BOB DYLAN - SLOW TRAIN COMING (1979)

Le disque de la Révélation ...

En cette fin des années 70, Giscard  (diamantaire africain et aristo fin de race, supposé descendant de Louis XV par la chambre de bonne et l’escalier de service) et Raymond Barre (prétendu ponte de l’économie, amateur de nourriture grasse et de siestes parlementaires) nous disaient qu’ils voyaient le bout du tunnel, parce qu’à cette époque-là, m’en parlez pas ma bonne dame, c’était déjà le delbor...
Dylan lui, qui pour se faire remarquer, avait l’habitude de ne rien faire comme tout le monde, voyait carrément Dieu. Alors que tout autour de lui, les dinosaures 60’s et 70’s se couchaient sous l’effet de la tornade punk, lui, impavide, continuait sa route comme si de rien n’était. Sauf que tout le monde s’en foutait de Dylan. « Blood on the tracks » au milieu de la décennie avait laissé espérer, le single rageur et engagé « Hurricane » aussi, mais bon, fallait se rendre à l’évidence, Dylan était largué, et comme toute idole qui sent son piédestal vaciller, devait se poser des questions. Dès lors, le Zim allait entrer dans sa période « mystique » et tartiner de sa nouvelle foi quelques 33 T, plus particulièrement « Slow train coming » et le suivant « Saved » qui allaient embarrasser tout le monde, y compris ses fans les plus fervents. Le maître à penser de plusieurs générations de musiciens allait tomber dans le prêchi-prêcha quelque peu béat, loin, très loin de ses fulgurances littéraires passées.
Dylan live 1979
Outre un état d’esprit sur lequel on pourrait s’interroger (perso je m’en cogne un peu de l’analyse psy et de la théologie, mais le cas Dylan à cette époque a généré des écrits innombrables), il faut reconnaître que la maison Dylan ne part pas à vau-l’eau. Il y a une cohérence dans sa démarche qu’on retrouve dans la musique. Avec « Slow train coming » Dylan s’approche comme jamais de la musique noire, celle qui vient des églises, la soul et le gospel. Et il est cohérent jusqu’au bout, faisant produire ce « Slow train coming » par le légendaire Jerry Wexler (une foultitude de disques à son actif, dont les meilleurs Aretha Franklin). Comme Dylan ne fait rien comme personne, il va prendre comme meneur de revue Mark Knopfler, dernière sensation guitaristique du moment, dont les deux premiers disques de Dire Straits se vendent comme des petits pains. Knopfler mettra dans ses bagages son batteur Pick Withers.
Des Anglais plutôt folk, Dylan, de la musique noire, un producteur de soul … mélange improbable et hautement instable. L’hypothèse de départ est trop tordue pour que le résultat soit à la hauteur. Déjà, les textes pour une fois transparents (genre cantiques, prières, foisonnant de déclaration de foi et d’allusions bibliques) sont loin d’être ses meilleurs, et les amateurs du verbe hermétique dylanien vont tirer la tronche. La musique est d’un centrisme désolant, les musiciens moulinent sans conviction une sorte de rock FM, bien propre, bien lisse, bien emmerdant, mollement rehaussé par des cuivres rhythm’n’blues et des chœurs soul en roue libre. A titre d’exemple, comparer « I believe in You », de ce « Slow train coming » avec « Presence of the Lord » de Clapton et Winwood dans Blind Faith, et on a une idée de l’abîme dans lequel patauge Dylan. Tiens, à propos de Clapton et pour boucler la boucle, « Gonna change my way », sur lequel Knopfler et Dylan plagient quelque peu le riff du « Cocaine » de JJ Cale, titre repris par … Clapton. Bon, sinon, on somnole ferme avec ce brouet FM, on ne se réveille que quand arrive le tragique reggae « Man gave names … », à faire passer Jahnick Noah pour Bob Marley, et on rigole un bon coup de cette mascarade … Et allez savoir pourquoi, « Gotta serve somebody » a fait un petit hit.
« Slow train coming » n’est pas ignoble (y’a suffisamment de pointures au casting pour que la plupart du temps « ça assure »), il est juste très formaté rock centriste. Disque très important pour les fans hardcore et les analystes du dimanche, très dispensable pour tous les autres …

Du même sur ce blog:
Christmas In The Heart

PETER GABRIEL - SO (1986)

So surestimé ?

« So » fait partie de ces disques élevés au pinacle par plein de gugusses pour plein de raisons qu’ils croient bonnes.
1-  Parce que Peter Gabriel a fait partie de Genesis.
2-  Parce qu’il en est parti.
3-  Parce que « So » est un disque des années 80.
4-  Parce que « So » en fout plein les oreilles.
5-  Parce qu’il s’en est vendu des camions, et que si les gens l’ont acheté, c’est que forcément il est bien.
Tout ça fait certes d’excellents arguments de comptoir. Mais 25 ans après les faits, ça fait quoi d’écouter « So », mis à part de se sentir un peu vieux (et donc forcément con) ? Ben « So » il a aussi pris un coup de vieux. Le genre de disques très lié (trop ?) à une époque, un contexte …
L’époque, le milieu des années 80, la décennie du fric roi. Les chefs comptables et les directeurs marketing prennent le pouvoir dans les maisons de disques, un nouveau support (le Cd) arrive, des médias et leurs outils de promotion à la solde des majors (les chaînes musicales et les vidéo-clips) font aussi leur apparition, tous les records de chiffres de vente explosent (boostés par le phénomène Michael Jackson). Signé sur une major (Virgin), un capital notoriété certain, Peter Gabriel a tout du profil du winner potentiel.

Le contexte dans le monde de ceux qui font des disques, est bizarrement, au milieu de ce raz-de-marée planétaire de billets verts, de donner dans l’humanitaire. Commencent à se mettre en place toutes ces entreprises charitables se traduisant par des mega-festivals censés rendre notre monde meilleur (on a vu le résultat). Là aussi, Gabriel est au cœur du cyclone. Il vient de prendre sa carte à Amnesty International, sera de tous les concerts pour toutes les bonnes causes, fondera le WOMAD, son label-studio baba-cool alter-tiers-mondiste Real World, … Plus « concerné » que lui, tu peux pas … Peter Gabriel, c’est le centriste qui dérangera personne, qui remettra rien en cause s’il réussit. A un détail près, faut quand même sinon un bon disque, au minimum un disque bien dans l’air du temps. « So » sera ce disque, qui fera passer le Gab d’artiste « branché » à triomphateur grand public.
« So » n’est pas indigne, d’ailleurs les fans du bonhomme sont à peu près d’accord pour dire que c’est son meilleur.
Sur « So », « ça joue ». Plein de types connus, généralement requins de studio renommés (dont, cocoricouac, Manu Katché on the drums), des potes de Gabriel très célèbres venus faire une pige (Jim Kerr des très successful Simple Minds, Kate Bush, la branchaga Laurie Anderson, et un Youssou N’Dour qui va commencer à beaucoup faire parler de lui). Sur « So », « y’a de la chanson ». Genre celle qui finit en haut des hit-parades. Deux y arriveront. « Sledgehammer », rhythm’n’blues rigide et assez mauvais, avec vrais cuivres qui sonnent faux et des chœurs braillards (avec notamment PP Arnold, il se refuse rien, le salopiaud). « Don’t give up », ballade sophistiquée mais un peu vaine dans laquelle vient se perdre Kate Bush pourtant à cette époque au sommet de son art (mais qu’est-ce que t’es allée foutre dans cette galère, Kate ?). Ces deux titres appuyés par des clips qui tourneront en heavy rotation marqueront leur temps.

Les vraies pépites de ce disque sont à chercher ailleurs. Du côté de « Mercy Street », où là il se passe quelque chose, ce doit être ce qu’on appelle du feeling, de l’émotion… Ou encore sur « We do what we’re told », le morceau le moins convenu, très expérimental, onirique, avec des batteries comme aquatiques.
Le reste ? De la chanson épique correcte mais sans plus (« Red rain », « In your eyes ») qui va chasser sur les terres de U2 et Simple Minds, une autre bouse disco-funk-rhythm’n’blues (« Big time »), un « difficile » mais intéressant « That voice again », et un titre bonus sans intérêt (« This is the picture …» avec Laurie Anderson) absent du vinyle original et qui occasionne un chamboulement mal venu du tracklisting sur le Cd, tellement il sonne comme une chute du précédent opus du Gab ( le « IV » ou « Security », comme on veut).
Comme d’hab chez le Gab, gros travail sur les structures rythmiques des titres, tellement compliquées que si t’en causes à Ringo Starr, il retourne au bar en courant, et une production assez atypique (très clinquante, brillante, technique en avant) du quasi débutant Daniel Lanois qui se spécialisera par la suite dans des sons plus naturels, boisés et chaleureux, en contrepoint des machines, ambiances et bruitages de Brian Eno en compagnie duquel il produira U2… Et puis, faut pas oublier de le souligner, tellement il y en a des quelconques derrière un micro, Peter Gabriel est un chanteur qui chante bien, très bien même …
« So », je l’ai apprécié en son temps. De toutes façons, absolument tous ceux ceux qui étaient payés pour nous informer de l’actu zique disaient qu’il n’y avait rien de mieux. Ce qui évidemment est totalement faux, on n’arrête pas de « redécouvrir » (trop tard pour leurs auteurs), de bons disques de cette époque passés sous silence… « So » est à ranger à côté des disques de Sting, Dire Straits, et tous ces centristes des 80’s …

Du même sur ce blog :
Peter Gabriel I


BLACK SABBATH - 13 (2013)

Too old to sabbath ?
Dans la série des improbables come-backs, ces jours-ci le cas Black Sabbath se pointe, et pas vraiment en loucedé, mais plutôt assorti d’une agitation médiatique comme d’hab exagérée. Mais ça va peut-être fonctionner. Enfin, ça va sûrement fonctionner, Universal met le paquet, promo, interviews des vieillards, et tournée mondiale.
Le Sab, c’est quand même un truc qui me dépasse un peu, ou me passe par-dessus la tête, comme on veut. Jamais été en admiration devant eux. Une paire de skeuds intéressants en 70, idiots et crasseux, faits par une bande d’idiots crasseux (from Birmingham), mais c’est ça qui faisait leur charme (son de caverne humide, culte de la lourdeur et de la lenteur, vague aura satanique). Et une audience très nettement supérieure à ce que les quatre pouvaient rêver, et qui n’est pas près de se tarir (l’essentiel du métal « différent », surtout le doom et le stoner leur doit tout). Deux ou trois autres disques plus « finis », très pros, parce que le groupe a du succès, et qu’il s’essaye à jouer dans la cour des grands de l’époque, le Zep et le Purple. Et puis la saga vire au grotesque. Complètement défoncés, les gars se balancent des procès à la face, et pendant des décennies l’à peu près seul Tony Iommi, guitariste de la formation originale maintient ce qu’il reste du groupe en activité. Tandis que de son côté, son chanteur Ozzy Osbourne, total déglingo, se fait plus remarquer par ses décapitations de colombes vivantes avec les dents que par la qualité de sa production discographique. Avant de devenir la vedette de son show voyeuriste de télé-réalité familiale, entre sa femme-manager Sharon et ses deux crétins de gosses de riches. Et puis, là, en 2013, on voit se pointer des gens sous l’intitulé Black Sabbath, alors qu’ils ne se parlaient plus sinon par avocats interposés depuis presque quarante ans. A propos d’avocats, et pour signaler le caractère bassement matériel de ce barouf, manque à l’appel le batteur Bill Ward, pour des problèmes de … contrat, ben voyons … Heureusement que Iommi et Osbourne ont récupéré le bassiste d’origine Geezer Butler, parce que c’est quand même lui le vrai dépositaire du Black Sabbath sound, vu qu’il écrivait l’essentiel des paroles et participait à la  musique, ce qu’il continue de faire aujourd’hui.
Iommi, Osbourne, Geezer : Black Sabbath 2013
Tout ça pue le racket du fan, la sale magouille de la major. Faut quand même signaler que Iommi s’est fait bouffer par le crabe et n’est que provisoirement sorti d’affaire, que l’Ozzy est complètement barge, désintoxiqué un nombre incalculable de fois, supposé parkinsonien, et qu’il aurait à l’occasion des séances studio et du début de la tournée replongé dans la picole et la défonce. Détail non négligeable, les trois revenants ont tous la soixantaine bien sonnée …
Bon, maintenant que les présentations annexes à ce « 13 » (pourquoi « 13 », c’est pas le treizième sous l’intitulé Black Sabbath, bon, on s’en fout …) sont faites, venons-en à la rondelle argentée. Qui aurait (faut toujours trouver un prétexte), le sieur Rick Rubin à son origine. Le barbu new-yorkais est fan de Black Sabbath, a quand même rayon production un sacré CV, et souhaitait être aux manettes d’un éventuel album de reformation, à laquelle il aurait œuvré en sous-main. Pour l’enregistrement, les trois Sabbath originaux ont embauché Brad Wilk (excellent sur ce « 13 »), le batteur des feu Rage Against The Machine et Audioslave (c’est un autre dont le nom m’échappe qui assure la tournée mondiale).
Le résultat, j’aurais bien aimé le décortiquer méchamment, sauf que ce « 13 », il est même pas si mauvais que ça … Bon, c’est pas celui que l’on citera dans vingt siècles pour évoquer Black Sabbath, mais c’est cohérent, assez plaisant même. Les trois gonzos ont résolu facilement comment faire du Black Sabbath aujourd’hui. Ils ont fait des quasiment copier-coller de quelques trucs pris dans leurs premiers disques. Le net fourmille de détails et d’analyses exhaustives de ces auto-plagiats recensés sur ce « 13 ». Le son du Sabbath original gonflé par la production actuelle de Rick Rubin, c’est évident, bête comme chou, et ça fonctionne.
Black Sabbath & Rick Rubin
 Le son est monstrueux, il y a ces tempos ralentis et enfumés, ces solos malsains de Iommi, cette voix de gargouille d’Ozzy qui déblatère ses textes sans s’occuper de ce que jouent les autres, toutes ces choses déjà connues et mille fois entendues que l’on croyait disparues à jamais. La basse de Butler est colossale, les accélérations de Iommi meutrières, il joue très lourd, très fort, sa guitare est mixée à la limite de la saturation, c’est sans conteste le roi de ce disque …
Il y a quand même lieu d’émettre quelques réserves. Même si les titres s’étirent  (plus de cinquante minutes pour les huit titres de base, y’a des éditions DeLuxe avec trois bonus), on a vite fait le tour de « 13 », c’est un peu toujours pareil, de toute façon on a déjà entendu tout ça sur les vieux skeuds. Ensuite si on nous vend comme d’hab les types qui jamment en studio et on enregistre ce qui sort, ça donne plutôt l’impression d’un disque fait à grands coups de clics informatiques, patient assemblage numérique de séquences laborieusement répétées. Sauf si je suis en train de devenir déficient auditif, j’ai comme l’impression que la voix d’Ozzy (sur ce disque le plus problématique des mousquetaires sabbathiques) est au moins doublée voire triplée avec un infime décalage pour donner cette ampleur sombre et nonchalante qu’il avait en 70, mais a perdue manifestement aujourd’hui, tant ses parties vocales sonnent bidouillées.

La moitié des titres (« End of the beginning », « God is dead ? », « Zeitgeist » et « Damaged soul ») surnagent à mon sens du lot, le restant fait un peu remplissage. Le résultat est globalement moins mauvais que ce à quoi je m’attendais, et fait bonne figure comparé à ce que sortent les grabataires de la même génération. Conclusion logique, ouais, c’est pas mal, mais c’était évidemment mieux avant …

Des mêmes sur ce blog :
Paranoid


SAM PECKINPAH - LES CHIENS DE PAILLE (1971)

« Ils m'ont donné la rage au cœur ...
… Ces chiens de paille ». Ainsi hurlait notre Johnny national, dans une chanson inspirée par le film de Peckinpah. La rage, hum … Par où ou par qui commencer ?
Peckinpah est bien sûr en première ligne pour ce « Straw Dogs » (titre original). Peckinpah est un type pas très net, un misanthrope aux méthodes de tournage contestées et apparemment contestables, qui s’est fait un sacré nom avec « La Horde sauvage », ses gunfights au ralenti et ses gerbes de sang. Peckinpah devient (même s’il n’avait vraiment jamais donné dans la comédie romantique) le metteur en images de la violence, crue, frontale, primaire, voire sadique. Et comme Peckinpah est un perfectionniste et un grand réalisateur, il va dès que l’occasion se présentera chercher à faire « mieux » que « La Horde sauvage ». Il abandonne le projet « Délivrance » (qui sera repris et mené à terme par Boorman), pour se lancer dans l’adaptation  d’un roman anglais (« The siege of Trencher’s farm »). Adaptation comme souvent assez libre, seuls quelques éléments du bouquin sont retenus pour le scénario.
Dustin Hoffman & Sam Peckinpah
Nouveauté, Peckinpah lassé de procès d’intention, de procès tout court, de censure aux USA, décide de s’expatrier et de tourner le film en Angleterre. Difficultés pour monter le casting, finalement Dustin Hoffman sera la tête d’affiche. Et commence par s’opposer au choix d’une jeune actrice anglaise peu connue, Susan George, dont les seuls faits d’armes résident dans des seconds rôles de bimbo court-vêtue. L’atmosphère pendant le tournage sera détestable. Hoffman affiche souvent une attitude méprisante vis-à-vis de sa partenaire. Cerise sur le gâteau, Peckinpah tombe malade, souffrant d’une grosse pneumonie, refuse d’ajourner ou d’abandonner le tournage, et se soigne en buvant comme un trou. Déjà qu’à jeun il n’avait pas la réputation d’un type facile, alors là, bourré en permanence, il martyrise littéralement toute son équipe.
« Les chiens de paille », c’est l’histoire d’un engrenage qui conduit à un final hyper-violent. Toute une galerie de personnages sordides au cœur d’un village contemporain, perdu dans une campagne anglaise qui n’a rien de glamour. Peckinpah jongle avec la noirceur ou l’ambiguïté des personnages. Tant du point de vue de « l’action » que de la psychologie des protagonistes, le film n’est pas crédible. Mais Peckinpah doit s’en foutre un peu (beaucoup ?) de cette crédibilité. Et c’est ce qui est ennuyeux finalement, qui fait des « Chiens de paille » un film dérangeant.
Susan George & Dustin Hoffman
Cette obsession pour l’humiliation, pour montrer que chacun renferme sa part noire qui finalement prend le dessus, finit par être gênante. Beaucoup plus que la violence qu’elle finit par générer. Et au final, le film est plus dérangeant que choquant. Dans cette longue surenchère de pacotille, biaisée dès le départ parce que seul un carnage total peut servir la vision qu’a Peckinpah de l’histoire et des personnages.
« Les chiens de paille » ne vaut que par son esthétique. Et de côté-là il est parfait. Dès la toute première scène, on a droit à un gros plan sur les seins de Susan George qui pointent sous un pull hyper moulant. Manière de capter l’attention du spectateur (spectateur, car j’ai pas du tout l’impression que ce film puisse s’adresser de quelque façon que ce soit à un public féminin), de jouer sur la fibre du machisme et du voyeurisme. D’ailleurs l’autre seul rôle féminin notable est tenu par une gamine délurée, sexy et provocante dont l’attitude stupide va enclencher la mécanique qui conduira au cataclysme final. On a l’impression que Peckinpah déteste ses personnages, que sa caméra n’est là que pour les rendre encore plus vils. Susan George ? Allumeuse, qui se laisse serrer de près par un ancien flirt, exhibe sa petite culotte ou ses seins aux ouvriers embauchés par son mari. Dès lors le viol qui suivra ne peut entraîner pitié ou commisération quelconque. Un personnage « sacrifié » par Peckinpah. Dustin Hoffman qui joue son mari ? Vil, égoïste, trouillard, simplet perdu dans son génie mathématique, incapable d’envisager, d’anticiper et de gérer le pourrissement de la situation. Et ce type qui devient une sorte de Rambo non pas pour préserver un blessé ou protéger sa femme, mais parce qu’on est train de vandaliser « sa » maison (en plus, c’est pas la sienne, c’est celle de ses beaux-parents, mais il l’accapare, c’est lui « l’homme », c’est le possédant). Héros totalement antipathique. Les autochtones ? Galerie d’ivrognes, brutes incultes épaisses et à peu près consanguines, débiles légers, homme d’église puéril, représentant de l’autorité dépassé (c’est d’ailleurs le premier à y laisser la peau, flingué à bout portant au fusil de chasse). On cherche en vain dans ce casting le personnage « attendrissant ».
Ce qui conduit à affirmer que pour Peckinpah, le film en soi n’a pas grande importance, si ce n’est qu’il lui sert à mettre en scène la violence. Et de ce côté-là, c’est un maître. Il installe très vite un climat de tension, une atmosphère oppressante qui ne se relâche jamais et va crescendo. Peckinpah, c’est le type qui filme en couleurs les recoins les plus sombres et sordides de l’âme humaine. Sans pitié, en forçant le spectateur à regarder, à devenir voyeur. Pas d’esquive possible, les atrocités se passent pas hors-champ, c’est plein cadre. La scène du viol est dans le tiercé de tête des plus dérangeantes mises à l’écran (avec celle d’ « Irréversible » et celle de « Orange mécanique », cette dernière par un curieux hasard sortie la même année). Et ce n’est pas le nombre de morts qui est le plus choquant (une demi-douzaine, moins que dans la séquence inaugurale d’un quelconque Rambo), c’est la sauvagerie qui accompagne la plupart de ces morts.

« Les chiens de paille » a fait débat. Et suscité un procès moral envers Peckinpah. Principaux griefs de l’accusation : fascisme-totalitarisme et glorification de l’autodéfense. Des termes encore relayés de nos jours. Bon, je veux bien qu’au début des années 70, ça ait traumatisé les bien-pensants de tout bord (leur était-il seulement venu à l’idée que la seule « idéologie » présente était celle de la violence ?), mais aujourd’hui, les limites posées par Peckinpah ont été franchies et explosées par des films gore sado-maso (les « Hostel », Saw », …), sans parler des snuff movies qui fleurissent dans les recoins sombres du web … Voir du fascisme dans « Les chiens … » est une illusion d’optique, une commodité intellectuelle. L’apologie de l’autodéfense ne tient pas davantage, le défense de la maison assiégée n’est qu’un prétexte scénaristique, Hoffman est juste un lâche aux abois, il réagit comme tel, pour sauver uniquement sa peau et pas sa bicoque envahie, une fois qu’il s’est rendu compte que son bon sens diplomatique d’intellectuel n’est d’aucun effet sur ses assaillants avinés …  C’est à mon sens dans le personnage de Dustin Hoffman qu’est la clé du film, montrer comment un intellectuel, chercheur en mathématiques, peut retomber dans des pulsions barbares. La façon dont il traite de haut sa femme rajoute un drame psychologique supplémentaire à l’intrigue (d’après les témoignages des personnes présentes sur le tournage, guère différentes de celle dont Peckinpah traitait Susan George).
L’occasion de dire que c’est elle, la débutante dans un premier rôle, prise en grippe par le réalisateur et l’acteur principal, qui signe la meilleure performance du film, tout à fait naturelle et « juste » dans un tas de scènes pourtant très difficiles. En comparaison, Hoffman n’est guère crédible (enfin, plutôt la crédibilité de son personnage, ce qui a tendance à montrer les limites d’un jeu très typé Actor’s Studio).
Hasard des sorties en salle, en cette année 1971, arrivèrent sur les écrans trois films perçus comme des sommets de violence, ce Peckinpah, « Orange mécanique » et « Délivrance », suscitant vagues d’indignation, tollés des « bien-pensants », batailles d’Hernani des critiques. Aujourd’hui, ces trois films (pourtant très différents) sont à juste titre considérés comme des classiques, toutes époques confondues …

  

CAPTAIN BEEFHEART & HIS MAGIC BAND - TROUT MASK REPLICA (1969)

Au-delà du délire ...
Un jalon, une barrière, une frontière … le prototype même du disque « difficile », à réserver à un public « averti » … en tout cas l’enregistrement le plus jusqu’au-boutiste de Don Van Vliet, alias Captain Beefheart, pas vraiment réputé pour faire dans le sonore consensuel …
« Trout mask replica » dépasse le domaine musical pour rentrer dans celui de l’Art (notez l’immodeste majuscule, on y reviendra …). Pareil disque ne pouvait paraître que dans les années 60. A l’origine, bien sûr, Beefheart, venu à la musique par hasard. Son vrai truc, c’est la peinture, genre dans lequel il ne fait pas vraiment preuve d’académisme. Quand il écoute un disque, c’est soit du jazz, soit du blues, et il est grand pote avec Frank Zappa, autre maltraiteur de gamme notoire …
« Trout mask replica », c’est le disque du grand n’importe quoi. Que l’on peut trouver absolument génial ou totalement inécoutable … pour les mêmes raisons. En gros un sabotage et une déstructuration sonores. Un disque bâclé, fou, cafouilleux, souvent en totale roue libre, beaucoup plus que la plupart des disques de l’époque vendus comme « improvisés ». On ne compte pas sur « Trout mask … » les choses approximatives, les redites, les dérapages totalement incontrôlés. Ce disque est une photographie. Pas retouchée par Photoshop. Plutôt un vieux polaroïd d’un instant où une bande de types se lâche, le résultat d’un invraisemblable processus créatif. Un processus qui compte au moins autant que son résultat …

A l’origine, évidemment, le Captain. Qui aménage dans une villa, rameute quelques minots qui traînent dans son sillage. Et toute cette troupe gavée d’acides et de narcoleptiques divers va jammer. Chef d’orchestre, Beefheart esquisse tous les titres au piano. Problème, il ne sait pas jouer de piano. Les autres reçoivent l’ordre de se lâcher totalement. Ils doivent tout oublier pour « renaître » artistiquement, jusqu’à leur état-civil. Beefheart (aux méthodes de travail criticables et d'ailleurs critiquées par ceux qui furent de cette aventure) va les rebaptiser de pseudos totalement loufoques (Zoot Horn Rollo, Mascara Snake, Drumbo, …). A l’instar d’un Miles Davis qui dira à McLaughlin d’oublier qu’il sait jouer de la guitare pendant les séances de « Bitches brew », Beefheart veut que sa troupe se laisse totalement aller et réinvente sa façon d’appréhender ses instruments et la musique en général. D’une base blues-rock initiale, la plupart des titres vont muter en vers une sorte de free-jazz-rock psychédélique …
Le pote Zappa vient enregistrer le groupe dans sa villa, genre « Campfire sessions », appellation brevetée depuis par quelques folkeux qui ont balancé avec un son pourri leurs premières maquettes. Il doit bien rester, si l’on en juge par le son très très approximatif de certaines séquences de « Trout mask … » quelques bribes de ces enregistrements. Mais Beefheart à l’écoute du résultat, s’énerve, pas convaincu du tout. Il se considère comme un  artiste majuscule, et quand tout le monde va enregistrer ses petites rengaines dans les studios high-tech, lui doit chanter dans sa salle de bains ? No way … Direction un studio d’enregistrement. Les parties musicales (on parle de 28 titres pour 80 minutes de musique tout de même) sont couchées sur bande en demi-journée, les voix, la production et les arrangements ne prendront que deux jours supplémentaires. Autant dire que la première prise a souvent été la bonne …
Il serait vain d’essayer de décrire le résultat, c’est tellement unique et inouï qu’il faudrait inventer un vocabulaire qui ne vaudrait que pour ce disque. De « performances » au sens théâtral du terme, à des allusions au énième degré (« Sugar ‘n spikes », référence ou pas au « Sugar and spice » des Searchers ?), à des pastiches de blues roots (« China pig », comme un inédit de Robert Johnson), à des déclamations hésitantes a capella du Captain, tout le registre du bizarre mis en sons y passe.
Le succès ne sera, on s’en doute, pas au rendez-vous. Mais l’impact sera colossal, des cohortes de gens qui veulent faire de la musique « différente » et corollaire, confidentielle, puisent depuis plus de quarante ans dans « Trout mask replica » (que vient faire ce masque de truite, mystère). La voix de Beefheart, essentiellement dans les très graves (son idole, c'est le colosse blues Howlin' Wolf, ceci explique cela), mais couvrant plusieurs octaves marquera au moins autant que sa musique. Quelqu’un comme Tom Waits dans sa période « magique » du début des années 80, sonnera plus que de raison comme le Captain de « Trout mask … ». Cependant, la plupart des imitateurs-suiveurs n’arriveront à ressembler à leur modèle que par un travail minutieux de déconstruction. Beefheart et sa troupe hallucinée avaient fait ça en quelques heures de studio … toute la différence entre un maître et ses disciples …

ANGE - EMILE JACOTEY (1975)

Un Ange passe ... 

J’ai dû vérifier, mais curieusement, il doit bien rester des gens qui écoutent encore Ange, puisque le groupe existe toujours, tourne, sort des disques, des Dvd, comme les premiers BB Brunes venus …
Ange ils sont dans les grimoires traitant de vieux rock français (quoique si Ange c’est du rock, Nabila c’est Marie Curie), rayon seventies, chapitre prog … Autant dire pas exactement ma tasse de thé … Ange, c’était the big thing du milieu des années septante. En France uniquement. Et surtout en province, la revanche des ploucs sur les Parisiens, cet antagonisme séculaire. Et Ange était vraiment un groupe campagnard (Belfort, la Franche-Comté, ces endroits où même les pauvres ne vont pas passer leurs vacances) cultivant même à l’excès ce côté rustique et paysan. Ange est une affaire de famille, celle de la famille Décamps. Deux frangins, Christian et Francis, et quand le second quittera le groupe, c’est le fils du premier qui le remplacera.
Ils sont velus, ils sont tous là : voilà les Ange
Ange, comme tous les progueux, cultive le paradoxe du progrès(sif) et la fixette pour les temps passés, thème récurent de ses « grands disques », qui s’enchaînent  vers le milieu des seventies (« Le cimetière des Arlequins », « Au-delà du délire », « Emile Jacotey », « Par les fils de Mandrin »). Bien révélateur de toutes les obsessions de l’époque pour un retour vers la campagne, la « vraie vie », et toutes ces balivernes hippies.
« Emile Jacotey », c’est un peu la quintessence de tout çà. Le disque est construit à partir de rencontres, conversations et discussions de Décamps (Christian, le chanteur et leader) avec un ancien maréchal-ferrant de village (Emile Jacotey, comment ça, vous aviez deviné ?). On entend même à une paire de reprises la voix de l’auguste vieillard sur le disque. Même si ce n’est qu’un prétexte, le disque ne raconte pas sa vie, c’est une extrapolation des légendes, contes et histoires racontées par le vieux.  Et encore, juste la première face du vinyle original la seconde étant encombrée par une fuckin’ suite, « Ego et Deus » en quatre « mouvements » (no comment).
Les textes se veulent chiadés, rehaussés par un chant maniéré, changeant, théâtral, inspiré par Brel (que le groupe avait repris sur un disque précédent). La zique, c’est du prog, parfois inspiré par Jethro Machin et les funestes Yes, sur l’intro de « Bêle, bêle, petite chèvre » (amis des titres crétins, bonjour) ou sur « Les noces ». Y’a de la ballade médiévalisante (« Jour après jour »), de la ballade épico-pompiéro-lyrico-campagnarde (« Sur la trace des fées »), du co(s)mique bon marché (« Le marchand de planètes », tournerie entre mauvais krautrock et falsification floydienne). Un titre « Ode à Emile », ritournelle assez réussie avec parties de guitare (du « mythique » Brézovar) plus ou moins intéressantes, deviendra un des classiques du groupe et le point d’orgue de leurs concerts (bâillements) …
Peut-être parce que le « rock français » de l’époque était quasiment inexistant (les Variations finis, Magma assez « branché », les deux ne vendaient de toute façon guère), Ange écoulait des centaines de milliers de ses disques … c’était le bon temps (ricanements lugubres …).

JOE JACKSON - LOOK SHARP ! (1979)

Catalogue new wave ...

Les punks avaient démontré que point n’était nécessaire d’avoir des décennies d’études musicales derrière soi pour faire des disques. Joe Jackson allait prouver que des années de conservatoire (du piano à la très sérieuse et très prestigieuse London’s Royal Academy of Music), ça pouvait aussi aider pour faire de la musique.
Avec pareil background, Joe Jackson n’a forcément rien d’un punk. Il arrivera avec ce disque, son premier, alors que les punks commencent à avoir du plomb dans l’aile, dans une Angleterre de la fin des années 70 qui voit émerger chaque semaine des sons et des gens nouveaux. Le tout englobé dans le terme générique de new wave, regroupant des artistes aussi différends que Cure, Siouxsie, Magazine, Police, Madness, Costello …
Scoop : Joe Jackson a eu des cheveux !
Costello, justement. L’autre Elvis avec lequel Joe Jackson a souvent été comparé à ses débuts. Tous les deux ont débuté avec des chansons sèches, presque austères, nerveuses, avec de nombreuses choses venues du reggae … et tous les deux ont vite été à l’étroit dans le format qui les avait fait connaître. Il y a une différence fondamentale entre eux, leur culture musicale de base. Costello rêve de folk et de country, Jackson de jazz et de musique classique, et très vite, ils bifurqueront vers ces genres qui les fascinent …
Mais à ses débuts, Joe Jackson est parfaitement raccord à l’air du temps, et son talent certain de musicien lui permettra de glisser dans ce premier disque des titres marquants, qui feront de ce « Look sharp ! » un bon succès et un des incontournables de l’époque. Un premier disque carte de visite, en ces temps reculés où l’on ne cherchait pas à tout prix la rentabilité immédiate, où l’on raisonnait en terme d’œuvre, de carrière. Joe Jackson sort un disque en prise avec son époque, mais suffisamment personnel pour qu’on le remarque du lot.
Une chose frappe tout du long de ce « Look sharp ! ». Tous les morceaux reposent sur un son de basse caoutchouteuse, ample, tenue par Graham Maby. Que beaucoup s’arracheront pour leurs disques ou leurs tournées, mais qui toujours restera fidèle à Jackson tout du long de sa carrière, inamovible piler du Joe Jackson Band … Et Maby, on l’entend d’autant plus que pas mal de titres de « Look sharp ! » sont construits à partir de bases reggae (« One more time », avec son refrain pop, sec et nerveux, « Sunday papers », sur les tabloïds anglais, « Fools in love », avec un piano jazzy au milieu du morceau, « Look sharp ! » le titre est un ska sautillant qui évolue vers des accords tarabiscotés qui eux évoquent  … le prog, nobody’s perfect). La basse est quasiment seule à assurer les couplets tout en lenteur avant un refrain très mélodique de « Is she really going out with him », premier hit de Joe Jackson et un de ses titres fétiches.
Joe Jackson Band 1979
Et puis, de temps en temps la petite équipe (guitare, basse, batterie, Jackson au piano, plus rarement à l’harmonica, et David Kershenbaum à la production) se lâche, balançant du rock’n’roll (« Throw it away »), du punk-rock (« Got the time »), deux genres dans lesquels Joe Jackson ne s’investira plus guère par la suite et ces titres font un peu figure de curiosités. Ils clôturaient chacun une face du vinyle original. Un titre saccadé (« Having loving couples ») évoque le Costello des tout débuts, un autre (« Baby stick around ») fait penser au Clash de « Give ‘em enough rope », « Pretty girls » me semble très inspiré par le « Do wah diddy » de Manfred Mann. Et pour achever le tour du propriétaire, il y a des riffs très Led Zep sur « Do the instant mash », et sur la réédition Cd deux titres bonus assez anecdotiques …
« Look sharp ! » sera assez bien perçu lors de sa sortie, et contribuera vraiment à lancer la carrière de Joe Jackson. Qui suivra dans la même veine avec « I’m a man » que l’on peut raisonnablement trouver meilleur. Ensuite, l’Anglais à forte tête (c’est pas toujours un client « facile » niveau relations humaines, il a des jours « sans », où il est très soupe au lait), bifurquera vers des genres pas très à la mode (en gros du swing jazzy très orchestré le temps d’une paire de disques) avant de revenir à la pop avec ce que beaucoup considèrent comme sa masterpiece, « Night and day », et à nouveau de repartir dans d’autres directions musicales, démontrant un talent évident, protéiforme, mais pas toujours facile à suivre …

JACK MEATBEAT & THE UNDERGROUND SOCIETY - BACK FROM WORLD WAR III (2001)

L'Apocalypse ...

On ne sait pas qui avait commencé. Lequel dans son bunker avait validé le premier l’algorithme de mise à feu des missiles. Tous l’avaient suivi. Guerre nucléaire totale…
Et contrairement aux prévisions, ce ne furent pas les scarabées, les rats ou les scorpions qui survécurent. Non, juste des chevelus en train d’écouter les Stooges au moment du Big Bang terminal. Juste une poignée de types. Des Finlandais, la plupart faisant autrefois partie d’un groupe nommé Flaming Sideburns. Et aussi un Argentin bizarre. Au doux surnom de Speedo Martinez.
C’est lui qui retrouvera les Finlandais, calfeutrés dans un studio d’enregistrement. Et qui leur dit que puisqu’ils avaient survécu en écoutant les Stooges, peut-être la vie renaîtrait-elle si on jouait du rock’n’roll. Comme les Stooges, évidemment … Tous ensemble, ils prendraient le nom de code et de guerre de Jack Meatbeat & the Underground Society.

Il fallait faire vite, les générateurs menaçaient de lâcher définitivement… Moins d’une heure d’autonomie. Ça suffirait… on ferait ça sous forme de jam, on enchaînerait tous les titres …
Et on commencerait par une courte incantation en espagnol sur un fond de free-jazz. Et puis on continuerait par un blues mutant, menaçant, très lent, avec plein d’orgue Hammond (« Back in the Delta ») parce que le blues, y’avait de quoi l’avoir devant la folie des hommes et que le Delta, c’est là dans le Mississippi que tout avait commencé. Mais bon, le seul truc capable de faire tenir, de faire oublier tout ce bazar, d’espérer en une régénération, c’était du rock métallique et violent. Y’avait qu’à faire un shoot électrique et meurtrier (« Stay and dance »), d’ailleurs y’avait un gratteux au surnom prédestiné, il se faisait appeler Sky Williamson, et à temps perdu, mais il y en avait plus beaucoup à perdre, il se prenait pour Hendrix (à moins que ce soit l’autre guitariste, Mr. Hellstone),  les titres étaient pleins de ces notes sales, distordues, cosmiques, si caractéristiques du Voodoo Chile.
De toutes façons, y’avait pas le choix, fallait jouer, compact, dru, méchant, dresser des murs de larsens et de feedback, parce que là, dehors, quelques silhouettes, qui avaient peut-être été des hommes avant, rendus aveugles et brûlés par les radiations, traînaient près du studio, et menaçaient de contaminer les survivants (« We are the zombies »). L’électricité n’allait pas tarder à manquer, les bécanes d’enregistrement recrachaient des bruits bizarres au gré des micro-coupures, y’avait tout un bourdonnement, tout un parasitage, des interférences à rendre jaloux Ministry, Trent Reznor et Marylin Manson s’ils avaient encore été de ce monde (« Cosmic power », comme une jam entre les Stooges et le MC5 en 1970). Le matos déconnait de plus en plus, « Granada smokin’ gypsy », on aurait un Cd d’Aphex Twin passé à l’envers, avec l’Argentin qui venait se lamenter sur le Mur des larsens …
Tout manquait, les meufs, l’alcool, la came … ils en étaient réduits à invoquer le nom d’un narco colombien (« Hotel Escobar »), dans une complainte de junkie en manque, sale et dangereuse comme une aiguille rouillée avec laquelle on va se faire un shoot. Et puis, avant que la vision devienne mirage (« Sun eclipse 1999 »), un dernier hommage au Maître Iggy et à sa bande (« Magnetic KO ») allusion transparente à un live semi-officiel (« Metallic KO »).
Le compresseur du studio rendait l’âme, la fourniture d’électricité devenait de plus en plus aléatoire, il y avait sur les bandes des échos stéréo bizarres, on avait l’impression qu’un type tapait le blues pendaient que les autres jouaient du métal indus (« Space mountain blues ») … Bon, là, ça y est, c’est la fin, la lumière clignote, l’oxygène se fait rare, y’en a qui bougent plus, peut-être qu’eux aussi ils sont morts, alors les derniers valides balancent un rock’n’roll ultime avant la fin (« Jack’s ink gone red »).
L’espace-temps était en pleine déconnade, Speedo Martinez, dernier encore en vie, vient de s’apercevoir que ça a pris trois ans pour enregistrer ces treize titres, mais de toutes façons on s’en fout, le jour où quelqu’un écoutera cette musique, Jack Meatbeat lui aussi sera mort depuis au moins deux ans …
Voilà, c’était quelque part près du cercle polaire, c’était la fin de la fin du monde, et l’orchestre jouait du rock’n’roll …

CHRIS NOONAN - BABE, LE COCHON DEVENU BERGER (1995)

Film cochon ...
Y’a des soirées comme ça, où on hésite … Soit l’intégrale Bergman des années 70, soit un coffret Ozu au ralenti. Et puis, manière d’accorder un peu de RTT aux quelques neurones encore en état marche mais déjà bien fatigués qui restent, on revient vers des fondamentaux simples mais efficaces. Une comédie sans prétention, ou un film d’animation … Avec « Babe, … » premier de la série, on a les deux.

« Babe … » est un conte pour enfants. Au premier degré. Pas de message retors ou sournois, pas de message subliminal ou caché. Tout au plus peut-on y trouver quelques allusions à une vie campagnarde idyllique et allégorique (le retour aux fondamentaux de la nature, l’écologie bon enfant), et un militantisme végétarien qui ne mange pas de pain …
Vieux fermier et jeune premier
« Babe … » est une fable animale. Les animaux « humains » au milieu des vrais « humains ». Et comme toujours dans ce genre de films, c’est chez les animaux qu’on trouve le plus d’humanité, d’autant plus qu’ils « parlent » entre eux (par ici on connaissait, Patrick Bouchitey faisait ça depuis des années). L’intrigue est contenue dans le titre, un porcelet « au cœur pur » gagné à une tombola par un vieux fermier sympa, finit par devenir plus doué que les chiens de berger pour garder les troupeaux de brebis. En ayant failli passer à la casserole à plusieurs reprises, fait quelques bêtises, s’être conduit innocemment et héroïquement, avant l’apothéose et la consécration finales.
On passe une petite heure et demie sympa, au milieu de ces animaux qui parlent, d’un duo d’acteurs « typés » (le fermier, grand, sec et peu bavard, sa femme, petite, ronde et joviale, qui envisage les cochons uniquement du point de vue alimentaire), d’un trio de souris (de synthèse) qui commentent les intertitres annonçant les grands « chapitres » de l’intrigue (on les entend même chanter « Jingle bells » ou « Blue moon »), d’une silhouette nocturne de la ferme qu’on croirait dessinée par Tim Burton, de quelques mimiques caricaturales des humains …
Derrière tout çà, George Miller, le producteur et réalisateur de « Mad Max », film perçu lors de sa sortie comme un sommet de violence, le changement de style est ici radical. Le réalisateur de « Babe … » est un dénommé Chris Noonan, qui a oublié de faire parler de lui depuis. Mais le plus gros boulot concerne l’animation, qui fait cohabiter vrais animaux (18 porcelets « jouent » Babe) et animaux numériques dus à la société créée par le génial marionnettiste Jim Henson. Ce film a presque vingt ans, et bien difficile de faire la différence entre vrais et faux habitants de basse-cour. D’ailleurs cette adaptation d’un conte pour enfants australien à succès était envisagée depuis des années, et n’a été mise en chantier que lorsque les effets numériques ont été à la hauteur du résultat escompté.
Résultat sympa, même si on ne s’approche pas de la lecture à plusieurs niveaux de films comme la fabuleuse « Ferme des animaux », l’adaptation animée du féroce pamphlet anti-totalitaire d’Orwell.
Qualité du Dvd correcte, contenu plus que chiche, aucun bonus …
Bon c’est pas le tout je bavarde, je bavarde … serait temps de passer à table. Au menu, charcuterie et rôti de porc … Impeccable.



ELVIS PRESLEY - FROM ELVIS IN MEMPHIS (1969)

Retour aux sources ...

1968. Elvis est cuit, fini … Tourne trois films par an qui n’intéressent plus personne. Faut dire que si Elvis est pour toujours le King, c’est certainement plus du rock’n’roll. Le rock’n’roll n’a pas attendu son fondateur pour évoluer, et Elvis a dans les sixties raté … tout en fait, tous les courants et les modes qui se sont succédés.
Un miracle a cependant lieu. Elvis retrouve ses premiers accompagnateurs (Scotty Moore et D.J. Fontana) lors d’un show télé, l’énergie et le répertoire de ses débuts, et le disque en partie issu de ces retrouvailles (« NBC TV Special ») va réconcilier et reconquérir et critique et public. Et là, peut-être pour la première et dernière fois de sa vie, Elvis va ruer dans les brancards de l’escroc qui lui sert de manager, l’inamovible Colonel Parker. En gros, Elvis en a marre de chanter des niaiseries qu’il déteste, et il compte bien reprendre les choses en main et chanter des choses qu’il aime. Une seule solution : retourner là où pour lui tout a commencé, à Nashville, Tennessee. Et Elvis, contre tous les avis de son entourage, part enregistrer à Memphis.
Presley & Chips Moman
Petit problème : Sam Philips n’est plus là, et Nashville depuis le milieu des années 60 est devenu un haut lieu de la soul, siège d’un des plus importants labels du genre, Stax (Otis Redding, Booker T. & The MG's, Eddie Floyd, Sam & Dave, Isaac Hayes, ...) et d'un autre  dont la réputation commence à grandir (Hi Records , avec à son catalogue notamment Al Green et Ann Peebles). La country et le blues des années 50 ont quasiment disparu, balayés par le rock au sens le plus large. Mais bon, quand Elvis est en ville, tout ce que celle-ci compte de musiciens de studio répond présent. Le producteur Chips Moman, plutôt spécialisé dans la soul réunit une équipe pléthorique comprenant force cuivres et choristes. Dans ce même genre de configuration orchestrale, Elvis sombrera quelques années plus tard sur les scènes de Las Vegas. Là, à Memphis, grâce au travail remarquable de Moman et un choix judicieux de morceaux, ça fonctionne. Bien. Très bien même.
Parce que le King a envie d’en découdre, est concerné. Et chante des choses qu’il aime, parfois de vieux standards qu’il rêvait d’interpréter depuis des années. Et puis aussi, parce qu’à la base, Presley est un grand chanteur, et là, il se concentre quasi exclusivement sur des ballades, des tempos lents ou médians, et c’est là qu’il est le meilleur. De toute sa carrière, il me semble qu’il n’a jamais aussi bien chanté. Et fait des merveilles avec un répertoire sur lequel on ne l’attendait pas forcément. Il y a dans ce « From Elvis in Memphis » (à rapprocher, évidemment d’un disque très similaire dans l’esprit, le fabuleux « Dusty in Memphis » de l’anglaise Dusty Springfield), de la soul (« Only the strong survive », géant), du rhythm’n’blues (« Wearin’ that loved on look »), une grosse part de country (« It keeps right … », « I’ll hold you in my heart » enregistrée en une seule prise, ça s’entend, y’a du flottement instrumental, compensé par du feeling à la tonne), des ballades terminales (« Long black limousine »), même du blues (« Power of my love ») et de la pop très orchestrée mais très digeste (« Gentle of my mind », la fauleuse « Any day now » signée Burt Bacharach).
Elvis Presley 1969
Certains titres me convainquent moins, la roucoulade un peu trop lyrique de « After loving you », et le traitement quasi pompier de « True love travels … », mais sur cette dernière, j’aimerais bien entendre la seule piste vocale de l’Elvis qui doit valoir son pesant de beurre de cacahuète. Une relative faiblesse sur ces deux titres largement compensée par le final, le magique « In the ghetto ». Un des titres les plus atypiques du King, qui par définition, n’a jamais vraiment fait dans le social. Là, il chante la misère des quartiers pauvres, ce morceau fait de l’ombre à tous les autres, et tant sur le fond que la forme, n’est pas très éloigné du « Inner City blues » de Marvin Gaye.
La réédition Cd de 2000 a la bonne idée d’ajouter aux douze titres originaux six bonus-tracks issus des mêmes sessions dont deux singles faramineux, « Kentucky rain » et « Suspicious minds », un des derniers numéro un de Presley …
Cette reprise en main de sa carrière et de son destin sera sans suite. Qui sera une longue descente dans les enfers de la guimauve, des amphétamines, et des strass de Vegas. Ne restera plus qu’une voix, à peu près intacte jusqu’à la fin, qui aura du mal à retrouver un répertoire digne de ses possiblités …

Du même sur ce blog :
Loving You 


THE CLASH - LONDON CALLING (1979)

Before the storm ...

Le dernier grand disque de rock des 70’s … quasiment le dernier grand disque de rock tout court … avant que des déluges de daubes diverses et (a)variées tombent de partout pendant plus de trois décennies …
« London  calling » … du Clash … the last gang in town… déjà en 1979 quasiment un vestige du mouvement punk original de 76-77. Un mouvement qui n’en finit déjà plus de compter ses morts et ses groupes disparus … Le Clash est encore là, mais dans l’œil du cyclone, attendu au tournant. Parce que le Clash, et surtout Strummer, le plus ancien de la bande (un des plus vieux punks du monde, 27 ans au compteur) savent qu’il faut pas faire du sur-place, que la définition même du punk (no future) est une impasse vers laquelle tous ces suiveurs horribles aux slogans simplistes se précipitent.
The Clash 1979
Strummer est un intuitif, qui fonctionne au feeling, et qui ne sait pas trop où emmener sa troupe dont il est le leader « politique ». Action Joe, marxiste convaincu sinon convaincant, se sait piégé et attendu au coin du bois par la CBS qui les a signés. Le groupe entier est mal à l’aise dès lors qu’il faut faire bouillir la marmite et aller tourner dans ces Etats-Unis qu’ils ont violemment brocardés à leurs débuts (« I’m so bored with the USA »). Le Clash aux States est observé comme une bête curieuse par un public apathique … De rage à l’issue d’un concert au New York Palladium le 21 septembre 79 où le groupe avait tout donné devant des spectateurs amorphes, Paul Simonon fracasse sa basse sur la scène. L’instant sera immortalisé par la photographe Pennie Smith et sera la pochette du futur 33T. Artistiquement, le Clash est à la dérive. N’a pas su quoi faire après son premier disque, classique punk. Avait choisi le sorcier fêlé des studios jamaïcains Lee Perry pour produire le second disque. Il n’en sortira qu’un single (« Complete control »). Et le groupe va aller se perdre avec Sandy Pearlman, le producteur attitré du Blue Oyster Cult, rechercher le « gros son », pour finalement sortir un disque de quasi hard-rock (« Give ‘em enough rope »), dont même pas une poignée de titres sont à sauver.
Donc pas de droit à l’erreur pour le troisième. Il faut vraiment trouver l’homme de la situation pour coucher sur vinyle et canaliser toute la frénésie créative du groupe, qui, amphétamines aidant, a des dizaines de titres en gestation. Guy Stevens sera l’Elu. La légende mod underground, oracle sonore du swingin’ London, l’homme qui a trouvé leur nom aux Procol Harum, produit Free, fait débuter Mott The Hoople. Stevens est recruté pour produire le disque. Las, il est alcoolique au dernier degré, perpétuellement vautré dans un hébétement éthylique. Il ne sera d’à peu près aucune utilité technique pour le groupe, prostré dans un état second en studio, tout juste bon à envoyer de « bonnes vibrations ». C’est l’ingénieur Bill Price qui de fait produira « London calling ».
Qui sera double. Problème, la CBS ne veut pas d’un double. Bras de fer avec la foutue multinationale. Au prix d’un arrangement léonin, la CBS sortira le disque au prix d’un simple 33T, le manque à gagner pour elle sera retenu sur les royalties des musiciens. Comme le Clash répètera la manœuvre avec le suivant, « Sandinista », un triple vendu au prix d’un double, et que les disques du Clash ne se vendront jamais par millions, Strummer et sa clique vont se retrouver quasiment débiteurs à vie de leur maison de disques …
London calling 45T
Avec « London calling », le Clash ne veut plus faire de punk-rock (seul « Koka-Kola » peut répondre à cette définition). Le Clash va partir dans tous les sens, livrer en 19 titres ses amours, ses obsessions, ses fantasmes du meilleur rock des deux dernières décennies. Et tout ça à grande vitesse. On avait juste eu le temps d’entendre à la radio le single, qu’une semaine après, l’album arrivait. Le single, c’était « London calling », le titre. Un truc martial, mid-tempo, inspiré par « l’incident » de la centrale nucléaire américaine de Three Mile Islands (« a nuclear error »), transposé à Londres, avec le Joe qui braillait que Londres était en train de se noyer, qu’il habitait à côté de la rivière, et qu’il avait même pas peur. La face B, c’était le colossal reggae, la reprise de l’« Armaggedon Time » de Willie Williams, et ça en faisait dans tous les sens du terme le 45T le plus apocalyptique qui soit …
« London calling », c’est le premier titre de l’album. Et on a pas le temps de souffler (on n’aura de toute façon jamais le temps de souffler durant 65 minutes) qu’arrive une reprise toutes tripes et riffs de Mick Jones en avant du « Brand new Cadillac », le seul classique de Vince Taylor, pionnier anglais maudit du rock’n’roll, que même Bowie n’avait pu réhabiliter (le personnage de Ziggy Stardust, c’est un croisement de Vince Taylor et d’Iggy Pop). Cette exhumation des racines rock’n’roll, les plus instruits (ou les plus vieux) l’avaient vu venir avec le lettrage de la pochette, directement inspiré par celui du premier disque d’Elvis Presley. De toutes façons, des vieilleries, le Clash semblait décidé à nous en faire bouffer, le morceau suivant, c’était …aargh, du fuckin’ jazz. Avec du sax ! Trahison ! … Euh non, en fait, ça swinguait mille fois plus que Mahavishnu Machin et Weather Truc réunis, ça parlait de l’histoire d’un petit dealer qui venait de se faire serrer par les keufs. Et pour tout un tas de gens, le Clash allait sortir la face de 33T la plus moderne qui soit, en n’utilisant que des musiques antédiluviennes, parce qu’elle s’achevait par « Hateful », une extrapolation de Diddley beat (modèle déposé vers 1957-58), et « Rudie can’t fail » (rocksteady, Jamaïque, début des années 60).
New York Palladium 21/09/1979 : bientôt Paul Simonon va destroyer sa basse ...
Parce que les Clash étaient fans de reggae (surtout Paul Simonon, et un peu Strummer, pour l’aspect politique et social) sous toutes ses formes. Ils en ont mis partout (déjà le fabuleux « Police & thieves » sur leur premier disque), et « London calling » sera leur disque où le reggae sera le plus présent. Le reggae, c’est la musique qu’on écoute dans les quartiers populaires de Londres, communauté jamaïcaine immigrée oblige, et le Clash est obligé, se sent investi de la mission d’être de leur côté, à leurs côtés (le groupe au complet parade, un peu comme des coqs il faut bien dire, dans Notting Hill, et ne manquerait pour rien au monde son carnaval et les émeutes qui vont généralement avec). Le reggae et ses dérivés sont partout dans « London calling ». Dans le traitement sonore de « Clampdown », gros rock qui déménage à la base, et servi bouillant, comme si les Who reprenaient Jimmy Cliff, dans le reggae-dub des « Guns of Brixton », chanté basse sur les genoux et voix sourde en avant par Simonon. « Wrong ‘em boyo », c’est du ska, comme si Madness faisait du dragster. « Lover’s rock », c’est une allusion transparente à un sous-genre de reggae, même si c’est moins suave que quand c’est chanté par Gregory Isaacs, le maître du genre. Et puis, et surtout, la profession de foi, le cœur politique du disque (en fait la vieille utopie hippie remise au goût du jour, la musique qui doit et va changer le monde), l’énorme « Revolution rock », reggae-ska et contrepoint-réponse au « Roots, rock, reggae » de Saint Bob Marley …
Le reste ? Du rock couillu, servi par un festival de riffs énervés de Mick Jones, accompagné par les accords rageurs de Strummer extirpés de sa vieille Telecaster entre deux gerbes de postillons, la basse ronde et mixée en avant de Simonon. Et derrière tout ça, derrière le trio inamovible, la pièce rapportée du Clash, le batteur. Ici Topper Headon, le batteur « historique » du groupe, même s’il n’était pas là aux débuts. Un Topper dont on a dit le plus grand mal, souvent à juste titre. Vite devenu héroïnomane à plein temps, les bras minés par la poudre, souvent incapable d’assurer le tempo en live. Et bien, là, en studio, il répond présent et pas qu’un peu, et fait la démonstration (écoutez-le sur « Clampdown ») qu’avant d’être un junkie pathétique, c’était un putain de grand batteur … alors il pousse au cul toute sa troupe sur les titres comme « Death or glory », « I’m not down », ou le gigantesque « Four horsemen » (eh non, les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse, c’est pas les neuneus de Metallica, la preuve ici …). Bon, évidemment, comme tout est fait au feeling, pas trop de technique et beaucoup de cojones, quand il y a un titre trop « réfléchi », il se voit comme le nez rouge au milieu de la figure d’un clown. Ici, c’est « The card cheat », piano limite grandiloquent en intro, plein de cuivres, du pathos presque dégoulinant … on frôle la faute de goût.
The Clash live 1980
C’est pas tout. Il y a encore au menu quatre plutôt bizarreries à la base, et qui, parce que le groupe était dans un état de grâce qu’il ne trouvera plus (il n’aura pas assez de temps pour ça, d’ailleurs), sont devenus des morceaux emblématiques de ce disque. « The right profile » est un strict (enfin, dès que le Clash est dans le coup, plus rien n’est strict) rhythm’n’blues avec les cuivres et tout et tout, dédié à Montgomery Clift (perso, j’ai jamais vraiment saisi pourquoi, si quelqu’un sait, merci, mais aucune récompense n’est prévue). Deux titres de pure pop : « Spanish bombs » sur l’interventionnisme américain en Amérique Centrale, (« Sandinista » n’est plus très loin), et la superbe bluette anti-consommation de masse chantée par Mick Jones « Lost in the supermarket ». Et last but not least, l’ultime titre du disque, rajouté in extremis (il figure pas sur le tracklisting de la pochette originale), à la demande pressante de la CBS, qui après écoute des 18 premiers titres, a jugé le boulot intéressant. Susceptible de se vendre même au States, à condition de rajouter un titre bien anglais mais suffisamment américain pour que ça puisse plaire et éventuellement faire un hit chez les bouffeurs de burgers. En gros, le Clash a été sommé par sa maison de disques de rajouter un titre genre Rolling Stones, qui vendaient du « Some girls » par millions. Qu’à cela ne tienne, le Clash tutoyait les anges, pouvait tout faire … « Train in vain » sera ce hidden track ô combien stonien.
Le résultat ? Il surpasse de très loin tout ce que la mouvance punk ou assimilée a jamais produit. Totalement hors du temps et des modes, un double vinyle jalon d’un certain âge d’or du rock, voisin et égal de marqueurs de leur époque aussi forts que « Blonde on blonde », le Double Blanc, « Exile … », « Physical graffitti ». Avec « London calling » sous le bras, des concerts incessants, le Clash va devenir là, au tout début des années 1980, le plus grand groupe de rock du monde. En gros jusqu’à la parution du boursouflé « Sandinista » un an plus tard …
Certains prétendent que « London calling » est le plus grand disque de rock jamais gravé. Y'a des jours que moi aussi …

Des mêmes sur ce blog :
Combat Rock

QUENTIN TARANTINO - INGLOURIOUS BASTERDS (2009)

Drôle de drame ...
Un des films les plus controversés, sinon le film le plus controversé de Tarantino…et un de ses meilleurs.
Le bon peuple cinéphile et érudit (les ceusses qui regardent le film du dimanche soir sur TF1 et Questions pour un champion) s’est offusqué devant pareille chose. Pour qui se prenait-il ce jeune gommeux américain de Tarantino, à bafouer l’Histoire majuscule, celle qui est dans les livres ? A nous montrer tonton Adolph criblé de balles en 44 dans un cinéma en feu parisien ? Et criblé de balles par, en plus, un commando de juifs américains plus sauvage que les hordes d’Attila et de Gengis Khan réunies, ayant auparavant dézingué et scalpé du soldat nazi à profusion dans des geysers d’hémoglobine ? 
Eli Roth & Brad Pitt
Bon, les constipés, ce que vous avez vu c’est un film. Pas les archives de l’INA des émissions d’André Castelot. Ça vous est pas venu à l’esprit que le cinéma c’était fait pour raconter des histoires, faire rêver, passer du bon temps ? Et que ça n’a pas à être vrai, véridique ou vraisemblable. Vous avez été troublés de voir les flots de la Mer Rouge s’ouvrir devant Moïse dans « Les Dix Commandements », et ensuite se refermer pour engloutir l’armée égyptienne ? Vous croyez que tout dans « Spartacus », « Ben Hur », ou le « Napoléon » d’Abel Gance est rigoureusement exact ? Et vous croyez que dans les années 40 en France, c’était comme dans « La grande vadrouille » ou « On a retrouvé la septième compagnie » ?
En plus, j’ai l’impression que vous tombez mal avec Tarantino. Parce qu’il a bossé comme un forcené sur son scénario, et qu’il prouve dans les bonus du BluRay que l’histoire – la vraie – de la Seconde Guerre Mondiale, il la connaît aussi, beaucoup plus que ce que vous croyez …
« Inglourious basterds », c’est une comédie. Noire, sordide, macabre, de mauvais goût, si vous voulez. Mais une fuckin’ géniale comédie, pleine de clin d’œils, d’allusions, … et de non-dits, même si ça jacasse encore plus vite que les rafales de mitraillette. Un film de fan (plus encore que tous ceux de la Nouvelle Vague, Tarantino est avant d’être un réalisateur un dingue de cinéma). Et puis, quand les répliques deviennent plus posées, on a de grands moments de cinéma. Avec trois scènes de bien vingt minutes, celle de la ferme qui débute le film, celle du restaurant, et celle de la taverne (et encore ces deux dernières ont été raccourcies au montage). Des sommets de suspense, avec une tension qui n’achève jamais de monter. On sent que ça va mal finir, c’est inéluctable, et dans la ferme ça finit effectivement très mal. On s’attend donc au pire au restaurant, et … surprise, ça se « passe » bien. Du coup, dans la taverne, on ne sait plus à quoi s’attendre, et là, on va en avoir pour notre argent … Clouzot ou Hitchcock, et encore plus Leone (tant les références à son cinéma sont nombreuses, de la lenteur des scènes-clés à la musique de Morricone, très présente dans la B.O.) auraient approuvé, Fincher devra se surpasser …
Christoph Waltz
« Inglourious basterds », au moins autant qu’un film d’action sur la guerre (le premier du genre de Tarantino) est un film sur le cinéma. Et là bizarrement, on a pas lu trop de grincheux surenchérir sur l’exposé du cinéma d’époque, surtout allemand, les liens que certains acteurs ou réalisateurs ont eu (ou pas) avec le régime nazi, le cinéma de propagande de l’époque. Le film c’est pas toujours de l’uchronie, là c’est la leçon du fan et du connaisseur. Et je suis prêt à parier que l’œuvre de Leni Riefenstahl n’a pas de secrets pour Tarantino. Le film dans le film (« La fierté de la Nation ») est un petit bijou (réalisé non par Tarantino, mais par Eli Roth, celui qui joue dans le film Donowitz, le « bâtard » à la batte de base-ball). Coupé aux deux-tiers au montage, il pastiche les films de Goebbels, ceux de la propagande stalinienne, et même avec un landau sur une place mitraillée le « Cuirassé Potemkine ») Et comme le film est un fake, on a droit dans les bonus à un génial fake de making-off. Clairement, « Inglourious basterds » est un film sur le cinéma. Une bonne part de l’histoire se passe dans un cinéma et y trouve en partie son épilogue. L’agent double allemand (un des meilleurs rôles de Diane Kruger) est une actrice allemande, le commando des Bâtards s’infiltre dans le cinéma en se faisant passer pour équipe technique et un réalisateur italien, …
Diane Kruger & Michael Fassbender
Et là, dans cette Tour de Babel des nationalités présentes à l’écran, réside une autre trouvaille assez formidable de Tarantino. On passe sans arrêt d’une langue à l’autre, et évidemment, les polyglottes finissent par paraître tenir les atouts maîtres de l’action. Et le personnage central du film, à peu près le seul lien entre des histoires dans l’histoire menées en parallèle, est le formidable acteur allemand Christoph Waltz. Qui incarne le colonel nazi Landa surnommé le « chasseur de Juifs », raffiné, sadique, machiavélique et cruel, qui jongle entre allemand, anglais, français et italien, tout en assurant un jeu plein d’acteur, tout en regards, poses, mimiques, et gestes d’une justesse absolue. Quasiment inconnu, c’est lui l’acteur de premier plan du film. Il éclipse à mon avis un Brad Pitt pourtant concerné et intéressant en leader du commando juif. C’est pourtant Pitt qui est en avant sur toute la promo du film (les affiches notamment), à la tête d’un casting international très fourni en second rôles. Et ce sont ces seconds rôles qui font toute la richesse du film, sans obscurcir l’intrigue. Dans les bonus, Pitt et Tarantino (interview plus souvent en roue libre que réellement intéressante) ne tarissent pas d’éloges sur un autre quasi inconnu qui ne va pas le rester (Michael Fassbender, dans le rôle d’un officier anglais qui rejoint les Bâtards). Mais on trouve également dans la distribution Myke Miers, pote de déjante de Tarantino, et toujours au rayon hommage (hommage et vengeance sont les deux moteurs du cinéma tarantinien), la participation de Bo Svenson et Enzo Castellari, respectivement acteur principal et réalisateur d’un nanar italien de série Z (y’a Michel Constantin qui y joue, c’est dire …) dont s’est inspiré Tarantino (en fait d’une seule scène) pour le scénario de « Inglourious … ». Anecdote : Castellari a fait cadeau de ses droits à Tarantino à la condition d’avoir une réplique dans le film, c’est lui l’officier nazi au premier rang du cinéma qui crie « Au feu ! » quand l’écran s’embrase …
En fait, la seule dans ce casting qui me semble un peu en dedans, c’est Mélanie Laurent (Soshana, jeune juive dont la famille a été massacrée par Landa et ses hommes). Même si elle incarne la vengeance implacable, quasi rituelle (la scène  du maquillage en forme de peinture de guerre indienne, avec en fond sonore le « Cat people (Putting out fire) » de Bowie et Moroder), on a l’impression qu’elle ne « s’amuse » pas sur ce film, alors que tous les autres semblent s’en donner à cœur-joie …
Mélanie Laurent
« Inglourious basterds » est un film qui fourmille de détails qui eux-mêmes peuvent renvoyer à d’autres thématiques. L’une d’entre elles, qui revient comme un fil rouge subliminal a trait aux Indiens d’Amérique  (Raine – Brad Pitt a un peu de sang indien, le rituel du scalp des Bâtards, le maquillage de Mélanie Laurent, une carte à deviner dans une scène coupée de la taverne porte le nom d’un chef Indien). D’autres détails des personnages restent sans réponse : pourquoi la cicatrice autour du cou de Raine ? Pourquoi à tout prix identifier par des flèches et des incrustations à l’écran les hauts dignitaires nazis dans le cinéma alors qu’à ce moment on est en totale fiction historique?
« Inglourious basterds » (l’orthographe bizarre du titre vient de l’accent en V.O. de Pitt, mais aussi pour éviter la confusion avec le film italien de Castellari, sorti aux States sous le nom de « Inglorious bastards ») fait pour moi partie du quarté majeur de Tarantino avec « Reservoir dogs », « Pulp fiction » et le Volume I de « Kill Bill ».
Un film à visionner obligatoirement en V.O. sous-titrée pour prendre la mesure de tout le jeu de langage des acteurs. Il existe un coffret métal à prix dérisoire contenant le film en BluRay et en Dvd, ainsi que le Dvd du film italien de Castellari. Qualité du BluRay excellente, mais bonus de l’ensemble un peu chiches …


Du même sur ce blog :
Kill Bill Vol. 2