviers Doors-Purple (y’en a qui citent aussi Electric Prunes, dont j’ai un skeud qui traîne sur une étagère mais que j’ai pas écouté depuis des siècles, donc je m’avancerais pas sur ce terrain-là). C’est joué par la nénette Melton (mignonne bien que facho, comme quoi moi aussi je suis capable d’écrire des trucs réacs) qui s’avère assez douée et bluffante pour ces exercices « à la manière de … » (flagrant sur « Lose my place on time », « Nothing left » ou l’instrumental « Diamond on the rough »). Les deux tourtereaux qui se partagent aussi l’écriture étant capables de grands titres qui ne doivent leur réussite qu’à leur talent (« Buried alive »), même s’ils sonnent comme une chanson yé-yé « All for a chance », ou citent des bribes du « Sud » de Nino Ferrer (le refrain de « Caught in a trap »).

Conclusion : on peut dire plein de conneries et faire un bon disque …



PETER JACKSON - LE SEIGNEUR DES ANNEAUX LE RETOUR DU ROI (2003)

Epique ...
Et pic et colegram … Parce que « Le retour du Roi » est autant une prouesse (technique, technologique, une prouesse de tout ce qu’on voudra) qu’un machin infantile. Qui à part Robert Plant et quelques demeurés chanteurs dans des groupes de prog s’intéresse aux balivernes de Tolkien ? Je vais vous faire un aveu, j’ai du temps de mon adolescence délurée, lu dix pages du bouquin. Pas plus. Plus con que çà, y’a que la lecture d’un discours de Dupont-Aignan ou celle de la notice d’un presse-agrumes traduite du coréen. Y’a quelque part dans les bonus un éminent ( ? ) universitaire qui nous explique que si Tolkien a eu du succès en Angleterre en particulier et chez les Anglo-Saxons en général, ben c’est à cause des Normands. Parce que ces cons ont envahi et colonisé les British, faisant passer aux oubliettes les contes autochtones. Et donc quand Tolkien s’est mis à écrire ses balivernes, ça a remplacé toutes les épopées et légendes moyenâgeuses que les Anglais avaient pas. Soit …
Un caméo de Peter Jackson
Tolkien, comme quelques autres auteurs de sci-fi ou d’heroic fantasy était réputé inadaptable à l’écran. Qu’à cela ne tienne, il s’est levé aux Antipodes un petit gros barbu frisé répondant au patronyme passe-partout de Peter Jackson qui a dit : « Moi je peux ». Avec le succès que l’on sait, merci pour lui. La trilogie du Seigneur des Anneaux a battu tous les records imaginables par l’industrie du cinéma, et Dieu sait que l’industrie du cinéma a de l’imagination, surtout quand il s’agit de vendre comme un chef-d’œuvre une grosse daube. Il faut voir le jour de la première mondiale du « Retour du Roi » (à Wellington, Nouvelle-Zélande), l’hystérie (et je pèse mes mots) qui s’est emparée de la ville et du pays (les centaines de milliers de All Blacks entassés sur le trajet hôtel-cinéma pour voir passer sur un tapis rouge de plusieurs kilomètres l’équipe du film en limousine). Plus fou encore, lors de la dernière date de la tournée de promotion au Danemark (pays du bellâtre transparent Aragorn-Mortensen), des centaines d’acteurs du dimanche ont « joué » dans le cinéma et recréé avant la projection des scènes des deux épisodes précédents (avec quelques vrais blessés lors de la reconstitution des batailles). A tel point que quelqu’un du film avoue avoir mis le doigt sur ce que doit être un quotidien de rock-star.
Dès le départ, « Le Retour du Roi » dure plus de trois heures. J’ai l’édition « ultime » (avant la prochaine, certaines répliques dans les bonus laissent entendre qu’il y a des bobines 3D du film) qui dure une heure de plus. Deux BluRay en 4K rien que pour le film. Plus trois Dvd de bonus, plus les commentaires de Jackson et des scénaristes sur les BluRay. A la louche, seize heures de « Retour du Roi » (et pareil pour les deux autres de la trilogie). Un package démesuré, qui a commencé à être mis en vente alors que le matériel dédié (lecteurs et télés supportant la UHD 4K) coûtait une vraie fortune. Aujourd’hui que le matos a vu ses prix divisé par dix en dix ans, on peut regarder le bestiau dans son salon. Visuellement (et même si une téloche haut de gamme ne vaudra jamais une séance au cinoche), c’est forcément impressionnant, d’une netteté absolue. Et avec une heure de plus, c’est quasiment un autre film. Même si l’ossature scénaristique et la conclusion restent les mêmes. De toutes façons, c’était couru d’avance. Sans parler de ceux qui avaient lu le bouquin, qui aurait pu imaginer que Frodon se loupe et n’arrive pas à détruire l’anneau après dix heures de film ? Qui aurait pu penser que les zozos de la communauté de l’Anneau allaient se retrouver décimés (même si Frodon part à la toute fin en bateau vers une mort prochaine programmée), que les méchants allaient gagner ? En d’autres termes, c’est pas le final qui compte, c’est la façon dont on y arrive et comment Jackson nous le montre… Parce qu’il y a au moins quatre temps forts à mettre en images, les deux batailles géantes (le siège de Minas Tirith, celle devant la Porte Noire), l’attaque de l’araignée géante, la destruction de l’anneau et du monde de Sauron. Ben là, on en a pour ses euros… des scènes de fou, possibles grâce à un déchainement hors normes d’effets numériques.
Une armée numérique
Parce que les acteurs, on peut pas dire qu’ils crèvent l’écran. Ils font le job, c’est tout, la plupart du temps devant un rideau bleu, et certains bardés de capteurs (notamment Andy Sirkis, celui qui joue Sméagol/Gollum). Le seul à ressortir du lot est à mon sens John Noble (Dénethor, régent du Gondor, le seul humain méchant du film) qui donne vraiment une « épaisseur » certaine à son personnage. Tout le reste est né de l’imagination plutôt féconde de Jackson et de ses scénaristes (sa femme Fran Walsh et Philippa Boyens) qui doivent respecter autant que faire se peut le bouquin. A leur service, la WETA (société créée par Peter Jackson scindée en deux départements, Whorkshop et Digital) est chargée de rajouter maquettes, costumes, prothèses, maquillages divers et une quantité astronomique d’effets spéciaux en tous genres  (près de 1500, soit le double de l’épisode précédent « Les Deux Tours », qui battait déjà des records). A noter que Jackson, Walsh, Boyens et tous ceux qui bossent chez WETA sont néo-zélandais, joli pied de nez à la toute puissance des studios et entreprises américaines. On a droit ainsi à la visite guidée par son directeur de WETA Digital, avec le gars très fier de ses batteries de microprocesseurs nous expliquant qu’il a dans ses murs deux fois plus de puissance de calcul que la NASA (un peu d’intox, peut-être ?) et bien plus que ses rivaux américains de LMI.
Ils sont grands les éléphants
Et il leur en fallait du matos… et une certaine forme d’abnégation aussi. Faut voir tous ces responsables, chefs de projets, … promettre à Jackson que ce qu’il imaginait, ils pouvaient le faire sans problème, alors que ces gars et ces nanas passaient des nuits blanches à se demander comment ils pourraient y arriver. Un exemple : lors de la plupart des plans de la bataille des Champs du Pelennor (une heure,  un quart du film), seul le sol est réel. Les montagnes environnantes sont « vraies », mais situées ailleurs et rajoutées numériquement. Minas Tirith est une maquette (de dix sept mètres tout de même). Il y a 350 000 soldats et 6000 chevaux numériques animés quasiment individuellement. Sans compter les éléphants géants, les Trolls de dix mètres, le Roi Sorcier et son T.Rex volant, les catapultes et béliers gigantesques, et une armée de morts vivants arrivant en renfort… Les 250 vrais cavaliers et leurs montures (et c’était déjà un exploit de réunir autant de chevaux au pays des moutons rois) en action (record en la matière) font vraiment détail minime. Au rayon des détails (mais suffisant pour que des types chez WETA s’arrachent les cheveux), le sommet des montagnes néo-zélandaises est sacré pour les peuplades maories. Il fallait donc toutes les « raboter » et leur rajouter un sommet numérique. Un perfectionnisme démesuré souvent invisible. Ainsi, tous les costumes (certains sont tissés avec de vrais fils d’or), armures et armes diverses ont été conçus uniquement pour le film, contiennent gravés dans la masse des symboles et écritures runiques respectant les langues créées par Tolkien pour ses bouquins, et qu’on ne distingue absolument pas à l’écran.
Résultat : une perpétuelle course contre la montre pour achever de filmer, rajouter les effets numériques, faire la post-synchro, rajouter la bande-son et la musique (Howard Shore, avec grand orchestre à Londres, qui fait jouer et rejouer ses musicos au gré des changements et nouveautés du pré-montage, merci internet …). Plus la date fatidique de la première à Wellington approche, plus les gens sensés de l’équipe pensent que les délais ne seront pas tenus. Les dernières semaines, huit ( ! ) équipes tournent des scènes additionnelles ou de raccord (certains acteurs donnent la réplique à d’autres qui ont tourné la scène sans eux quatre ans auparavant…). Le puzzle à reconstituer est gigantesque, et à voir Jackson tout cool, sempiternellement en sweet-shirt informe et pantacourt (même sous la neige), on imagine mal la pression qu’il doit supporter, alors qu’autour de lui, tout le monde craque. Pour la petite histoire, il terminera le montage (qui ne respecte pas la chronologie du film, il monte les scènes à mesure que les effets numériques sont finalisés), juste à temps pour qu’on puisse fabriquer les bobines de la première projection. Et c’est seulement lors de cette représentation qu’il verra, lui le réalisateur, son film terminé pour la première fois … D’ailleurs cette version, celles présentées lors de la tournée de promotion dans quelques capitales, ou celle montrée à l’Académie des Oscars (onze statuettes, record absolu égalé), seront légèrement différentes de celle que pourra voir le public lors de la sortie en salles.
Bien mal acquis ne profite jamais ...
Une dernière anecdote pour la route (y’en a des centaines dans les bonus, parfois redondants, il faut aussi le signaler). Dans la version longue, on a droit à la mort du sorcier Saroumane, interprété par Christopher Lee, qui finit poignardé dans le dos avant de tomber dans le vide et de s’empaler sur une énorme roue pointue (il a souvent fini comme ça, quand il jouait Dracula, plaisante t-il). On voit dans la préparation de la scène Jackson lui expliquer comment il doit « jouer » quand il a reçu son coup de canif. Réponse ferme de Lee, qui lui dit qu’il sait parfaitement comment on meurt quand on a reçu un coup de couteau dans le dos. Petite précision, que certains sur le plateau connaissaient : Christopher Lee avait servi durant la Seconde Guerre Mondiale dans les Forces Spéciales anglaises. Silence gêné et glacial sur le plateau, où les protagonistes se rendent compte que cette scène va avoir vraiment quelque chose de vécu …

« Le Retour du Roi » est une machine tellement démesurée, un truc tellement fou, que les points de repère du cinéphile volent en éclats. D’ailleurs, tiens, je crois que c’est çà : « Le Retour du Roi », c’est pas un film, c’est un spectacle … Un spectacle assez exceptionnel, faut bien admettre …



DOGS - THREE IS A CROWD (1993)

Emportés par la foule ...
Ouais, j’suis mal barré là … alors qu’il y a des milliards de disques que je pourrais dégommer sans avoir à me forcer, à la jouer désabusé, cynique, tout ça … Voilà que je me retrouve avec un Cd dont j’ai pas envie de dire du mal. Ni du bien, c’est là tout le problème.
Parce que les Dogs, même si ça compte triple, comme au Scrabble, quand on arrive à glisser leur nom en société, j’essaie d’en dire du bien autant que faire se peut. Sur la foi d’un de ces croisés-crucifiés du rock Dominique Laboubée, qui était leur âme et qui est parti pas vieux la faute à une saloperie qui l’a bouffé à vitesse grand V. Les Dogs, c’était lui et ses disciples, recrutés au fil des rencontres parmi les plus fines lames rockant et rollant de Rouen d’abord et puis de tout ce pays. Les Dogs, c’étaient des puristes du binaire, les types au goût sûr et à la culture musicale millésimée. Ils ont réussi à se faire une place et à survivre au milieu des punks (ce qui était loin d’être gagné, surtout en Giscardie) et à même attirer l’attention d’une major (Epic, avec toute l’artillerie de la CBS derrière). Les Dogs ont même sorti deux disques parfaits (« Too much class for the neighbhoorood » et « Legendary lovers ») au début des mornes 80’s. Qui parce qu’ils étaient remplies à la gueule de rocks classieux et sans concessions, qui plus est en anglais, n’ont pas du tout marché dans le pays dévoué à Téléphone et Trust, en attendant Rita Mitsouko. Le rock, ici, c’est en français ou aux oubliettes. Grosse connerie et vaste débat, on va pas épiloguer là-dessus.
« Three is a crowd », c’est les Dogs des nineties. Toujours aussi anachroniques (on les a jamais vus en pantacourt balancer des riffs grungy et fuzzy). Toujours obsédés par une musique qu’à juste titre ils trouvaient meilleure que d’autres. Celle des Beatles, des Stones (qu’ils citent dans « Today sounds like yesterday »). Aussi la soul, le rhythm’n’blues, le rock garage, en gros tout ce que les sixties avaient de meilleur. Revivalistes un jour, revivalistes toujours … Sauf que là, exit les majors, faut faire avec les moyens du bord. Et se raccrocher à l’ami Zermati et à son label Skydog, ambulance de tant de rockers français en mal de reconnaissance. Zermati, c’est pas la CBS. Finis les « objectifs », retour au « do it yourself ». Les parutions discographiques des Dogs se sont espacées et quand on peut sortir une galette, faut pas passer trois mois en studio pour régler la caisse claire.
Malgré tout, « Three is a crowd » n’est pas un disque au rabais, un vague cataplasme sonore anémique. C’est là tout le problème pour moi. Les Dogs se sont fait produire par Colin Fairley (pas n’importe qui, longtemps aux côtés de Costello, Nick Lowe, les Dexys Midnight Runners et quantité d’autres). Et volontairement ou pas, l’Anglais leur a collé ce qu’on appelle un « gros son ». Une armure sur de la dentelle, parce que les compos, elles sont loin d’être mauvaises.
Laboubée entouré par Rosset & Lefaivre : Dogs 1993
Mais dès le début du premier titre (« The price of my sins »), on est quelque peu dérouté par une intro hard-indus, un mid tempo lourd de chez lourd, un écho démesuré (et malvenu) dans la voix de Laboubée. C’est cette fragilité naïve qui faisait tout le charme des Dogs (ou dans un autre registre, des Modern Lovers par exemple). Ils nous sortent pas la Panzer Division sonore, mais bon, ces gros artifices clinquants, pour moi, ils leur vont pas. Little Bob aussi (« Ringolevio ») avait quelques années plus tôt malencontreusement durci le ton. Foutue recherche du tape à l’oreille qui a fait tant de ravages dans les discos de types qui n’en demandaient pas autant (hein, Springsteen et Petty, vous voyez de quoi je parle ?).
Dominique et les Dogs savent écrire des chansons, c’est un truc qui s’oublie pas une fois qu’on est tombé dedans. Et celles de « Three is a crowd » sont loin d’être mauvaises (« Back from nowhere » énergique et mémorisable, « Super friend » frais et mélodique même si ça parle de rupture sentimentale, « Today sounds yesterday » on dirait par moments les Who des débuts, « Never been in love » mid tempo avec harmonica bluesy). L’ambiance est à la nostalgie, souvent (« Back from nowhere », « Super friend », « 19 again »), développant la thématique du « c’était mieux avant ». Les hommages sont bien là (« Skydogs » court instrumental pour l’ami Zermati, « Noise therapy » très Ramones (rien que le titre !). On a droit à deux reprises, l’obscure « Three is a crowd » qui donne son titre à l’album et dont j’ai pas réussi à trouver la version originale (non, c’est pas le morceau éponyme d’Otis Clay), et la beaucoup moins obscure « I wanna be your dog » des Stooges, plutôt convenue (le « Johnny Be Good » de la génération garage sixties énervée) et qui n’apporte rien à l’originale ni aux Dogs d’ailleurs.
A signaler aussi pour achever de faire à peu près le tour du proprio une ballade mid tempo (« The end of the gang »). Musicalement et dans les paroles (niveau quinze jours d’anglais au lycée) on est dans la nostalgie (des genres musicaux, des gonzesses, ces vilaines, qui se cassent). La voix de Dominique est souvent bidouillée et un peu trop chargée d’écho à mon goût, mais faut l’extirper des multiples parties de guitare bon, c’est pas Otis Redding au micro, on savait depuis longtemps. Zermati met la main à la pâte (piano martelé au fond du mix sur « I wanna be your dog »), et Philippe Almosnino (Wampas et Johnny Hallyday band entre multitude d’autres) vient placer quelques parties de guitare sur deux titres.

« Three is a crowd » n’est pas le disque par lequel il faut débuter les Dogs. Pas leur meilleur, c’est sûr. Mais s’il sortait dans ce pays que des disques de ce niveau, le rock made in France serait moins comparé au vin anglais … 


Des mêmes sur ce blog :

DEVO - Q : ARE WE NOT MEN ? A : WE ARE DEVO (1978)

UFO ...
Le mag Rolling Stone, dans un de ses hors-série, classe ce disque de Devo comme un des meilleurs disques punk de tous les temps. Non, pas d’accord … J’en veux pas à Rolling Stone, d’ailleurs tous les journaleux « rock » disent que Devo c’est du punk. Objection, messires …
Faut pas déconner. Autant on peut trouver des similitudes certaines entre Pistols, Clash, Dead Kennedys, à la limite les Ramones vers 76-78, autant avec Devo, on trouve des similitudes avec … rien. Enfin le Devo de ce « Q : … » parce que je ne connais personne de censé dans cette galaxie qui ait écouté d’autres disques de Devo. Même si le groupe (ou ce qu’il en reste) tourne encore aujourd’hui … Les punks venaient par ordre d’apparition de New York, Londres, Los Angeles. Devo étaient de Akron, Ohio, dernier pôle industriel avant le Midwest. Ville connue pour ses usines de pneus (et pour avoir vu naître Chrissie Hynde, inconnue en 1978 … et aussi un rappeur ou un big seller r’n’b, j’sais plus lequel et je m’en tape). Autrement dit, pas l’endroit musicalement tendance, où l’on s’emmerde ferme en attendant le prochain concert de nullards comme Journey, Nazareth, Kansas, … qui jouissent d’un succès sans commune mesure avec leur talent (ou plutôt leur absence de talent) dans les USA des mid 70’s.
Des employés du gaz ? Non, Devo 1978
Devo est constitué de deux « couples » de frères, les Mothersbaugh et les Casale, plus un batteur, Alan Myers (s’il est encore de ce monde, il peut me faire un virement Paypal, c’est pas tous les jours qu’on cite son nom …). Logiquement, le jeune qui fait de la musique, il essaye d’écrire des morceaux, de les jouer, de les enregistrer. Devo rajoutent une étape, ils créent un concept autour de leur musique. Oh, partez pas, on n’est pas chez ELP ou Genesis …
Le concept de Devo, piqué apparemment à des scientifiques sérieux ( ??? ), c’est le concept de la de-evolution, autrement dit une évolution à rebours, une régression planifiée ou un truc du genre (puisque le progrès nous amène des machins de plus en plus mauvais, faut revenir en arrière, vous voyez le truc ? non, ben tant pis …). C’est là, quand se pointe un truc loufoque, que les grands esprits citent le nom de Zappa et évoquent la filiation. Tout faux… Zappa, dont la musique est quand même chiante au possible, a un discours sérieux qu’il expose de manière loufoque. Il n’y a absolument rien de sérieux chez Devo. Parmi les cinq, y’en a un qui joue du synthé et ils sont allés enregistrer ce premier disque en Allemagne. Les mêmes gros malins vous citeront comme une évidence l’influence de Kraftwerk. Je les mets au défi de me trouver la moindre similitude ente les teutons électroniques et Devo.
Plus prosaïquement, à mon sens, Devo s’inscrit dans une démarche libérée des carcans et des stéréotypes qui commençaient à encombrer tous les dinosaures du rock ou qui allaient le devenir. Le rock des mid 70’s était devenu sérieux, appliqué, triste, joué par des types qui l’étaient tout autant. A l’opposé quelques trucs discordants et le plus souvent dissonants apparaissaient, joués par des types capables de sourire sur une photo : les Modern Lovers, Père Ubu, les Feelies, les Sparks, bientôt les B 52’s … auxquels je rajoute donc Devo. Parce que, je vais vous dire, les guignols qui comparent Devo à Kraftwerk, sont-ils seulement arrivés à la plage 10, « Come back Jonee » ? Ils devraient, ils y entendraient un riff très Chuck Berry (d’ailleurs dans les paroles, ils citent « Johnny B Good », et aussi « Johnny too bad », le reggae des Slickers).
L'autre pochette du disque (très moche)
Remarquez, je peux comprendre, il fallait chercher des comparaisons « intelligentes », puisque Devo était censé être un groupe intello. Et d’autant plus que sur la pochette du disque, y’a un nom qui clignote et pas qu’on peu : produced by Brian Eno. Alors forcément, s’il y a Brian Eno, c’est que prise de casque il doit y avoir … Apparemment Eno a été aiguillé sur Devo par Bowie alors que l’ex Roxy et l’ex Ziggy enregistraient des machins de la trilogie berlinoise. Et Bowie on ne sait trop comment, aurait écouté les premiers 45T et maxis confidentiels de Devo. A ce sujet, ceux qui ont payé (cher, c’est collector) pour se procurer ces premiers enregistrements autoproduits affirment que les versions qui y figurent sont meilleures que celles produites par le dégarni anglais. Soit … D’un autre côté, en allant chercher Eno, faut s’attendre à ce que ça sonne comme du Eno (on triture les rythmes et les sons, avec effort tout particulier sur ceux des guitares et des synthés).
En tout cas, avec « Q : … », on est fixé dès le premier titre « Uncontrollable urge » : un rythme épileptique, avec des riffs de guitare vifs et tranchants (ce son de guitare sera plagié sur les premiers B 52’s), et une voix très aigüe qui cherche toujours à aller encore plus haut. En ces temps reculés, de l’inédit sonore total. A peine digérée cette entrée en matière, on arrive sur « Satisfaction ». Ca vous dit quelque chose, pareil titre ? Ben oui, c’est une reprise des Stones, enfin le morceau est signé Jagger-Richards. Parce que la version des Devo, ma bonne dame, elle réduit l’emblématique titre à sa version la plus congrue. Exit les couplets, et place au seul refrain avec des arrangements qui le malmènent pas mal. Il n’empêche que cette reprise pour le moins « décalée » ne dénature pas le titre, c’est bien plus intéressant qu’un copier-coller mal foutu.
Un certain sens de l'accoutrement ...
« Praying hands » qui suit avec ses arrangements opératiques évoque l’axe Queen-Sparks, « Space junk » accélère jusqu’à la surchauffe des grilles d’accords qu’affectionnent d’habitude les progueux. Même si rétrospectivement et aussi malins qu’ils soient ces deux titres ne sont qu’un intermède avant les deux pièces de choix de la rondelle. « Mongoloid » a beaucoup fait jaser, on a accusé les Devo de se foutre de la gueule des trisomiques, alors qu’en fait ils racontent le monde vu par un mongolien. Le fan de rock, surtout en ces temps-là, n’était guère habitué au second degré … « Jocko Homo » qui clôturait la première face du vinyle, c’était aussi le premier single des Devo, qui contenait leur fameux mantra épileptique répété ad lib qui donne son titre au skeud : « Are we not men ? We are Devo ». L’intro de « Jocko Homo » faisant fortement penser à la bande son de « Rencontres du 3ème type » quand les savants essayent de communiquer en musique avec les Aliens.
On pourrait penser que la seconde face souffre de la comparaison. Même pas. Les Devo sont suffisamment en état de grâce pour, tout en continuant avec leur son global frénétique immédiatement reconnaissable, varier les mélodies et les arrangements, éviter la redite et capter l’attention. Les sons de guitare (merci Eno ?) de « Too much paranoia » préfigurent ceux du King Crimson reformé des 80’s, « Gut feeling » commence par tromper son monde avec ses arpèges de six-cordes, fait ensuite penser à de la surf music sous LSD, avant que le tempo s’accélère façon crise de tachycardie sur le final. « Come back Jonee » fait subir au rock’n’roll à la Chuck Berry la même punition qu’à « Satisfaction », on démonte violemment pour voir ce qu’il y à l’intérieur. « Sloppy » fait alterner rythmes de dragster et décélérations brutales, tout en montagnes russes mélodiques, avant la conclusion « Shrivel up », sorte de disco passé à la mauvaise vitesse.
Les Devo étaient partis de rien pour créer un univers sonore original, dérangé et dérangeant.

Un coup d’éclat, aux dires des courageux qui ont écouté l’interminable suite de leur discographie, resté sans équivalent …



PUBLIC ENEMY - IT TAKES A NATION OF MILLIONS TO HOLD US BACK (1988)

Combat rap ...
Public Enemy, c’est du rap, certes. Mais aussi beaucoup plus que cela… En trois disques à la fin des années 80 ils ont placé la barre tellement haut que personne a cherché à la franchir depuis, on a vu tous les grands noms de la chose partir dans d’autres directions, esquiver le défi, ou se casser les dents à le relever. A la limite, Public Enemy, ils auraient même pas fait de musique, ils auraient fait parler d’eux.
PE presque au complet ...
Public Enemy, c’est un concept global. Deux rappeurs, un dans les graves (Chuck D.), l’autre dans les aigus (Flavor Flav). Un jongleur des platines et de bidules électroniques qui tient plus du terroriste sonore que du pousseur de disques (Terminator X). Un ministre ( ? ) de l’Information ( ?? ), Professor Griff. Une équipe d’auteurs (le Bomb Squad). Une milice à Uzi (S1W, pour Security of the First World). Une affiliation « politique » (la Nation of Islam). Un « atypique » pour la mise en sons (Rick Rubin, juif fan des deux genres musicaux alors extrémistes et a priori opposés, le rap et le trash metal). La seule chose bruyante connue qui coche autant de cases, c’était … le MC5.
Evidemment, pareil conglomérat ne pouvait pas durer sans frictions. Et si Public Enemy existe encore vaille que vaille aujourd’hui, ne restent plus de cette dream team originelle que Flav et Chuck D. Quelques uns de l’aventure « It takes a nation … » sont morts, Terminator X n’était pas là au début, le Bomb Squad s’est plus ou moins désintégré, Rubin est parti voir ailleurs et faire la carrière que l’on sait, le S1W a vu défiler un nombre conséquent de gros bras, et Griff (ministre de l’Information faut-il préciser) a multiplié les déclarations racistes, homophobes, antisémites, et on en passe …
Mais là, à l’époque de « It takes … », pièce centrale de la trilogie entamée l’année d’avant avec « Yo ! Bum rush the show » et conclue en 90 avec l’énorme et insurpassé « Fear of a black planet », Public Enemy plane très loin au-dessus de toute la meute en survet et casquettes à l’envers.
Terminator X, Flavor Flav, Chuck D.
Public Enemy, c’est au départ la rencontre de Flav et Chuck D du côté de la fac de long Island, New York City. Fans de soul, de funk, des premiers collectifs proto-rap « engagés » (Grandmaster Flash), et des « poètes de la rue » des 70’s (Last Poets, Gil Scott-Heron). Influence majeure, on s’en doute un peu rien qu’à leur nom, Jaaaames Brown, qu’ils sampleront et échantillonneront abondamment. Très vite, plus que militants (et davantage Malcolm X que Luther King), ils vont se positionner politiquement, et d’une façon plutôt radicale, citant pêle-mêle les Black Panthers, la Nation of Islam et son très controversé leader Farrakhan qui flirte avec toutes les lignes blanches xénophobes et antisémites. A quelques années près, la création et l’existence même d’un groupe comme Public Enemy aurait été impossible (Guerres du Golfe, Al Qaida, Daesh, et autres joyeusetés intégristes et radicales du même tonneau …).
Assez étrangement, les allusions à la religion si elles sont très rares dans les disques de Public Enemy, sont beaucoup plus présentes dans leurs déclarations publiques. Même si la structure bordélique du groupe fait que chacun peut s’en revendiquer porte parole. Et quand à côté d’un Chuck D. (parolier hors normes, le Woody Guthrie Noir ?) s’agite un crétin comme Griff, les dégâts peuvent être considérables dans l’opinion publique, au gré de déclarations plus imbéciles les unes que les autres. Il n’en demeure pas moins que Public Enemy est à la fin des années 80, le groupe le plus « signifiant » et engagé des States (et d’ailleurs), tous genres musicaux confondus. Ce qui au mieux le relèguerait à la confidentialité si au niveau de leurs disques, ils n’enterraient pas toute la concurrence.
Le poing levé dans un gant noir, allusion aux JO de Mexico, 1968
Musicalement, Public Enemy est un choc pour l’époque. On est très loin de l’électronique funky et des boîtes à rythme sommaires des débuts du rap. Rubin oblige, le son de Public Enemy est dense, martial (les appétences sonores du trasher Rubin qui rajoute quelquefois de gros riffs hardos au second plan), limite oppressant. Avec leur gimmick qui les distingue immédiatement, l’omniprésence des samples de sirènes de police, qui rajoute une dimension anxiogène à leur son. A l’opposé par exemple du gros son potache des Beastie Boys. Avec lesquels ils semblent régler une question de suprématie, intitulant le dernier titre de ce « It Takes … » « Party for your right to fight », réponse brutale au « Fight for your right to party » des Boys. Public Enemy se pose comme le porte parole de la multitude noire laissée pour compte et qu’on entasse dans les quartiers-ghettos de New York. Public Enemy analyse, argumente, appelle à l’insoumission ou à la révolte. Rien que les titres claquent comme des directs dans la face d’un pays où existe, comme disait l’autre par chez nous, une profonde fracture sociale. Des trucs comme « Countdown to Armageddon » (l’intro terrifiante à mon avis très inspirée par celle du live « Kick out the jams » du MC5), « Bring the noise » (gros hit sorti en éclaireur, qui sera réenregistré avec les trashers de Anthrax), « Don’t believe the hype », « Louder than a bomb », « Night on the living baseheads » (allusion au film de Romero et aux dealers de freebase qui zombifient la jeunesse black), « Rebel without a pause » (là aussi clin d’œil au cinéma et à James Dean), « Prophets of rage » (le nom qui est actuellement celui d’un conglomérat de stars des 90’s, alliage plus ou moins contre nature comprenant Chuck D., des types de RATM et de Cypress Hill).
Tous les titres sont construits selon un procédé immuable de pilonnage sonore duquel sont bannis toute forme de refrain, on se contente d’une courte phrase-slogan répétée plusieurs fois. Un truc tellement bien foutu que ça reste hors d’âge, comme du Led Zep ou du Stones early seventies. Quasiment la moitié des titres de ce « It Takes … » se retrouvent sur les compilations de Public Enemy.

Classique de chez classique … 



KEVIN MORBY - CITY MUSIC (2017)

New York, New York ...
Il y a quelque temps que le nom de Kevin Morby circulait de façon plus ou moins underground. Avec force renfort de superlatifs. Sauf qu’on me la fait pas. Des soi-disant surdoués auteurs de disques extraordinaires et qui finissent six mois après à moins d’un euro sur Priceminister, j’ai cotisé. Et avec l’âge, je suis devenu un vieux con méfiant. Alors la presse elle peut raconter ce qu’elle veut. Je les crois plus sur parole. Faut que j’écoute le bestiau avant de donner un avis ferme, définitif et incontestable.

Et donc, incontestablement, ce « City Music » est un grand disque. Très grand disque. Et il m’étonnerait que des trucs aussi bons, il en sorte plus d’une poignée cette année. Parce que là on en tient un. Un quoi ? Un grand songwriter. C’est à-dire un type capable d’écrire de grandes chansons qui s’incrustent dans le cerveau, un type capable de les enregistrer intelligemment, et de les chanter correctement. Ce qui par les temps qui courent, est une denrée plutôt rare.
Le Morby, il vient du Midwest et est allé humer l’air du circuit folk new-yorkais. Ça vous rappelle pas quelqu’un ? Soyons clair, Morby n’est pas le nouveau Bob Dylan. Pas con, les dizaines qui se voyaient piquer la place au Zim, sont disparus corps et biens, laissant au passage quelques machins ridicules, pompeux, prétentieux mais finalement bien vains et oubliables. De toute façon, Morby (qui cite Dylan comme référence et influence) n’a pas encore de choses du calibre de … ben des classiques de Dylan. Morby cite aussi Lou Reed. Là, il aurait pas besoin, tellement ça s’entend. Ecoutez « Tin Can », tout, mélodie, arrangements, jusqu’à la voix traînante, fait surgir le mot magique de « Transformer ». Carrément.
Morby, c’est pas un perdreau de l’année. Il approche la trentaine, et a largement payé de sa personne dans les groupes à l’audience famélique (Babies, Woods). Les galères en tout genre habituelles, quoi … Et puis il a décidé de partir en solo. Et à Los Angeles. Même si tout dans ce disque est totalement new-yorkais, comme un être aimé qui vous manque et dont on ne peut se défaire de l’image. « City Music » est une déclaration d’amour (il pouvait pas l’appeler « New York », Lou Reed l’avait déjà fait). Et même quand Morby rend hommage aux Germs (de Los Angeles), la relecture qu’il fait d’un de leurs titres (« Caught in my eyes ») transpose le groupe punk extrémiste de l’autre côté du pays. Et tant qu’on est à causer punk ou assimilés Morby se fend d’un hommage aux Ramones totalement dans l’esprit des faux frangins. Le titre s’appelle « 1234 » (que ceux qui n’ont pas compris lèvent le doigt, il y a mes ricanements à gagner), ressemble à leurs titres par la durée (1’45), et la simplicité des paroles et se conclut par un triste et lapidaire « they were all my friends, and they died » …

Lou Reed , les Ramones, c’est évident. Television aussi, le temps du morceau-titre qui s’étire sur plus de six minutes, avec ses parties de guitare qui rappellent furieusement celles de Lloyd et Verlaine. Le reste, c’est plus subliminal, on peut devenir que le type connaît ses classiques (Leonard Cohen, Neil Young, Jonathan Richman, Joni Mitchell, …). Et dès lors il se pose en concurrent direct du Wilco de Jeff Tweedy. Parce que Morby n’a pas enregistré avec de vieux briscards requins de studio maîtres es-country-rock depuis des décennies. Tout est fait par son backing band scénique, avec mention particulière à son alter ego de l’ombre, Richard Swift, multi-instrumentiste et coproducteur de ce « City Music ».
Qui impressionne de la première plage, la lente ballade mélancolique sur fond de nappes synthétiques jamais envahissantes, qui mettent en valeur sa belle voix grave (« Come to me now »), jusqu’à la somptueuse doublette finale (« Pearly gates » avec son riff démarqué de celui de « Sweet Jane » et la ballade apaisée « Downtown’s lights »). Aux dires des connaisseurs, ses trois précédents disques solo sont aussi bons que ce « City Music ». Dès lors, on peut s’interroger sur l’avenir de Morby. Il peut devenir « quelqu’un », par les références aux antiques Commandeurs, la connexion subliminale avec Cobain (la reprise des Germs, dont le guitariste était Pat Smear, qui fut celui des dernières tournées de Nirvana). A son débit, on peut pas dire que Morby soit très charismatique, avec son non look dépenaillé. Pas sûr non plus que le minuscule label indé qui l’a signé (Dead Oceans) ait les épaules suffisamment solides pour le mener vers la gloire. Au pire, il finira avec la réputation d’artiste culte confidentiel, dans la même étagère que d’autres surdoués méconnus, comme Stephen Malkmus ou l’Anglais Richard Hawley…

On vous aura prévenus …  


SANTANA - SANTANA (1969)

Chicano Revue ...
Aujourd’hui, Santana (le Carlos) est aussi chiant que les disques qu’il fait. Vous me direz , c’est pas le seul de sa génération et qu’on peut pas être et avoir été, ce genre de choses … N’empêche, voir ce pépé après des années de mutisme méprisant revenir tout sourire devant des journalistes pour faire vendre sa dernière daube jazz-rock-zen-cool-bouddhiste et les concerts qui vont avec où se rendent tous les hipsters En Marche (les mêmes qui vont voir les « performances » de Souchon et de la Dion et vont nous niquer profond pendant cinq ans avec leur autre façon de faire de la politique participative et diverses couillonnades du même genre), montre que vieillesse et dignité ne sont pas deux mots qu’on peut accoler facilement dès qu’il s’agit de rock ou de quelque chose qui est censé y ressembler.
Vérification faite, le dernier disque en date de Santana sur mes étagères, c’est le très mauvais « Amigos », plus de quarante piges au compteur. Et pourtant, ça avait plus que bien commencé … Flashback …
Santana, le groupe
Quartiers « populaires » de San Francisco, fin des années 60. Deux jeunes passionnés de musique traînent toujours ensemble. L’Américain pur jus Greg Rolie et le Mexicain de naissance Carlos Santana. Ils passent leur temps à écouter les Beatles, les Doors, Hendrix, et toute la scène psyché qui explose en Californie. Rolie a une formation de pianiste et se régale de maltraiter son orgue Hammond. Santana est guitariste. Des groupes sans lendemain sont montés sous l’égide des deux potes. A moment donné, parmi ces orchestres à géométrie variable, une tendance se dessine. Il y a beaucoup de batteurs ou de percussionnistes, beaucoup de métèques pour en jouer, le plus souvent comme Santana ayant leurs racines de l’autre côté du Rio Grande, et les rythmes latinos se mêlent aux rythmes rock.
Sentant qu’ils tiennent un truc, Rolie, Santana et leurs potes réussissent à faire venir à une répète une « star » chicano comme eux, un certain Gianquinto, dont le titre de gloire est d’accompagner parfois l’harmoniciste James Cotton. Le verdict du pro est sans appel : les titres sont trop longs, chacun y allant de son solo égomaniaque. Première baffe (ils ne lui en voudront pas, il sera recruté comme arrangeur lorsqu’ils iront pour de bon en studio). Les basanés ne se découragent pas, tournent inlassablement là où on veut bien d’eux à Frisco. Apothéose, leur réputation scénique finit par parvenir aux oreilles de Bill Graham (le patron du Fillmore et le Parrain de toute la scène musicale psyché, celui qui peut faire ou défaire les stars) qui lui aussi vient écouter les bestiaux. « C’est quoi votre bordel, vous faites que des instrumentaux, mettez des paroles si vous voulez que quelqu’un vous écoute un jour ». Deuxième baffe dans les rêves de gloire.
Santana, le Carlos
Mais les gars s’obstinent, suivent ces deux conseils, raccourcissent leurs compos et chantent (enfin, si on veut, voir plus loin) par-dessus (Rolie avec Santana aux backing vocaux). Fin 68, le groupe baptisé définitivement Santana rentre en studio pour un single qui sort début 69. « Evil ways » va scotcher tous les hippies. Et définir le Santana sound. Un rythme très chaloupé, des percus de partout, le B3 de Rolie et la Gibson SG du Carlos étant obligés de faire des prodiges pour se faire une place dans tout ce bordel tambouriné. Petit succès dans les charts, et le groupe entre-temps signé par la Columbia part en studio enregistrer son premier 33T. Bon, à cette époque-là, il sortait des singles fabuleux tous les jours et des albums de légende toutes les semaines ou quasiment. « Evil ways » et ses auteurs sont plus ou moins oubliés quand début Août paraît « Santana » le disque.
Coup de bol, Santana a été retenu pour ouvrir une journée à Woodstock. Le 16 Août en début d’après-midi, sous un soleil de plomb, les Santana prennent la scène d’assaut. Avec son guitariste qui a envie d’en découdre devant cette foule de festivaliers en train de se réveiller. Faut dire qu’on l’a vu avant le gig discuter avec Jerry Garcia, pape-gourou des hippies, et descendre une quille de Mezcal. Le groupe à l’unisson suit son leader, et le Santana band va livrer un des cinq morceaux de légende du festival, une version cataclysmique de leur pièce de bravoure « Soul sacrifice ». (Pour info, les quatre autres titres historiques de Woodstock sont le « No rain, no rain » du public, « I’m goin’ home » d’Alvin Lee et de ses Ten Years After, « I want to take you higher » de Sly et sa Famille Stone et le « Star spangled banner » concassé par Hendrix à l’aube blême du quatrième jour devant des rescapés hébétés). En tout cas, sur la foi de cette seule prestation enragée, l’histoire de Santana (le groupe et son leader) va prodigieusement s’accélérer.
« Santana » le disque est excellent, voire plus. Aurait-il permis à ses auteurs la gloire qui fut la leur sans leur prestation explosive à Woodstock, the answer my friend is blowin’ in the wind … Assez intelligemment, la réédition de 1998 a la bonne idée de rajouter au 33T studio trois titres joués à Woodstock dont évidemment « Soul sacrifice ». A noter que live, les titres durent le double que leur version studio, chassez le naturel et il revient au galop …
Aujourd’hui ce « Santana » premier du nom reste une des pierres angulaires du groupe (et de son leader), et avec son successeur « Abraxas » un des trucs à avoir absolument sur ses étagères. On y trouve, quarante siècles avant Fishbone, les Red Hot Machin et tous les autres balourds en pantacourt ce que doit être une fusion de genres musicaux réussie. A tel point que le débat fait encore rage (voir les notes de livret de la réédition) : Santana a-t-il inclus des rythmes latinos au rock ou le contraire ? Vous avez deux heures avant que je ramasse les copies, c’est coefficient 6 je vous rappelle…
Santana, Woodstock,16/08/1969
Parce que jusqu’à présent, les sonorités chicanos dans le rock, ça se limitait à « La bamba » de Ritchie Valens et au Farfisa hispanique de Sam « Wooly Bully » the Sham (qui était Texan) ou de Question Mark « 96 Tears » & the Mysterians (qui eux étaient du Michigan). « Santana » n’est pas un disque communautariste (comme en feront plus tard Los Lobos), il participe juste à faire avancer le schmilblick, à ouvrir d’autres portes, d’autres espaces au rock, pour reprendre la terminologie doorsienne de l’époque.
« Santana » est d’une redoutable cohérence. Neuf titres qui explorent ce mix entre culture latino-américaine et rock, les deux qui s’en écartent un peu (« Shades of time » plutôt soul et « Persuasion » heavy rock psyché à la Cream) semblant bien fades et convenus à côté du reste, alors qu’ils ne sont loin d’être indignes. Le reste, c’est emmené par des percussions qui sortent de partout (trois types, Carabello, « Chepito » Areas et Shrieve aux diverses batteries, percus, congas, timbales). Fidèles à leur idée de départ, les Santana couchent sur vinyle quatre instrumentaux (et les textes du restant seront très concis et d’une valeur littéraire proche du zéro absolu, mais on s’en cogne) « Waiting » en intro, le court « Savor », « Treat » comme un avant-goût du Carlos roi du sustain, et évidemment « Soul sacrifice ». On pourrait même y rajouter le single « Jingo » qui se contente de quelques onomatopées, un titre repris au percussionniste nigérian Olatunji (déjà plagié par Gainsbourg avec « Marabout »), voire la jam bordélique soul de « You just don’t care », tant les deux titres se composent du minimum syndical niveau paroles.
La mythique pochette avec sa tête de lion stylisée est signée Lee Conklin, un des illustrateurs (affiches, pochettes de disque) les plus connus du mouvement psychédéliques.
Conclusion : comme pas mal de choses, Santana, c’était vraiment mieux avant …


Des mêmes sur ce blog :
Amigos



STANLEY KUBRICK - BARRY LYNDON (1975)

Eloge de la lenteur ...
Comme celle de la « Sarabande » de Haendel qui rythme l’enterrement du fils de Barry Lyndon. Ou plutôt de Redmond Barry. Oops … Spoiler ? Ouais, mais on s’en fout. Quiconque n’a pas vu « Barry Lyndon » est juste bon pour l’intégrale de Christian Clavier …
Parce que « Barry Lyndon » est, du moins en France, un des Kubrick les plus populaires. Peut-être parce que le Kubrick le plus facile. Facile d’accès, évidemment, parce que sur bien des aspects, « Barry Lyndon » se situe à des hauteurs stratosphériques.
Kubrick met les figurants au pas ...
Il n’y a pas dans « Barry Lyndon » de parabole, de message caché, ou subliminal, ou hermétique. C’est un film à prendre au premier degré. Un film d’époque en costumes, un peu d’aventure, de l’amour, de la haine. La matrice de milliards de films. Sauf que pas beaucoup arrivent à ce niveau.
Parce que Kubrick est un maniaque. Qui commence à prendre son temps pour rendre sa copie. Quatre ans séparent « Barry Lyndon » de « Orange mécanique » et il faudra en attendre cinq pour voir sur les écrans son successeur, « Shining ». Kubrick se fixe sinon des challenges, du moins des exigences sur ce qu’il entend montrer au spectateur. Et pour « Barry Lyndon », les obstacles n’ont pas manqué. Financiers, certes, même si c’est pas la préoccupation principale. Parce que faire un film de trois heures (version « publique », je vous dis pas le nombre d’heures de rushes que ça a du générer) se passant au XVIIIème siècle, en costumes d’époque (et pas des fripes vaguement vintage, non, dix huit mois « d’atelier de couture » d’après les tableaux d’époque minutieusement disséqués), et avec quelques scènes de bataille (avec des vrais figurants, pas des silhouettes numériques rajoutées). L’exigence de Kubrick va trouver un challenge à sa hauteur. Il n’entend pas filmer des scènes d’intérieur (et il y en a un paquet) sous la lumière de projecteurs électriques. Non, les gens au XVIIIème s’éclairaient à la bougie, c’est donc à la lumière exclusive et unique des bougies et autres chandelles que Kubrick filmera. Or, il n’y a au début des années 70 pas le matériel capable de filmer dans la pénombre. Kubrick aura recours à des optiques conçues pour autre chose par la NASA, il devra les modifier pour les intégrer à ses caméras, afin d’avoir toutes les scènes en lumière naturelle ou réelle.
Un certain sens du cadrage ...
Bon, tout ça (les costumes, le matos) on peut le faire ou l’avoir (avec du pognon). C’est pas pour autant qu’on va derrière sortir un grand film. Moi, je suis une tanche niveau technique cinématographique, je me contente de ce qui passe sur l’écran sans souvent avoir la moindre idée de comment ils se sont démerdés les types sur le plateau de tournage pour arriver à ce que je vois. Dans « Barry Lyndon », il y a au moins un truc technique qui saute aux yeux, c’est le cadrage. Putain il avait des lasers dans les pupilles le Kubrick (ou le mec qui tenait la caméra) pour arriver à ce résultat. Cherchez dans les putain de trois heures une seule scène dans laquelle les personnages ne sont pas positionnés au millimètre au centre du décor ou de l’environnement. Qu’il s’agisse de mecs filmés en gros plans, ou d’une calèche pas plus grosse qu’une fourmi dans un extérieur grandiose. Et si des fois c’est pas le cas, il faut quand même regarder plein milieu de l’écran, c’est là qu’il y a ce qui est essentiel ou va le devenir dans la scène.
Parce que l’histoire de Barry Redmond (si Kubrick avait été au courant de la chose rock, il aurait pu appeler ça « The rise and fall of … »), elle est, sinon évidente, du moins prévisible. Le film est divisé en deux parties (plus un épilogue sous forme d’intertitres) aux intitulés suffisamment explicites pour qu’on devine à peu près vers quoi on s’avance. Deux parties différentes. La première relativement picaresque (entre Don Quichotte et Gil Blas de Santillane), où l’on voit un jeune hobereau irlandais chercher la réussite sociale (dans l’amour, l’armée, la désertion, le jeu, …), en flirtant évidemment avec toutes les limites et en les dépassant allègrement dès que possible. Barry Redmond est un personnage attachant bien que peu sympathique. Barry, c’est Ryan O’Neal (le beau gosse 60’s révélé dans le machin fleur bleue « Love Story ») qui trouvera dans « Barry Lyndon » son titre de gloire avant de retomber dans les nanars plus ou moins affligeants (lui et Kubrick se détesteront évidemment de plus en plus à mesure que le tournage avance). Même si sa performance d’acteur ici n’est pas de celle que l’histoire du cinéma retiendra (surtout si on la compare à McDowell dans « Orange mécanique »). Il y a par contre dans cette première partie toute une série de personnages pittoresques qui apparaissent plus ou moins furtivement et donnent le plus souvent des éclaircies comiques dans un film qui ne l’est pas vraiment.
Un certain sens du cadrage (bis) ...
Au milieu du film (quasiment à la seconde près), apparaissent la comtesse de Lyndon (Marisa Berenson) et son mari impotent et grabataire. Forcément, le vieux cocu une fois mort, Barry Redmond va épouser la veuve pas très éplorée et devenir Barry Lyndon. Et alors que l’on croit le personnage parvenu (dans tous les sens du terme), c’est justement sa déchéance qui va nous être montrée dans la seconde partie du film. Malheureux en amour, en affaires, détesté par la noblesse anglaise qui n’est pas dupe de son arrivisme, il finira amputé (après un duel avec son beau fils qui le hait cordialement) et exilé, loin de sa femme et de ses fastes et frasques passés. Sans que pour autant il puisse y avoir une sorte de morale ou qu’on ait envie de s’apitoyer sur son sort. Aucun des personnages mis en scène par Kubrick n’inspire la sympathie, et surtout pas le couple Lyndon. Rien cependant qui tienne de la révélation, quand on sait le peu d’estime que porte Kubrick à la « vieille Angleterre » et à tous ceux qui la représentent, la noblesse séculaire en particulier.
Et aussi de l'éclairage ...
Deux scènes mémorables. Les deux duels de Barry. Le premier avec un officier anglais, hyper hautain et hyper sûr de lui, qui se délite complètement au moment fatidique. Le dernier avec son avorton de beau fils, grand épisode tragi-comique du film.
Deux observations pour finir. La mort du fils (par ailleurs belle tête à claques) de Barry intervient dans exactement les mêmes circonstances (chute de cheval) que la mort de la fille de Rhett et Scarlett dans « Autant en emporte le vent ». Certainement pas un hasard. Et la seconde partie du film a quasiment été plagiée (dans la forme et l’esprit) par le pénible et expérimental Peter Greenaway dans son « Meurtre dans un jardin anglais ».

Conclusion perso : « Barry Lyndon » est à Kubrick ce que « Le temps de l’innocence » est à Scorsese. Une parenthèse apaisée et merveilleuse dans une œuvre globale ne manquant pas de tempérament…


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