MERVYN LEROY - LE PETIT CESAR (1931)

The rise and fall of Little Caesar and the Gangsters of Chicago...
Non, « Le Petit César » n’a rien de glam. Mais il est aussi important que le skeud de Ziggy-Bowie, dans la mesure où ce film un peu fauché crée quasiment à lui seul un genre cinématographique nouveau : le film de gangsters. Entendez par là un film dont le héros est un gangster, et non pas le flic qui le course …
Mervyn LeRoy
Le contexte de la réalisation n’est pas des plus folichons. Les Etats-Unis prennent en pleine poire la Grande Dépression et ses interminables files de chômeurs qui succèdent à la crise financière de 1929. Comme d’hab dans ces situations-là, la réaction fait feu de tout bois, la prohibition est instaurée et bientôt arrivera pour le cinéma le code Hayes qui impose aux films des héros « positifs » et une fin « morale ». Pas un hasard donc si les deux premiers classiques du film de gangsters paraîtront à quelques mois d’intervalle, tout d’abord « Le Petit César » et ensuite « L’ennemi public ».
« Le Petit César » est tiré d’un roman d’un certain W. R. Burnett, réalisé pour la Warner par Mervyn LeRoy, forcené des tournages (« Quo vadis » son film le plus connu viendra vingt ans plus tard, et pour de sombres histoires contractuelles, il participera aux tournages du « Magicien d’Oz » et des « Bérets verts » sans être crédité au générique). Le boulot derrière la caméra est sérieux et le film exploite les possibilités sonores du parlant présent depuis même pas une poignée d’années. D’ailleurs un très docte professeur de cinéma explique dans les bonus du Bluray (format un peu inutile pour ce genre de films antédiluviens) que le parlant a tout d’abord profité à deux sortes de films, les films musicaux, ce qui coule de source, et les films de gangsters pour l’impact (c’est le mot) des fusillades sur le spectateur.
Edward G. Robinson
Dans le rôle principal celui de Caesar Enrico Bandello (Little Cesar pour ceux qui ne le connaissent pas, Rico pour ses « amis »), Edward G. Robinson. Petit, trapu, un accent à couper au couteau (Roumain de naissance, il a émigré à dix ans aux Etats-Unis), qui va dans son rôle définir pour les siècles des siècles le gangster mafieux. Le regard qui fait baisser les yeux à tout le monde, les attitudes de psychopathe (on ne discute pas quand il parle), la nervosité violente (on sort le flingue et on s’en sert pour un oui ou pour un non), le cigare mâchouillé, le machisme à tous les niveaux (pour Rico, les femmes sont juste bonnes à prendre des torgnoles quand elles « déconnnent »). Et par-dessus tout, la quête de pouvoir et de puissance, et un ego et un orgueil démesurés. Ceux qui pensent à (au hasard, tant ses « fils » seront nombreux) Joe Pesci dans « Casino », Pacino dans « Scarface » ou à quelques rôles marquants de De Niro ont bien raison. D’ailleurs, on trouve dans les bonus une brève apparition de Scorsese, qui s’y connaît un peu pour tourner des films de gangsters, mais qui a oublié de réviser ses notes (il situe « Le Petit César » en 1914 ou 1915, comme quoi la coke à forte dose pendant la jeunesse, ça doit agir sur la mémoire …)
En fait, à l’époque, celui qui était le « père » de Rico c’était Al Capone. Physiquement, c’est assez troublant, et c’est pour cela que Robinson, acteur jusque-là peu connu, a été choisi. Alors qu’il est parfaitement l’antithèse d’un truand. Démocrate convaincu, instruit et cultivé, amateur d’art, il a une sainte horreur des armes à feu. L’histoire (la légende ?) prétend qu’on devait lui mettre du sparadrap sur les paupières pour ne pas qu’il cligne des yeux quand il se servait de son flingue dans le film. Robinson fut préféré à un autre à peu près inconnu, Clark Gable (disqualifié au casting par ses trop grandes oreilles !), qui ne réussira même pas à avoir le second rôle, qui reviendra à Douglas Fairbanks Jr (qui comme son nom l’indique est le fils de l’une des premières stars du cinéma muet).
La consécration de Rico : le banquet
Le film débute alors que Joe (Fairbanks) et Rico braquent dans un trou perdu un petit commerce. Très vite, on voit deux caractères que tout oppose. Joe rêve quand tout ce bordel cessera de se ranger et de devenir danseur dans un cabaret. Rico, lui, veut devenir un chef, le truand dont tout le monde connaît le nom. Pour poursuivre leurs destins, ils partent ensemble pour Chicago, Joe dansera dans un club huppé où il rencontrera l’amour. Rico, lui, se fait embaucher comme homme de main par un petit caïd local. Il finira par compromettre son pote dans le braquage de son club ; les choses se passeront mal, et Rico tue un des clients, qui n’est autre que le nouveau chef intransigeant de la police locale. Rico est désormais « quelqu’un », qui commence à faire peur à tout le monde, y compris dans son petit gang.
Dès lors, il va entamer son irrésistible ascension. La consécration, après avoir gravi tous les échelons de la pègre locale, viendra lorsqu’il trônera au centre d’un banquet donné par ses « amis » en son honneur, et qu’il achètera le lendemain des journaux par paquets juste pour voir et revoir les photos prises à l’occasion. Quelques minutes plus tard, il se fera canarder par les hommes de main d’un rival (scène reproduite quasi à l’identique dans « Le Parrain » quand Brando se fait flinguer après avoir acheté des oranges dans la rue). Même s’il en réchappe, Rico va commencer sa déchéance qui trouvera son épilogue dans l’appartement de Joe, où, cerné par la police, il doit s’enfuir et se terrer dans des centres miteux de Secours Populaire. Alors que les journaux dont il avait tant rêvé de faire la une consacrent juste quelques entrefilets à sa « fuite », une ultime crise d’orgueil lui fera provoquer la police. Il finira criblé de balles avec cette dernière phrase devenue culte avant d’expirer : « Mother of Mercy, is this the end of Rico ? ».
Is this the end of Rico ?
C’est le personnage de Rico, et donc l’interprétation qu’en donne Robinson qui font la différence. A tel point qu’il est impossible de voir un film reprenant la même thématique (il y en a un paquet, et pas que des navets), sans trouver une scène, une attitude, un regard d’un truand qui ne soit pas un copier-coller de quelque chose vu dans « Le Petit César ».
Le point faible, aujourd’hui, il est au niveau du scénario. Tout repose sur Rico / Robinson, et par manque de moyens, tous les autres personnages de l’intrigue sont taillés à la hache, toute une litanie de seconds rôles falots et sans aucune ambigüité, ne présentant que des stéréotypes.

« Le Petit César » ne dure qu’une heure vingt. Ça suffit cependant pour en faire une référence absolue …



KELLEY STOLTZ - IN TRIANGLE TIME (2015)

Quadrature du cercle ?
Kelley Stoltz … En voilà un oiseau bizarre … Quadra américain au cheminement chaotique pourvu de quelques faits d’armes étonnants. Dont les deux plus connus (enfin, façon de parler) sont en début de carrière, un disque reprenant intégralement le « Crocodiles » d’Echo & The Bunnymen, les new waveux lyriques (j’ai pas dit pompier, mais pas loin) anglais, et un autre skeud certifié bio-éco-responsable ou un truc du genre (utilisation de matériaux recyclables, électricité produite « maison », et toute cette sorte de choses …). Plus récemment, une participation dans les Fresh & Onlys (garage sixties de San Francisco) et dans le backing band du vieux barde oublié de tous Rodriguez (le Dylan dont personne avait entendu parler et auteur de deux disques oubliés fin 60’s) lui vaudront de se faire un petit nom dans le milieu des guitaristes « intéressants ».

Et puis, comme le Stoltz devait avoir du temps libre, il a appris à jouer de plein d’instruments (basse, batterie, claviers entre autres) et à utiliser les tables d’enregistrement et de mixage des studios. Ce qui fait que ce « In Triangle Time » est quasi un exercice solitaire (écrit, joué, arrangé et produit). Et là, faut faire gaffe, parce que dans ce genre plus que restreint, y’a pas que des guignols, si vous voyez ce que je veux dire. Des types qui font leurs disques tout seuls, ils s’appellent McCartney, Wonder, Prince, Rundgren …
Tiens, le Rundgren, justement, il y a un peu de ça chez Stoltz. Notamment dans la capacité de celui qui est perçu comme un bon guitariste à s’effacer devant les autres instruments. En clair, « In Triangle Time » ne ressemble pas à un disque de Joe Satriani. Stoltz, assez étrangement pour un guitareux, met plutôt les synthés en avant. Et (voir son épisode Echo &  The Bunnymachin), il donne plutôt dans les synthés 80’s et dans le son new wave en général. Ce qui change quand même un peu de tous les maniaques revivalistes du psyché des late 60’s.
Alors il y a dans ce « In Triangle … » (on passera sur la côté fumasse et mystico-ésotérique qui semble tenir parfois lieu de concept au disque) plein de choses qui renvoient à un certain art de la power pop comme la pratiquaient le Dwight Twilley Band, voire même Cheap Trick ou des Cars version lo-fi. Avec quelques sorties de route (le début des années 80 est en matière sonore à manier avec précaution, il y a quelques fautes de goût impardonnables) plutôt saugrenues, genre la recréation d’une sorte de Frankie Goes to Hollywood sound (« The Hill »), ou la tentative de ballade dépouillée au feeling (« Destroyers & drones »), dans laquelle il manque quand même un peu beaucoup de feeling.

Donc ce skeud est ma foi assez entraînant, facile à écouter (douze titres entre trois et quatre minutes), plutôt accessible voire centriste. Alors que beaucoup essayent de se faire un nom avec une originalité débordante et casse-roustons, le sieur Stoltz se contente juste de ripoliner ma foi joliment des choses bien connues. De l’évolution, pas de la révolution. Et ça marche assez souvent … Comme dans l’inaugural « Cut me, baby » où il met d’entrée en exergue son aisance mélodique et sa voix traînante. Comme dans la bonne power pop « Jona » avec ses arrangements malins (synthés + guitare), ou l’encore plus classique dans le genre « Fictional girl ». Comme dans le blues « revisité » « Crossed mind blues » qui fera peut-être hurler les puristes maniaques des vieux 78 tours qui crachotent mais que perso je trouve plus intéressant que l’intégrale de Stevie Ray Machin (oh putain, j’ai touché au Bon Dieu, mais je m’en tape). Seul regret, il manque quand même une grande chanson qui pourrait comme on dit passer à la radio …
Et puis j’ai noté un truc curieux sur les deux-trois derniers titres (avant la ballade foirée dont j’ai déjà causé). La voix du Stoltz, comme tout ce qui sort de la console d’enregistrement est extrêmement trafiquée (y’a des fois qu’il en fait même un peu trop, on sait pas si c’est du synthé, du sax ou une guitare) et elle finit par sonner exactement comme celle de Bowie. La première fois (« Little love »), on pense au hasard, le second coup (« Wobbly »), on reste perplexe tant le titre sonne comme un inédit de « Lodger ». Si quelqu’un a une explication (accident ? hommage pre-mortem ?), qu’il se manifeste, il n’y a rien à gagner.

Il va pas en vendre des camions de son disque, ça semble clair. Mais moi, je serais plutôt enclin à le recommander, c’est beaucoup plus original tout en restant classique que ce que l’on a l’habitude d’entendre.


LUC & JEAN-PIERRE DARDENNE - ROSETTA (1999)

I will survive ...
Cette vieille scie de Gloria Gaynor, mise à la sauce beauf-franchouillarde par des footeux crétins (pléonasme), Emilie Dequenne l’a chantée dans « Pas son genre » de Lucas Belvaux. Elle aurait pu aussi la chanter dans « Rosetta », sauf que l’ambiance dans le film des Dardenne Bros, n’est pas exactement hédoniste et disco.
« Rosetta », c’est un peu du Dickens ou du Zola. Ou du Ken Loach, ce qui revient à peu près au même. Autrement dit, fans de Dubosc et des Elmaleh, merci d’avoir lu jusque-là, mais maintenant, c’est bon, cassez-vous …
Les frères Dardenne & E Dequenne
Derrière le projet « Rosetta », les deux frangins Dardenne, dont j’ai jamais compris lequel des deux faisait quoi, depuis quelques lustres dans des projets cinématographiques résolument indépendants (entendez-par là que tu te démerdes pour tourner des images, faire des docus, des courts ou des longs-métrages, mais t’as pas un rond pour ça, tu te débrouilles comme tu peux …). « Rosetta » est leur quatrième film, en fait le second dont les lecteurs de Télérama entendent parler, les deux premiers étant passés totalement inaperçus. « Rosetta » va sortir les Dardenne de l’anonymat, et pas qu’un peu. Palme d’Or et prix d’interprétation féminine à Cannes, pour un truc tourné avec quinze millions d’euros (le budget apéro-petits fours d’un Depardieu) avec dans le premier rôle une actrice amateur de dix-huit ans. Deux récompenses cannoises qui furent perçues par certains spectateurs de salles obscures comme un putsch communiste sur la Croisette … Et en plus c’étaient tous des  Belges …
« Rosetta » n’a pas de début, et encore moins de fin. C’est une tranche de vie, filmée avec une caméra à l’épaule qui colle au cul de ses personnages, en particulier celui d’Emilie Duquenne, qui doit être de toutes les scènes. Ça commence par une course-poursuite (non, pas exactement à la « Fast & furious ») dans les réserves d’un magasin quelconque, où bosse Rosetta, qui vient d’apprendre qu’elle vient de se faire virer. Rageuse, elle pleure, supplie, pour garder son boulot, ne quitte l’usine que manu militari … Citation de Jean-Pierre Dardenne dans les bonus (minables, normal c’est chez TF1 Vidéo) du Dvd : « Rosetta est une fille obsédée, assiégée par une idée : avoir un travail pour être comme les autres et avoir une vie normale ».
Emilie Dequenne / Rosetta
Parce que Rosetta, elle a pas une existence vraiment glamour : elle vit dans un mobil home avec sa mère (il n’y aura aucune allusion au père dans le film, pas besoin) poivrote dépressive, réduite à sucer le gardien pouilleux du camping pouilleux pour continuer à avoir de l’eau potable, ou une bouteille de gnole. Rosetta est prête à tout pour trouver du boulot (sauf ce à quoi vous pensez, bande d’obsédés), demandant partout, dans les friperies où elle vend ses fringues pour pouvoir bouffer, dans les agences pour l’emploi … Rosetta n’a aucune vie sociale, encore moins sexuelle. Elle finit par se faire embaucher dans l’atelier d’un boulanger-marchand de gaufres, type réglo mais dur, propriétaire de baraques à gaufres sur les trottoirs de la ville (Seraing, en Wallonie, mais on s’en fout, ça n’a aucune espèce d’importance).
Lorsque son patron la renvoie au prétexte qu’il la remplace par son fils à qui il veut apprendre le métier, Rosetta va de nouveau basculer dans la quête maladive de boulot. Ce qui va accentuer chez elle ces terribles crises de mal au ventre qui la plient en deux et lui font souffrir le martyre dans son lit (psychosomatisme, colite, ou autre, on en sait rien et on s’en tape). Dès lors son acharnement va prendre une tournure machiavélique (c’est la tranche de vie au cœur du film). Car chez les Dardenne, les héros ne sont jamais totalement positifs (voir ceux de « L’enfant » ou le gosse tête à claques du « Gamin au vélo »). Et Rosetta va être abjecte pour trouver du boulot. Elle va balancer à son patron pour qu’il le vire et qu’elle prenne sa place (et il faut voir avec quelle fierté elle ouvre le matin « sa » baraque à gaufres) un grand dadais limité qui la dragouille après avoir essayé de le faire se noyer. Rosetta foire tout dans sa vie, thème éminemment zolien du déterminisme social. Elle n’arrivera même pas à se suicider au gaz (la bonbonne est vide), et le film s’arrête alors qu’elle se retrouve face à son existence minable (une énième prise de bec – baston avec sa mère) et face au grand niais dont elle a voulu détruire la vie sociale minable pour satisfaire ses ambitions, tout aussi minables et mesquines.
I wanna be your boyfriend ...
Et malgré tout, Rosetta demeure un personnage empathique. Parce qu’elle est gauche, obstinée, combative, et qu’elle lutte pour la « bonne cause », trouver son putain de job.
« Rosetta » est un modèle de cinéma-vérité. Parce que le film, même s’il a tous les aspects techniques d’un documentaire, s’en éloigne par la forme. Il y a les scènes qui reviennent come un mantra. La traversée de la quatre voies (plan récurrent chez les Dardenne, ils passent beaucoup de temps à filmer des gens qui courent à travers des rues ou des routes) rythme les fins de journées de Rosetta. Tout comme le rituel du changement de chaussures (ces bottes en caoutchouc planquées dans une buse d’écoulement qui servent à rentrer au camping à travers les bois), ou la prise de bec systématique avec sa déglinguée de mère.
Les acteurs sont « vrais », crus et sans fard, avec mention particulière à Olivier Gourmet, qui à force de multiplier les seconds rôles marquants, mériterait qu’on fasse reposer un jour un grand film sur ses épaules, il a la carrure pour l’assumer. Emilie Dequenne crève évidemment l’écran, et pourtant elle n’a rien de glamour avec sa silhouette rondelette, ses hauts de survêt informes et ses collants caca d’oie.
« Rosetta », c’est quand même un genre de film qu’il faut être prédisposé à s’enquiller, comme on dit par chez moi. Parce que y’a rien de spectaculaire, et que ça respire pas vraiment la joie de vivre et la bonne humeur. Un film plus pour le cœur et la tête que pour les yeux et les oreilles …

« Rosetta », c’est quatre vingt dix minutes de la vie d’une gamine belge d’en bas. Et ça atteint parfois des sommets …