VAN HALEN - VAN HALEN (1978)


Un Van de fraîcheur ...

Ils en étaient où, les chevelus du hard, en pleine bourrasque punk ? Pas au mieux … un peu secoués, comme tous les notables du rock-business, par tous ces jeunes iconoclastes à cheveux courts qui n’hésitaient pas à brocarder, à jeter dans la même poubelle que les progueux, les jazz-rockeux, les Claptoneux et les Stoneux, tous les Led Zep, Sabbath, Kiss et Aerosmith …
Faut dire que pour le hard, c’était le temps qui commençait à l’être, hard … Beaucoup n’étaient plus au mieux de leur forme (Deep Purple, quelqu’un ?), et la sacro-sainte hégémonie anglo-américaine se voyait contestée par des Irlandais (Thin Lizzy), des Australiens (AC/DC), même les Teutons fourbissaient leurs armes et le « Tokyo tapes » allait placer gagnant la Panzer Division des Scorpions … Le hard, c’était une affaire de codes, de symboles. Du blues hypertrophié à grands coups de guitares Gibson – amplis Marshall, et des auras mystérieuses, ténébreuses, entretenues à grand renfort de tenues noires (Blackmore), de messes de la même couleur (le Sabb), de propos ésotérico-mystiques (Blue Oyster Cult), de cabaret décadent gore (Alice Cooper), d’heroic-fantasy corrigée à la mode Achille Zavatta (Kiss), d’accointances avec l’occulte (Jimmy Page et son manoir de Crowley), … Et puis, le hard, ça avait un côté prolo (jouer sans relâche, travailler la technique à grands renforts de solos de tout ce qui tombait sous la main, en donner au public pour son argent, plein de watts, de lights, …)
Curieusement, le hard allait se refaire la cerise là où ne l’attendait pas, dans un de ces endroits où on le croyait proscrit. Los Angeles (plus exactement sa banlieue, Pasadena), la ville du fric, de la nonchalance et du soleil rois.
Elles est pas belle la vie des Van Halen ?
Et tout ça, cette insouciance festive de beau gosse, Van Halen allait le symboliser tout en reprenant à son compte et à sa manière les fondamentaux du genre. Les trois premiers morceaux de ce disque, leur premier, sont à bien des égards exemplaires. « Runnin’ with the Devil », tout est dit dans le titre, on caresse le côté obscur de la chose musicale (allusion transparente à Robert Johnson et son pacte faustien au fameux crossroad, mais ici on sent bien que c’est pour rire). « Eruption » qui suit, la démonstration technique insensée (le fameux tapping d’Eddie Van Halen). « You really got me », la reprise des anciens (même si les Kinks, c’est pas exactement du hard, mais ils l’ont presque inventé avec ce titre). Tout est dit avec ce fabuleux (si, si) tiercé introductif. Dans lequel perce déjà tout l’aspect rigolard qui sera la marque de fabrique du Van Halen période David Lee Roth (et qu’on ne vienne pas me parler de la version « sérieuse » avec Sammy Hagard).
Van Halen, c’est une affaire de potes, deux frangins à la guitare et à la batterie, un alcoolo à la basse et le chanteur beau gosse, souvent affublé de lycra moule-burnes, ce qui aura pour effet immédiat de faire venir des légions de California girls aux concerts. Van Halen, c’est malin, surtout au niveau sonore, loin de la purée de pois de la concurrence. Le cinquième membre du groupe sera de fait Ted Templeman, le metteur en sons attitré des Doobie Bros, parangons du son West-Coast bien léché. Van Halen deviendra le Parrain du hard FM, basant tout sur la qualité mélodique nickel-chrome, et des morceaux au format radiophonique (trois minutes chrono). Les headbangers de base se grattèrent un peu la tignasse au début devant ce groupe bien loin des schémas convenus, avant de lui faire un triomphe.
Faut dire qu’il y a de quoi réjouir tous les amateurs de rock qui dépote, puisqu’on trouve également dans ce premier disque quelques sérieuses ruades comme « Don’t talkin’ » ou « On fire ». et puis, ce qui sera aussi une marque de fabrique du groupe, quelques potacheries second degré (« I’m the one » du rockabilly hard ?, « Atomic punk » !?, « Ice cream man » country à la sauce jumpbilly ?) qui ont dû hérisser les purs et durs du métal lourd. Et puis, comme on sent un peu l’influence d’Aerosmith (« Feel your love tonight »), les Van Halen ont glissé la ballade très Tyler-Perry « Jamie’s cryin’ » le truc imparable pour faire fondre les programmateurs radio FM.
Cette première salve a eu un succès considérable. Les rares hardeux qui renâclaient devant cette bourrasque de bonne humeur communicative ont de toute façon ramassé son successeur « Van Halen II », beaucoup plus « méchant » en pleine poire. Van Halen a pris son temps, mettant pendant cinq ans les USA à ses pieds à coup de tournées incessantes, avant de faire succomber le reste du monde avec « 1984 », leur plus gros succès mais aussi le début de la fin …

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1984


MARTIN SCORSESE - CASINO (1995)


Jackpot ...

Par bien des aspects, « Casino » restera comme une sorte d’apogée.
De Scorsese d’abord. Pas le genre de metteur en scène qui se fait bouffer par son scénario ou ses acteurs. Scorsese a un style, une patte. Scorsese montre tout. Et quand il fait des films qui se déroulent dans un milieu violent, il montre la violence. Pas pour le plaisir de remplir l’écran de jets d’hémoglobine, mais parce que la violence fait partie de l’histoire. Et quand la mafia (ici, celle qui dirige en sous-main les casinos de Las Vegas), les millions de dollars, et les montagnes de coke sont au cœur de l’histoire, eh ben, ça bastonne, ça tabasse, ça flingue et ça saigne. Scorsese ne donne pas dans le réalisme façon Bisounours. Au mépris des censeurs et des millions de dollars perdus, lorsque le film quitte le cadre du « public familial » (« Casino » a été interdit aux moins de 17 ans aux USA lors de sa sortie). Cette saga toute en démesure (trois heures, des centaines de « fuck » dans la V.O., soixante crédits musicaux dans la B.O., le Caesars Palace réquisitionné pour le tournage, …) est pour le moment, sinon définitivement, la fin du cycle « mafia contemporaine» de Scorsese, et le second volet d’un diptyque majeur entamé avec « Les Affranchis ».
Scorsese & De Niro
« Casino » est aussi l’apogée, et là aussi semble t-il le terme de la collaboration Scorsese – De Niro. Même si des rumeurs de nouveau film les réunissant à nouveau voient régulièrement le jour. A mon humble avis, si Scorsese est toujours capable de faire de bons films, je vois mal De Niro, à 70 balais, livrer une de ces performances d’acteur que Scorsese a su mieux que quiconque lui extirper, suffit de voir sa reconversion grimaçante en beau-père de Ben Stiller pour se dire que le Roberto a depuis pas mal d’années la tête dans le sac … Un De Niro, qui évidemment, joue dans « Casino » un personnage sinon de mafieux, du moins un type jonglant avec toutes les limites permises par la loi et en relation étroite avec truands et ripoux de tous bords …
Le tandem Scorsese – De Niro en fout plein la vue. « Casino » est avant tout un film à grand spectacle, éclairé par les lumières aveuglantes du Tangiers, et tous ces mouvements hyper-techniques de caméra qui ne se remarquent même pas, la fluidité des séquences est fabuleuse, jamais un effet de trop …  De Niro est le personnage central du scénario, le dépositaire de la toute-puissance maffieuse. Il est autant le moteur de l’histoire, celui qui fait avancer l’intrigue, que celui qui la subit, car il est entouré par deux personnages forts.
Joe Pesci, immense dans ce film. La connexion ritale de Scorsese, évidemment. Pesci livre une performance de truand sauvage et speedé qui n’est pas sans rappeler les numéros de James Cagney dans « L’ennemi public » ou « L’enfer est à lui ». Une présence phénoménale, et pour moi il vole la vedette à De Niro.
Sharon Stone & De Niro
Sharon Stone aussi. Certainement son meilleur rôle (de toutes façons, malgré sa réputation, on ne l’avait vue que dans de furieux navets ou pas loin), pute de luxe, flambeuse et junkie, avec tout au long du film une lente mais sûre descente aux enfers (l’alcool au début, la dope ensuite) qui l’oblige à composer différemment quasiment à chaque scène. Et qu’elle soit au faîte de sa beauté glamoureuse n’est certes pas un handicap …
L’intrigue centrale du film est assez simple. Sam « Ace » Rothstein (De Niro), bookmaker de génie lié à la mafia de Chicago, est envoyé par celle-ci gérer un casino de Las Vegas. Les affaires sont vite florissantes, les valises pleines de billets retournent « au pays ». La situation va se compliquer pour tous quand Rothstein tombe amoureux et épouse Ginger (Sharon Stone) et quand il est rejoint par son ami d’enfance Nicki Santoro (Pesci), par l’odeur du business illégal alléché. Rothstein va dès lors devoir composer avec ces deux ingérables et l’histoire va très mal finir pour la plupart des protagonistes.
Joe Pesci & De Niro
Alors certes, si c’est bien cette triplette qui est essentielle dans le film, et si on ne retrouve que leurs trois têtes sur l’affiche, ce serait faire peu de cas de toute la multitude de personnages secondaires, et de tout un système (celui du jeu en général et de Vegas en particulier) minutieusement décrit par Scorsese. Malgré ses trois heures, de nombreux éléments de l’histoire ne sont pas montrés, ils sont résumés en voix off par Rothstein le plus souvent, voire par Santoro. Certaines choses abordées dans le film auraient pu faire l’objet d’un long-métrage entier : le fonctionnement d’un casino, les techniques de fraude fiscale et de blanchiment d’argent, la corruption du personnel, les tricheurs plus ou moins professionnels, les relations troubles avec la politique, la police et la justice, … autant d’intrigues secondaires dans le film, juste abordées, mais qui en font toute la richesse et la complexité. Faut suivre si on veut saisir toutes les nuances, les allusions, les sous-entendus et les non-dits … Ce qui permet d’avoir au casting toute une galerie de personnages secondaires, du mac minable de Ginger (James Woods), aux gueules pittoresques des pontes de la mafia, en passant par toute une faune d’employés, de petits truands, d’arnaqueurs, de flambeurs, de politicards et de flics ripoux. Même la propre mère de Scorsese est de la distribution …
Joe Pesci & Sharon Stone
Scorsese traite là d’un sujet globalement brûlant, et pour éviter de se retrouver avec une patate trop chaude, transpose l’action dans les années 70 et 80, en précisant dans le final que depuis les choses ont changé. Tout en insinuant que les vétérans de la mafia italo-américaine ont juste été remplacés par les cols blancs des banksters et du monde de la finance en général. Scorsese a aussi modifié (certains survivants, pas beaucoup, l’essentiel de la distribution se fait dégommer avant le générique de fin, pourraient être susceptibles et envoyer au minimum leurs avocats) les noms des véritables protagonistes (les personnages joués par l’essentiel du casting ont réellement existé, et dans ses grandes lignes, le scénario s’inspire de faits réels). Cette véracité de l’histoire fait l’objet d’une incrustation au début ou la fin, je sais plus, et on trouve dans les bonus du BluRay et sur le Net les véritables noms, ce qui n’a à la limite qu’un intérêt tout anecdotique. C’est une histoire, un mode de fonctionnement qui est montré, peu importent les personnages. D’ailleurs Scorsese met vraiment des gants, essayant de nous faire croire dans les bonus que pour lui le thème central de « Casino », c’est la dégradation de la relation Rothstein-Ginger … Hum, Marty, j’ai du mal, j’y crois pas trop, j’avais pas l’impression de regarder un remake de Douglas Sirk. Tiens, tant que je cause bonus et support, autant dire que la version BluRay est somptueuse image et son d’une précision et d’une clarté diaboliques, et les bonus (un survol de la filmo de Scorsese commentée par lui, et une « enquête » sur les véritables personnages ayant inspiré le film) assez nuls pour qui a déjà vu et entendu le débit de mitrailleuse de Scorsese.
Et s’il encore trop tôt pour enterrer Scorsese et faire un palmarès de sa carrière (il a depuis « Casino » sorti des trucs pas dégueus et fourmille encore de projets), « Casino » est un des films qui seront mis en avant pour montrer ce qu’il a fait de mieux. Peut-être pas sa masterpiece, parce que depuis « Mean streets », y’a eu du lourd, du très lourd même, mais sûrement un de ses films majeurs … Question subsidiaire : en a t-il fait de vraiment mineurs ?

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ROBERT WYATT - ROCK BOTTOM (1974)


Le summum ...

« Rock bottom » est un disque qui ne ressemble à rien … de connu. Qui ne s’inspire d’aucune rondelle déjà parue, et auquel personne n’a eu l’outrecuidance de se référer par la suite. Qui n’est pas un obscur disque culte vénéré par quelques relous se la jouant musicologues avertis, ni non plus un de ces best-sellers sonores qui marquent leur temps sans qu’on sache très bien si c’est parce qu’ils sont bons ou parce qu’on les a trop souvent entendus.
« Rock bottom » est un genre à lui tout seul. Indissociable de son auteur Robert Wyatt. Dont le parcours était jusque là assez symptomatique de son époque. Révélé à la fin des sixties avec le prog-jazz-pop-rock-etc-etc- pataphysique de Soft Machine, groupe déjanté vite devenu chiant dès lors que les chevilles de ses membres ont commencé à enfler. Un groupe qui se vautre très vite avec l’insupportable « Third », délire égomaniaque pompeux et pompier, qui ne vaut que par un seul de ses quatre titres, le « Moon in June » du batteur (on y arrive) Robert Wyatt. Le disque suivant (audacieusement nommé « Fourth ») sera pour Wyatt celui de trop, qui laissera le reste de cette pénible  bande de branquignols se vautrer jusqu’à la nuit des temps dans des horreurs jazz-rock. Et même si Wyatt est plutôt un joyeux, il en a gros sur la patate et monte un groupe, Matching Mole (que ceux qui n’ont pas compris la vanne se fassent connaître, ils gagnent un almanach Vermot dédicacé par Bigard et Dubosc), qui donne dans le prog communiste, ce qui fait quand même beaucoup de tares pour qu’on puisse décemment en dire du bien. Et Wyatt écrit des chansons, hésitant à les confier à Matching Mole ou à en faire un disque solo. Le destin va régler le problème. Soir de cuite, chute d’un troisième étage, six mois d’hosto, paraplégique. Le genre de soirée qui te laisse une sacrée gueule de bois …
Robert Wyatt & Alfreda Benge 1974
Et parce qu’il faut bien continuer à vivre, Wyatt va s’accrocher à ses ébauches de chansons, les peaufiner, et en faire un disque en battant le rappel de quelques potes, la plupart issus de la scène prog ou assimilée (Mike Oldfield, Fred Frith, Hugh Hopper, Richard Sinclair, Nick Mason à la production). Sans oublier sa compagne et muse Alfreda Benge, dont une illustration sert de pochette, qui a participé à l’écriture de quelques textes et a inspiré des morceaux (« Alfie », « Alifib »).
Plusieurs choses scotchent d’entrée avec « Rock bottom ». C’est un disque très peu axé sur les structures percussives (Wyatt par la force des choses ne peut plus jouer de la batterie, et on n’en trouve que sur deux titres, due au sessionman Laurie Allan), le format chanson est banni (tous les titres autour de six minutes), les voix (particulièrement celle de Wyatt, si fluette, si particulière, si immédiatement reconnaissable) sont utilisées comme des instruments (des onomatopées, des borborygmes, des chœurs remplacent souvent les textes).
Il y a dans « Rock bottom » une succession de climats oniriques où s’entrechoquent la poésie sonore de Wyatt, mais aussi une certaine tristesse (la vie en fauteuil roulant, c’est pas très marrant). Là où la plupart se seraient étalés dans la déprime et l’introspection cafardeuse, lui s’évade dans la poésie, crée son propre monde, certes pas bigarré et multicolore, mais plutôt dans les tons sépia, à l’image de la pochette.
« Rock bottom » est un disque qui s’écoute d’une traite, les morceaux sont d’ailleurs enchaînés, forment des suites qui forment un tout (les similitudes des titres), tout en gardant une unité et une homogénéité individuelle. « Sea song » fait figure de comptine impossible, la trompette bouchée de Wyatt sonne lugubre et jette des ponts vers le free-jazz (« Little Red Riding … »), ailleurs elle se fait sourde et menaçante (« Alifie »), et il faut attendre le dernier titre (« Little Red Robin … »), le plus « difficile » d’accès pour trouver des choses « connues », des bribes de funeste prog-rock noyées dans une fuite en avant mélangeant musique sérielle, classique, baroque, arrangements de cordes, …
Evidemment, arrivé à ce stade de perfection originale, il ne fallait pas espérer une suite aussi bonne. « Rock bottom » est un jalon indépassable, et même Wyatt ne s’est pas risqué à lui donner une suite. Ce n’est pas pour autant un coup d’éclat sans lendemain, le barbu au regard malicieux de Père Noel égrillard, a tout au long de sa carrière, retrouvé par moments sur disque (sur « Shleep » par exemple) l’état de grâce artistique qui était le sien vers le milieu des seventies …

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Shleep


THEE OH SEES - FLOATING COFFIN (2013)

Strawberry fields ...

Putain cette pochette … qui peut raisonnablement avoir envie d’écouter une galette avec pareil visuel, foireux mélange d’un du Floyd (« A saucerful of secrets »), d’un des Pixies (« Trompe le Monde »), et d’un d’Animal Collective (« Strawberry Jam ») … et qu’on vienne pas me dire que les gens consomment du mp3 en téléchargement légal, personne va les télécharger les titres de ce skeud.
Parce que les Thee Oh Sees (et ne me demandez pas pourquoi ce blaze improbable, même les journaleux ayant pignon sur rue et salaire à la fin du mois ils en savent rien), c’est une niche musicale, comme diraient les commerciaux. Du garage-rock-psyché-psycho-punk et autres balivernes. D’aujourd’hui et de San Francisco. Dont la figure de proue, le dénommé John Dwyer, est un peu le pape-gourou-leader-référence d’une scène locale paraît-il foisonnante et pleine d’avenir (en langage clair, des groupes qui s’ils sortent un chef-d’œuvre, en écouleront 2000 copies/monde).
D’ailleurs le dénommé Dwyer, même ses fans arrivent pas à le suivre, il publie deux-trois disques par an, sous autant de noms, et dans autant de genres différents (paraît-il du folk au heavy metal, le genre de gonzo qui n’a peur de rien ni de personne …), produit les siens et ceux des autres, et a son propre label … Thee Oh Sees serait la formation-phare du bonhomme, celle des « grands disques ». On me la fait pas, j’y crois pas une seconde à ce genre de plan marketing … Sauf que ce « Floating coffin », c’est tout simplement un grand disque, et que ça m’étonnerait qu’il en sorte des wagons comme ça cette année.

D’abord les Thee Oh Sees sont un groupe à guitares. Et moi les guitares, c’est comme l’odeur du napalm le soir au fond de la jungle vietnamienne, j’aime bien ça. Et puis, les Thee Oh Sees ont un super son de basse qui devrait rendre jaloux Flea des laborieux Red Hot Machin. Et aussi un son de batterie agréable, aux antipodes des kicks de quadruples doubles grosses caisses mixées en avant. Et aussi une claviériste mimi, Brigid Dawson, qui fait plein de chœurs mais est aussi capable de chanter lead. Et surtout, un truc tout con, mais que peu qui sortent des disques savent faire, ils ont mis des chansons sur leur disque. Dix. Avec pas grand-chose à jeter. Pourtant, Dwyer et sa troupe sont partis dans un délire très seventies, genre disque sous substance, plein d’échos, d’effets spatiaux tournoyants. Y’a bien un truc qui me vient, je dépose la dénomination, c’est du krautrock garage. Autrement dit plutôt le versant Neu !, Faust et Can que le Tangerine Dream lorgnant vers le new age…
« Floating coffin » est plein de riffs bien sales, bien distordus, jouant toute la gamme des tempos. On peut passer de la méchanceté de l’inaugural « I came from the mountain », flirter avec le hardcore sur le titre éponyme, la bastonnade limite punk de « Tunnel time ». Et puis des trucs, la majorité, lourds, aplatissants, mid-tempo tournoyants. Y’a un nom qui clignote, Hawkwind, du temps du bassiste à verrues Lemmy Kilmister. Ce côté obstiné et répétitif, ce space-rock velu et mélodique à la fois. Quand c’est vraiment « apaisé », comme sur « No spell », on pense aux nouveaux minots psyché comme Tame Impala ou Jacco Gardner.
Les Thee Oh Sees, ce qui fait leur intérêt avec ce disque, c’est qu’ils ont trouvé une formule, et qu’ils ne s’y tiennent pas. Grâce aux synthés et à la voix de la miss Dawson, ça leur offre une palette sonore mouvante. On peut passer sur « Strawberries 1 + 2 » d’un début à la Hüsker Dü époque « Warehouse … » à un final adossé sur un mur de feedback et là c’est le Neil Young de « Weld » qui vient à l’esprit. Sur le bizarroïde single sorti en éclaireur (« Minotaur »), on hésite entre pop sixties endormie ou Pixies au ralenti (les chœurs, les accords de guitare). « Floating coffin », c’est un disque qu’on croirait primaire et qui dévoile à chaque écoute de plus en plus de subtilités, de digressions sonores, des bribes de guitares orientalisantes très « Kashmir » (« Sweets Helicopter », « Maze Fancier »),  des mélodies compliquées à la Randy Newman (« Toe Cutter / Thumb Buster »), des synthés lugubres comme ceux d’Orange Goblin sur les BO des films d’Argento (« Night crawler », ce titre finissant carrément dans une ambiance gothique).
Un disque un peu fou, faits par des types qui doivent être bien barrés. Un peu à l’Ouest aussi. Mais sûrement pas aux fraises …

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JACKSON BROWNE - FOR EVERYMAN (1973)


Au centre du centre ...

Jackson Browne, c’est le type dont on ne peut raisonnablement pas dire de mal. De toutes façons personne ne dit jamais de mal de Jackson Browne, c’est pas moi qui vais commencer.
Jackson Browne, c’est le songwriter doué, le bon chanteur, le type sympa, beau gosse et engagé dans plein de bonnes causes. Le gendre idéal des années 70. Musicalement, c’est clean, bien foutu, du classic rock américain (pléonasme) comme beaucoup l’aiment. Des influences et des copains irréprochables (le country-rock, Gram Parsons, Dylan, les Eagles, Springsteen, …). Des ventes de disques conséquentes également (chez lui aux States, parce qu’ailleurs, c’est confidentiel).
« For everyman » est son second disque, celui qui va l’installer pour des décennies au premier plan du paysage musical. Browne n’est pas un inconnu pour autant. Les curieux qui lisaient les notes de pochette de disques avaient déjà vu son nom dans le casting (pléthorique il faut dire) du Nitty Gritty Dirt Band, et dans les crédits de quelques compositions sur les disques des Eagles, des Byrds, ou Linda Ronstadt. Browne avait commencé très jeune, la légende veut qu’il ait été remarqué (et dépucelé, y’a pire pour débuter dans la vie sexuelle) par Nico dans le milieu des années 60. En tout cas, c’est sur le disque solo « Chelsea girl » de l’éphémère chanteuse du Velvet qu’on le retrouvera un peu partout dans les crédits.

Mais pour Browne, le premier jackpot viendra avec « Take it easy » co-écrit avec Glenn Frey, et premier gros succès de la carrière des Eagles en 1972. Et tout ce tissu d’amitiés occasionnera des retours d’ascenseur sur ses disques à lui. Ainsi on retrouve impliqués sur ce « For everyman » tout le gotha du rock West Coast (Frey et Henley des Eagles, Crosby, Joni Mitchell, Bonnie Raitt,…), celui qui restera son inamovible complice David Lindley (multi-instrumentiste avec prédisposition particulière pour le violon, électrique ou pas), et même cette grande folle d’Elton John au piano sur un titre et sous le pseudo (question de contrats) Rockaday Johnny.
« For everyman » débute par « Take it easy » qui va définir la couleur de l’album. Par rapport à la version des Eagles, celle de Browne est un peu plus clinquante, un peu plus « tape-à-l’oreille », avec un tempo un peu plus accéléré. Mais on reste en territoire connu, du country-rock bien dans la ligne du parti. Le reste est à l’avenant, musardant entre soft-rock, country rock, ballades pour chialer dans sa bière, mise en place sérieuse, bonnes compos, bien jouées, bien chantées, sans faute de goût. On bat plus vite la cadence quand arrive « Red neck friend » et son piano boogie-woogie, on pense à Dylan époque The Band (les inflexions de la voix, le souffle épique de ce titre le plus long du disque, le Hammond B3) avec la chanson-titre. Quand le tempo se ralentit au milieu d’arrangements de bon aloi, on se retrouve avec « These days », succès dans les charts et un des classiques de son auteur.
A ce stade, il faut bien placer le mot qui peut fâcher : centriste. Tout dans ce disque est bien joli, bien mignon, bien gentil. « For everyman » s’écoute facilement, passe comme une lettre à la poste. C’est bien fait, mais ça manque quand même de vie, de tripes … ça a tendance à s’oublier facilement …

RUSS MEYER - FASTER PUSSYCAT ! KILL ! KILL ! (1965)


Le saint des seins ...

Russ Meyer est un type à peu près normal. Sauf qu’il y a un truc qui le tracasse quand même un peu, les fortes poitrines. Ça le tracasse tellement qu’il finira par en faire le sujet principal de sa carrière derrière la caméra. L’essentiel des films, y compris la très célébrée mais très con série des « Vixens », « Supervixens », etc, … est juste bonne pour assouvir les fantasmes de quelques voyeurs pervers, mais n’a que peu à voir avec le cinéma digne de ce nom. Mieux vaut un porno de base …
« Faster Pussycat … » est d’un autre … calibre. D’abord c’est bien filmé. Parce que Meyer n’est pas un obsédé sexuel (enfin, si, un peu quand même) qui s’est acheté une caméra, il a commencé par du reportage de guerre (il a couvert le débarquement américain sur les plages normandes, c’est d’ailleurs la partie de sa carrière dont il est le plus fier), techniquement le noir et blanc du film est excellent, et les plans originaux de caméra (les protubérances mammaires de ses actrices sont filmées sous tous les angles imaginables) témoignent d’un talent et d'une imagination certains. Même s’il y a quelques raccords bizarres (les fringues peuvent changer d’un plan à l’autre), quelques attitudes surprenantes (y’a pas de rétroviseurs sur leurs bagnoles, que les nanas soient obligées de se retourner pour voir ce qui se passe derrière ?).
Plein de belles carrosseries 
« Faster Pussycat … » (putain, ce titre !) est avant tout un film fétichiste. La fascination pour les gros seins, certes (avis aux (a)mateurs, on n’aperçoit pas l’ombre d’un téton, mais à l’époque c’était le genre de films que les jeunes boutonneux devaient regarder d’une main, la suggestion s’avérant aussi forte qu’un quelconque gros plan gynécologique), mais aussi pour toute une culture de fantasmes SM alors underground. Les femmes sont des dominatrices, usant et abusant de leurs charmes proéminents. « Faster Pussycat … » multiplie les références. Les tenues de cuir ? Brando dans « L’équipée sauvage », bien sûr. La Porsche de Tura Satana ? James Dean of course. Brando et Dean, les sex-symbols masculins de la décennie précédente. L’action de « Faster … » se situe dans le désert et il y a une blonde (Lorie Williams) plutôt ingénue et ultra-sexy ? Monroe dans « Les désaxés » …
L’intrigue de « Faster … » (si, si, il y en a une) n’est pas très élaborée, mais peu importe. Trois go-go danseuses partent dans une virée dans le désert au volant de leurs voitures de sport. Qui tourne au road movie sanglant (les trois-quarts du casting laisse sa peau dans l’histoire), quand elles se mettent en tête de rafler le magot d’une famille de plus ou moins dégénérés (le père infirme et obsédé sexuel, et ses deux fils, dont un malabar simplet). La figure (même si c’est pas sa figure qu’on remarque le plus) centrale du film, c’est Varla, « jouée » par Tura Satana. Un … personnage. Origine asiatique, violée toute enfant, experte en arts martiaux (elle n’est pas doublée dans les bastons du film), on dit (enfin, surtout elle) que ses atouts auraient même charmé le King Presley en personne, elle traverse le film telle une Betty Page sadique, toute de cuir et de gants noirs vêtue.
Pas commode, Tura Satana
« Faster Pussycat … » sorti en salles en 1965 jongle avec toutes les limites permises par tous les codes encadrant la « morale » cinématographique de l’époque. Un très fort pouvoir suggestif et fantasmatique. Lorsque les règles de la « décence » s’assoupliront à la fin de la décennie, Russ Meyer enchaînera à un rythme effréné les pellicules plutôt vulgaires (y’a pas photo entre l’impact subliminal de Tura Satana et l’exhibitionnisme bon enfant de son égérie des 70’s Kitten Natividad), se faisant plutôt malgré lui le porte-drapeau d’un cinéma trash dans lequel un John Waters pour ne citer que le plus évident de ses « descendants » puisera sans vergogne.
« Faster Pussycat … » n’a pas vraiment mobilisé les foules lors de sa sortie. Mais lentement, sûrement, il a acquis un statut mérité de film culte …

EAGLES - HOTEL CALIFORNIA (1976)


Nouvelle frontière ...

Curieux comme l’année 1977 aura engendré autant de disques cités comme référence et dans des genres totalement opposés, antinomiques et contradictoires. Et pas seulement une version binaire de la querelles des Anciens et des Modernes … Damned vs Doobie Brothers, Clash vs Fleetwood Mac, Pink Floyd vs Marley, Pistols vs Eagles…
Les Eagles justement. Le groupe typiquement américain, typiquement West Coast. Déjà presque une caricature, lorsqu’ils sont en train de fourbir cet « Hotel California ». En Europe et à plus forte raison en France, le groupe bénéficie au mieux d’un petit capital sympathie, entretenu par des hits comme « Take it easy », « Desperado », « Take it to the limit », « One of these nights », … Mais rien qui mobilise vraiment les foules comme peuvent le faire des Led Zep ou les funestes Yes, Genesis et consorts …
Les Eagles se « contentent » d’être déraisonnablement énormes chez eux. Leur dernier disque, la compilation « Their greatest hits 71-75 » est à la lutte avec le « Dark side of the moon » du Floyd pour le titre de plus grosse vente de disques de tous les temps. Des chiffres qui jonglent avec les dizaines de millions de copies écoulées. Et tout ce qui entoure les Eagles participe aux « dérives » du rock pointées du doigt par tous ceux qui veulent revenir à la simplicité originelle de cette musique (les pub-rockeux, les punks). Les Eagles, ce sont les liasses de billets verts cramés en coke, putes de luxe, bling-bling attitude, … Les Eagles sont des milliardaires dépravés, totalement coupés de la « vraie vie ».
Les Eagles, waiting for the sun
Conglomérat de déjà vieux de la vieille de la scène californienne (ils ont commencé à faire leurs armes dans le  country-rock de Poco ou des Flying Burrito Brothers, le backing band de Linda Ronstadt, dans un vague groupe de hard pour le nouveau venu, le guitariste Joe Walsh), les Eagles sont la descendance dégénérée de Crosby, Stills, Nash & Young, la recherche de la mélodie qui tue, le travail sur les harmonies vocales, la quête de la perfection sonore. « Hotel California » sera par ces types perpétuellement sous coke conçu comme un challenge insensé.
Cohabiter d’abord. Et ce n’est pas simple, car tous composent. Des milliardaires défoncés à qui tout est permis ont tendance à laisser l’ego prendre le dessus sur toute autre considération, et ça ils y arriveront (la fameuse baston entre les membres du groupe lors d’un concert de la tournée « The long run »), mais là, en 1976, lors des sessions de « Hotel California », les Eagles, sans vraiment être soudés, sont focalisés sur cet album qu’ils veulent parfait et oublient tout le reste.
Se dépasser ensuite. Pas facile quand on est tout en haut de placer encore la barre un cran au-dessus. Les Eagles avaient deux-trois hits sur chaque disque, leur Best of se vend par millions, et bien « Hotel California » est à lui tout seul mieux qu’un Best of. Les moyens sont colossaux. David Geffen, patron d’Asylum Records sur lequel sont signés les Eagles, ne mégote pas. Le groupe et leur producteur attitré Bill Szymczyk auront un budget illimité, les séances dureront plusieurs mois. Fin 1976, un single est envoyé en éclaireur. « New kid in town », ballade country-rock parfaite, et qui se positionne directement en haut des charts américains. Logique et classique, mais rien à côté de la déferlante qui va accompagner la sortie du 33T et celle du single éponyme. Une durée folle (6’30) pour les standards de passage radio, et un titre chanté par le batteur (autre particularité du groupe, ils peuvent tous chanter lead, et donc question harmonies vocales, y’a ce qu’il faut) qui va devenir un des titres de rock les plus célèbres du siècle. Parce que, manière de couper court à tous les ricanements sournois que j’entends, les Eagles de « Hotel California », c’est toujours du rock (plus pour très longtemps peut-être, mais c’est pas encore le sujet). Poussé dans ses derniers retranchements, à la limite de toutes les compromissions. Du rock calibré pour les radios, les stéréos, le disque idéal pour le cruising sur les freeways californiennes ensoleillées. Le disque qu’écoutent, et ça c’est une première, les parents et leurs enfants.
Forcément pareil œcuménisme et pareil succès feront grincer des dents, s’agiter les jaloux de tous bords. « Hotel California » est un hold-up à l’échelon planétaire. Le point de non-retour que cherchaient également des Steely Dan, Fleetwood Mac, Doobie Brothers, … le disque américain parfait selon les standards de l’époque. Parce qu’il n’y a pas que deux hits, et pas que des ballades. « Life in the fast lane » se retrouvera aussi au sommet des hit-parades, avec son riff aplatissant, sa voix hurlée et son court solo de guitare d’anthologie, portant à jamais la signature du dernier arrivé Joe Walsh. Car ce qu’on a souvent oublié, c’est que les Eagles ne produisent pas que de la zique pour slowter et emballer de la meuf. « Victims of love », c’est aussi du hard FM avant l’heure, avec ses riffs saturés en intro, et c’est aussi bien que les intégrales de Toto et Foreigner réunis.
Même si c’est la ballade fin de race qui domine. Le « concept » de l’album c’est un peu le désenchantement de la prétendue vie facile à Los Angeles, les retours de manivelle de la décadence friquée et désœuvrée, les petits matins cabossés genre « Very bad trip », l’Hotel California est en fait un centre de rehab. Alors le disque fait la part belle au country-rock pépère (« Try and love again »), aux ballades déprimées pianotées et garnies de cordes, cette « Wasted time » qui trouve son contrepoint dans le dépouillement qui sent la gueule du bois de l’ultime « The last resort ». Seul maillon faible selon moi, « Pretty maids all in a row », où là le groupe et la production ont eu la main quelque peu lourde sur les arrangements de cordes et le côté grandiloquent.
« Hotel California », c’est le disque qu’on aimerait détester parce que c’est juste un rêve, un fantasme, celui d’une way of life inaccessible. Un disque de winners, écœurant de facilité. Alors que, par antithèse, on aura toujours un faible pour les losers qui se ramassent avec des galettes foirées. « Hotel California », il fait un peu partie de l’inconscient collectif d’une génération, c’est le témoin sonore d’une époque. Curieusement, les Eagles qui sont parmi les groupes les plus vendeurs de l’Histoire, sont un conglomérat quasi anonyme hors des Etas-Unis, et bien peu de gens sont capables de citer les musiciens qui le composent.
« Hotel California », on l’a trop entendu, c’est sûr … mais on s’est régalé à chaque fois …

ELVIS COSTELLO - MY AIM IS TRUE (1977)


Elvis est mort, vive Elvis !

Il y en a dont on peut raisonnablement se demander s’ils n’ont pas juste eu la chance d’être au bon endroit au bon moment, et de profiter de l’effet d’aspiration d’un mouvement musical alors dans l’air du temps. Combien de groupes punks ont été signés juste parce qu’ils se disaient punk ? Par charité et manque de temps, pas de noms …
Cet autre Elvis a sorti son premier disque en 1977. Mais lui, on ne peut le soupçonner de surfer sur la bonne vague. D’abord parce qu’il a pas vraiment le look d’un surfeur, et ensuite parce qu’il est quand même d’un niveau bien supérieur à la moyenne pour l’écriture de chansons. Un talent comme le sien se serait forcément fait remarquer. C’est bien simple, Costello, il est pour moi dans le Top 5 des plus grands auteurs anglais (oui, je sais, y’a du monde et de sacrés clients par ailleurs, mais je persiste et signe …). Parce que Elvis Costello punk ? C’est un peu court, même s’il a débuté discographiquement avec ce « My aim is true » en 1977, et si son look de teigneux à costards étriqués pouvait l’assimiler à une scène pub-rock. Mais Costello (Declan Patrick McManus pour l’état civil, c’est son manager Jake Rivera qui le rebaptisera Elvis, comme l’autre, et Costello du nom de sa grand-mère) s’il cherche à se faire un nom dans le milieu musical, n’a rien du punk archétypal : il est marié et fait des petits boulots dans l’informatique ou l’industrie cosmétique.
Clover, le backing band des sessions studio
Sur la foi d’un premier single (« Less than zero »), Costello est signé chez l’indépendant Stiff Records, où il peut enregistrer ce « My aim is true », avec Nick Lowe à la production (la connexion pub-rock, Costello avait commencé à la périphérie du genre), et comme backing band un solide groupe de requins de studio américains, Clover (dont pour la petite histoire, la plupart finiront accompagnateurs de Huey Lewis, l’auteur du carton planétaire « Power of love » sur la B.O de « Retour vers le futur »).
Evidemment, si l’on compare ce « My aim is true » aux disques de l’apogée de Costello trois-quatre ans plus tard, on mesure tout le chemin que le binoclard va parcourir à marches forcées, surtout lorsqu’il se sera dégotté les accompagnateurs de rêve que seront les Attractions. Ici, ça sonne sec, austère, rêche. Sans que ce soit rachitique pour autant. Il y a déjà toute l’infinie palette d’écriture dont Costello est capable. Ce type est un consommateur boulimique de musique (il avouera dans les années 80 en jouer ou en écouter quinze heures par jour, et acheter des dizaines de disques par semaine) capable de composer des chansons dans des styles très différents, voire a priori antinomiques. Et ce premier disque sorti en pleine vague punk n’a rien à voir avec les productions des Damned, Clash, Pistols et consorts. Costello est avant toute chose un songwriter dans le sens le plus pur du terme. Ici, pas d’hymne de révolte adolescente, des chansons. A l’ancienne, serait-on tenté de dire, car elles respectent tous les antiques critères d’écriture : de la mélodie, des couplets, des refrains, de la concison, des arrangements malins. Seule l’interprétation est vive, nerveuse, avec ce phrasé limite arrogant qui sera une de ses trademarks les plus durables.
Tous les genres dans l’œil du cyclone de l’an de grâce 1977 sont abordés, on trouve dans les titres des colorations rock, pop, ska, reggae, jazz, rockabilly, … Comme si Costello s’était attaché à livrer une carte de visite en forme de CV, pour montrer et démontrer de quoi il était capable. Ce disque est fatalement bridé (c’est son premier, le budget n’est pas colossal), mais il y a déjà des titres qui malgré cette rusticité sont déjà des classiques. Le premier single « Less than zero », l’immense « Watching the detectives », les deux avec leur base reggae, le premier (petit) hit « Alison », qui tire vers la ballade jazzy, et puis toutes ces petites vignettes, ces chansonnettes truffées de sonorités chaque fois différentes, l’une dépouillée, l’autre enluminée par des chœurs et des arrangements chiadés …
« My aim is true » va à l’essentiel (13 titres en 35 minutes), beaucoup plus patchwork teigneux qu’album au sens seventies du terme. Ensuite Costello va écrire comme un forcené (13 titres bonus sur la superbe réédition chez Rhino, dont un bon paquet d’inédits), s’éparpiller dans une multitude de genres (la pop très orchestrée, le rock, la country, les funestes jazz et classique, …) publier pendant une décennie des disques la plupart soit bons soit très bons à une cadence infernale, en produire d’autres (et pas des anodins, le premier Specials, « Rum, sodomy & the lash » des Pogues), recevoir l’adoubement des plus grands (deux disques co-écrits avec McCartney) avant comme tous les autres de sombrer dans la redite et l’anodin. Aujourd’hui, il fait partie des centristes du rock, au bras de sa jazzeuse de femme Diana Krall, très loin de ses uppercuts musicaux des débuts …

Du même sur ce blog :
This Year's Model
Imperial Bedroom 
Punch The Clock


MARVIN GAYE - LET'S GET IT ON (1973)


Sex & soul ...

« Let’s get it on » est le … pff, j’en sais rien, le énième disque de Marvin Gaye, les arcanes de ses publications lorsqu’il ne s’était pas encore émancipé de la Motown, sont assez confuses. Autant s’en tenir à sa « carrière solo » (toujours chez Motown, c’est pas simple son affaire), là c’est le troisième. Après l’énorme « What’s going on », et une B.O. (« Trouble man ») oubliée et oubliable d’un film oublié du même nom.
« Let’s get it on » va marquer un nouveau virage dans la discographie de Gaye. Hormis une vague similitude des titres d’album, rien à voir avec « What’s going on », qui était un disque sinon franchement militant et revendicatif, du moins en phase avec son temps. Avec « Let’s get it on », Gaye se « désengage », redevient ce qu’il n’avait en fait jamais cessé d’être, un chanteur de charme. Tout en évoluant dans ce registre. Après le beau gosse des débuts, l’amoureux romantique (ses duos avec Tammi Terrell), le play-boy désabusé trentenaire, place avec « Let’s get it on » au séducteur forcené, au serial niqueur.
« Let’s get it on » est un disque fait pour la baise, un disque qui ne parle que de baise. D’une homogénéité qui pourrait sembler rébarbative au premier abord. Tous les titres ne sont que balancement langoureux, funk très lent, soul lascive. Des cuivres doucement jazzy, des voix, des râles, des chœurs féminins extatiques. D’un morceau à l’autre, les variations sont infimes, et la voix tout en caresses soyeuses est leur dénominateur commun le plus frappant. Marvin Gaye veut plaire, veut leur plaire …
« Let’s get it on » le morceau sortira en single avec un joli succès, suivront plus bas dans les charts « Come get to this » et « You sure love to ball ». Mais dans ce disque de titres siamois, beaucoup plus concept-album que collection de chansons, c’est l’homogénéité de son et de ton qui prévaut. « Let’s get it on » est un tout, à mon sens insécable …
« Let’s get it on », s’il n’est pas à proprement parler révolutionnaire dans la carrière de Marvin Gaye, va se révéler crucial dans sa vie. Chez Gaye peut-être plus que chez n’importe quel autre chanteur, la vie privée se retrouve mise en avant dans les disques. Il faut donc signaler que c’est lors des sessions de « Let’s get it on » qu’il va rencontrer Janis Hunter (16 ans, lui en a 33), en tomber fou amoureux (il existe une version « DeLuxe » du disque, les prises avant et après la rencontre des tourtereaux, les différences, notamment la voix de Gaye sont paraît-il édifiantes), lui faire deux gosses dans la foulée. Petite précision : Marvin Gaye est alors marié à Anna Gordy, son aînée de dix-sept ans mais aussi sœur de Berry Gordy, fondateur, patron, et donc employeur de Gaye. Les disques suivants « I want you » (pour Janis Hunter) et « Here, my dear » (le terrifiant disque noir « du divorce ») seront les prochains épisodes de la saga amoureuse de Marvin Gaye. Dont la vie, les amours, la mort (tué par son père), pourraient donner un film (innombrables tentatives, jamais abouties) laissant loin derrière tous les biopics planplan déjà faits sur des « héros » somme toute bien ordinaires du rock et genres assimilés …

Du même sur ce blog : 
How Sweet It Is To Be Loved By You
What's Going On


RADIOHEAD - OK COMPUTER (1997)


Computer blues ...

Alors là, attention chef-d’œuvre … c’est ce que vous diront avec des trémolos dans la voix tous les maniaco-dépressifs, et tous ceux qui n’écoutent que de mauvais disques.
Non, non, mes petits chéris, il n’y a pas de quoi se relever la nuit. Tout au plus je serai d’accord avec vous pour dire que c’est un disque intéressant, le meilleur des tristos Radiohead. Des types pourtant prometteurs, dont j’attends encore qu’ils sortent un bon disque. Qui ne viendra jamais, ils sont maintenant trop vieux, trop rances, trop perdus dans leur cérébralité neurasthénique …
« OK Computer » est un disque qui n’eut pas grand mal à surnager dans cette seconde moitié des années 90, à la qualité musicale en chute libre (on avait commencé avec Nirvana et fini avec Mumuse, c’est dire l’ampleur des dégâts) et globalement très affligeante. « OK Computer » est un ramassis assez bien torché de tout ce qui pouvait « fédérer » la génération désenchantée comme disait l’autre. Des choses, des sons, des structures de titres déjà entendus mille fois chez d’autres, vaguement ripolinés d’une humeur morose et d’un pathos geignard. Et comme point de ralliement, la voix sous Prozac pleurnicharde de Thom Yorke. Que je ne supporte pas, il y peut rien et moi non plus …
Musicalement, ça tient globalement assez bien la route. « OK Computer » sera certainement le dernier grand disque conçu pour les chaînes hi-fi, avant que l’hyper compression pour mp3 et iPod lamine tout. Les Radiohead et leur producteur Nigel Godrich, de fait le sixième membre du groupe, ont effectué un travail considérable et le plus souvent réussi sur la structure sonore. « OK Computer » est un disque qui s’écoute, qui ne se subit pas. Avec suffisamment de prise de risques pour se démarquer du troupeau indie-rock dans lequel s’ébrouait jusque-là le groupe.
On a souvent qualifié ce disque de « floydien ». Ouais, si on veut, quand bien même « Subterranean homesick Alien » doit autant à Dylan par son titre qu’aux disques solo de Roger Waters des 80’s. Comparaison plus pertinente quand il s’agit des brouillages radios de l’intermède « Fitter happier » et surtout du très « Echoes » « The Tourist ». Rayon seventies, « Lucky » me semble inspiré par le « Red » de King Crimson, même s’il est juste pleurnichard quand le disque de la chose à Fripp suintait le tragique et le désespéré. Les deux titres les plus révérés m’ont toujours gavé, que ce soit le patchwork « Paranoid android » (du folk, du bruitisme, du chant grégorien, etc, etc …, me fait penser au fuckin’ prog ce machin …), et la ballade qui s’énerve sur la fin comme il y en a des milliards de « Karma Police ». J’ai aussi beaucoup de mal avec cette sorte de heavy metal qu’est « Electioneering », et avec la bouillasse free-rock sans intérêt de « Climbing up the walls ».
Le reste, je suis preneur. Avec mention particulière pour « No surprises » la comptine mélodique simple mais efficace, « Exit music for a film », qui réveille le fantôme de l’excellent Jeff Buckley, pour une fois bien chantée (comme quoi il en est capable, mais pourquoi diable alors ces sempiternels funestes gémissements ?) par Yorke, et la pop-rock de « Let down », sorte de « Ruby Tuesday » des années 90.
Au vu et surtout à l’entendu de ce qu’ils ont fait par la suite (curieusement, j’ai toujours apprécié un de leurs plus ignorés, le politisé « Hail to the thief »), il semble aussi que les Radiohead aient voulu conclure avec « OK Computer » un cycle de leur carrière, s’acheminant de façon de plus en plus kamikaze vers l’électronique envisagée par eux de façon quasi lugubre. Rien que pour ça, ce pied de nez à tous les schémas de rentabilité immédiate, ils auront gagné ma miséricorde …

Des mêmes sur ce blog :
In Rainbows



AEROSMITH - TOYS IN THE ATTIC (1975)


Jouets extraordinaires ...

Aujourd’hui, faut vraiment avoir du temps libre et à perdre pour écouter les derniers disques d’Aerosmith. Et pourtant, ce sont toujours les mêmes cinq types qui depuis quarante ans composent le groupe, fait rarissime et peut-être unique parmi tous les grabataires du rock… Et c’est pas faute d’avoir tout essayé pour pas devenir vieux, Tyler et Perry feraient passer Lemmy ou Keith Richards pour des prêcheurs amish, même si forcément, comme les deux Anglais, ils se sont bien calmés maintenant …
« Toys in the attic » est le troisième disque du Smith. Qui est, faute de mieux, un groupe connu aux States, pays assez à la ramasse au début des seventies question groupes de rock. Les Anglais dominent outrageusement le rock mondial à guitares. Les Américains, après la débandade des immensément populaires Creedence, en sont réduits à faire des héros et de gros vendeurs des groupes assez bas du front comme Grand Funk Railroad. Mais le music business américain fourbit ses armes dans l’ombre. A New York, le Blue Oyster Cult balance son heavy metal intello et violent. Au Sud Lynyrd Skynyrd et tout au Nord à Boston Aerosmith sont lancés comme les « Rolling Stones américains », comparaison quelque peu hâtive et flatteuse. Et ces trois groupes vendent du disque. Si le Cult et Lynyrd ont d’entrée sorti des bons disques, les deux premiers d’Aerosmith sont assez quelconques, et ne doivent leurs succès qu’à des ballades (« Dream on ») ou des boogie stoniens un peu « légers » (« Mama Kin ») qui ont grimpé dans les charts.
« Toys … » va les propulser dans la stratosphère des gens qui comptent vraiment. Les ventes se chiffreront en millions, les singles vont cartonner all around the world alors que le groupe était pratiquement inconnu hors des States. « Toys … » constitue un virage radical. Fini la comparaison avec les Stones (même si on comparera beaucoup Tyler et Perry à Jagger et Richards, Toxic Twins vs Glimmer Twins, les lippes de Tyler et Jagger, les montagnes de coke, …). Musicalement, Aerosmith n’a plus rien à voir en 75 avec les Stones. Le propos se durcit très nettement, et dès lors le Smith sera souvent rattaché au courant du hard-rock. Parce que « Toys … », en plus d’être une pièce maîtresse du Smith, est un disque rageur, violent. Les types jouent leur va-tout, n’ont rien à perdre, et vont foncer, repoussant toutes les limites que l’on croyait entrevoir chez eux.
Le Smith se met à composer des chefs-d’œuvre, et pas seulement Tyler et Perry. Hamilton et Whitford apportent aussi leur écot. Plus besoin de meubler le disque avec des classiques moultes fois célébrés, comme ils l’avaient fait précédemment avec « Walkin’ the dog » ou « Train kept-a-rollin’ ». La seule reprise de « Toys … », c’est un obscur titre rhythm’n’blues des années 50, « Big ten inch record ». Servi façon swing jazzy avec orchestre et cuivres. Très mauvais, de loin le pire titre du disque. Mais c’est ce genre de bêtise qui fait tout le charme du reste, allez on y va, on fonce, on verra bien … Parce que le reste, justement, ça déménage. Démarrage sur les chapeaux de roues avec le dragster boogie « Toys in the attic », les voix qui se répondent sur le refrain, le chorus tout en saturation de Perry. Night in the ruts, comme ils diront plus tard …
Du riff qui fissure le cérumen, il y en a … Il faudra enseigner dans les écoles que l’intro de « Walk this way » est une des sept merveilles du rock des seventies, avec son célébrissime riff killer. Le phrasé de Tyler, entre parlé et chanté a fait croire à ceux qui n’en ont jamais écouté que ça ressemblait à du rap. Même si c’est ce titre en version rap par les Run-DMC qui remettra Aerosmith sur les rails (les bons, parce que les autres, ceux qu’on s’envoie dans le pif, ils les ont jamais quittés) au milieu des années 80 quand les Bostoniens étaient devenus des has-been totalement ringardisés. Niveau riff de la mort qui tue, « Sweet emotion », l’autre gros succès du disque, il est pas mal non plus et vient remettre dans le droit chemin le titre après une intro défoncée. Tout comme celui, reptilien de « Adam’s apple », classic hard-rock 70’s …
Tyler & Perry live 1976
Et puis, en s’inspirant (attention, sans copier bêtement) de ce que fait la concurrence, le Smith peut sonner comme Alice Cooper, évident sur « No more, no more » à cause du phrasé de Tyler, proche de celui du sieur Furnier. Il peut aussi aller faire un tour sur les terres zeppeliniennes (la batterie, les intonations de Tyler) le temps d’un « Round and round ».
Aerosmith sont aussi une bande de sacrés défoncés, et l’inconvénient des drogues, c’est qu’à force d’en prendre on finit par faire des morceaux de drogués. Le très psyché mais malgré tout excellent « Uncle Salty » est là pour le rappeler.
Tout disque d’Aerosmith ne serait pas complet s’il n’y avait de la ballade épique et lyrique. Ici, elle conclut le disque, s’appelle « You see me crying », et dans le genre, le Smith n’a pas fait mieux.
Un petit mot sur la production de Jack Douglas, en parfait équilibre entre séduction chromée et vicieux bordel sonore, le cocktail malin qui ratisse un large public tout en ravissant les amateurs de sensations fortes. Cet état de grâce ne durera pas longtemps (les drogues après l’avoir exacerbée te bouffent vite la créativité), mais se poursuivra avec « Rocks », aussi bon que « Toys … » mais en version plus « jolie », plus radiophonique encore … Le reste de la saga Aerosmith incite à la prudence, quelques rares bons disques (« Pump », voire « Get a grip ») se retrouveront perdus dans un océan de mélasse qu’il vaut mieux oublier …


SPIRIT - TWELVE DREAMS OF Dr. SARDONICUS (1970)


Spirit in the material world ...

Un disque quelque peu ignoré et surestimé d’un groupe quelque peu oublié et sous-estimé … l’équation n’est pas simple.
Le groupe d’abord. Spirit, c’est un peu la queue de la comète psychédélique américaine de la fin des années 60. Alors déjà que les dinosaures de San Francisco sont quasiment passés de mode ou ont du plomb dans l’aile, eux commencent leur carrière avec un temps de retard. « 12 dreams … » est en 1970 leur 4ème disque en deux ans, et le groupe peine à se trouver une audience. Un peu le groupe pour « spécialistes », somme toute assez confidentiel, une confidentialité qui durera toute son existence et se poursuivra depuis.
Même si son nom est revenu avec insistance quand certains ont décelé des similitudes plus que troublantes entre les arpèges d’intro de « Stairway to heaven » et celles de « Taurus » sur leur premier disque éponyme. Et puis Spirit a souvent été confondu et réduit à son guitariste Randy California. Un des très rares vrais « héritiers » d’Hendrix. Aussi un des très rares à avoir joué de la guitare avec le gaucher de Seattle. C’était en 1966, dans un des premiers groupes d’Hendrix, Jimmy James & The Blue Flames, et le tout jeune Randy Wolfe (15 ans !) y gagnera son nom de scène donné par Hendrix lui-même. Et le laissera traumatisé à vie par cette rencontre. Car contrairement à la plupart des techniciens lourdauds présentés ou s’autoproclamant « héritiers » d’Hendrix (de Robin Trower à Stevie Ray Vaughan, litanie interminable et en cours), Randy California (et Uli Jon Roth des Scorpions, et là la liste est close) avait compris … Que l’approche d’Hendrix sur le jeu de guitare était avant tout cosmique et mystique, la technique pour la technique étant le dernier de ses soucis. Et le jeu de California n’a rien à voir avec celui d’Hendrix, ce n’est pas comme les autres un imitateur, mais plutôt un disciple. Le principal problème pour Randy California étant qu’il a aussi opté pour une way of life très hendrixienne, et que toutes les drogues qu’il a absorbées en quantités déraisonnables en ont fait un type assez étrange, lunaire et imprévisible.
Déjà, la structure même de Spirit est curieuse, car le groupe compte en son sein un batteur, Ed Cassidy, qui a la triple particularité d’être un batteur de jazz, le beau-père de California et certainement le plus vieux rocker du monde en 1970 (presque cinquante ans). S’ajoutent à la doublette familiale, un bassiste, un chanteur et un organiste. Un conglomérat fait de fortes individualités, et opiacées diverses aidant, prises de becs, querelles d’egos, brouilles et embrouilles seront le quotidien du groupe.
Dans ce contexte, la musique part logiquement dans tous les sens (trois composent, avec une petite prédominance pour California), ce qui n’aidera pas à la « lisibilité » de Spirit. On passe de la pop au folk, des tourneries psyché au strict rhythm’n’blues, des atours jazz aux riffs heavy, parfois à l’intérieur du même titre. « 12 dreams … », déjà le titre et le visuel empestent le concept-album psyché-barré. Mais contrairement à la plupart des œuvres semblables, « 12 dreams … » se tient, les titres sont courts, « cohérents », pas de délires ou d’impros de demi-heure, tout est ramassé, précis, concis (la présence de David Briggs, par la suite producteur attitré de Neil Young explique peut-être cela). Tout dans ce disque n’est pas indispensable, mais des choses comme « Prelude – Nothing to hide » (ballade folk qui vire heavy metal avec ses grosses stridences de guitare), le petit hit pop « Animal zoo » (que les Clash de « Clapmdown » ont dû écouter, là aussi c’est assez troublant), le rhythm’n’blues cuivré à la Chicago – Blood Sweet & Tears de « Mr Skin » (référence au surnom du chauve Ed Cassidy), le rock psyché de « When I touch you » avec son orgue tournoyant, … méritent le détour.
Après ce disque au succès d’estime, la carrière de Spirit deviendra assez chaotique et erratique, le groupe se séparant et se reformant plusieurs fois au cours des années 70 et 80. Aujourd’hui trois de ses membres originaux sont morts (California,  le claviers Locke, et Cassidy), la saga Spirit est définitivement terminée …

MICHAEL MOORE - FAHRENHEIT 9/11 (2004)


Le Moore, pas la guerre ...

« Fahrenheit  9/11 » a reçu la Palme d’Or au festival de Cannes 2004 (jury présidé par Quentin Tarantino, américain controversé dans son pays, tout comme Michael Moore, et donc pas vraiment un hasard). « Fahrenheit  9/11 » est construit autour de la seconde guerre en Irak qui a succédé aux attentats du 11 septembre 2001. Mais « Fahrenheit 9/11 » est un film qui pose finalement plus de questions qu’il n’apporte de réponses … de par sa nature même, ce n’est pas un exposé ex cathedra, c’est plutôt une succession de vignettes plus ou moins édifiantes.
On vient de lui annoncer que "la Nation est attaquée"
Mais est-ce un film ou un documentaire ? Un peu des deux mon général … Il y a un procédé narratif, des personnages que l’on suit, et sinon une mise en scène (dans tous les sens du terme), du moins des séquences préparées, qui peuvent rattacher « Fahrenheit …» au cinéma. Mais c’est surtout l’aspect documentaire (ou documenteur, on y reviendra) qui ressort, par le montage d’images d’archives, d’extraits de journaux télévisés, par l’aspect d’investigation de bien des séquences, par la non-utilisation de comédiens (sauf Moore, on y reviendra aussi). De toute façon, ce que tout le monde a retenu, c’est un des plus violents pamphlets en images adressés à un pouvoir en place. En l’occurrence, le premier mandat de George Bush (W., ou Junior, comme on veut, mais le paternel valait pas mieux, l’Histoire – et le film – l’ont montré) et de son administration. L’existence même de « Fahrenheit … » fait d’ailleurs partie des paradoxes que le peuple américain se plaît à cultiver. Capable de se faire confisquer une élection présidentielle, et ensuite de réagir culturellement à chaud pendant ou juste après des guerres ou des évènements politiques majeurs (voir par comparaison ce qu’on est capable de faire, ou plutôt de ne pas faire, en Europe en général et en France en particulier).
« Fahrenheit » commence par la victoire suspecte de Bush à l’élection présidentielle de 2000, entachée par de nombreuses irrégularités dans l’Etat (crucial pour le résultat) de Floride, gouverné par le propre frère de Bush. Nous est présenté un début de mandat ridiculement calamiteux, avant qu’arrive le générique du film. Ensuite écran noir, bruit de fond des avions qui s’encastrent dans les Twin Towers, et visions de New Yorkais effarés après l’effondrement des tours, au milieu de papiers calcinés qui volent (d’où le titre du film, en référence au livre de Bradbury « Fahrenheit 451 » dans lequel un pouvoir totalitaire procède à des autodafés de livres). On voit aussi la fameuse scène de l’école de Floride, dans laquelle un Bush en visite feuillette un livre pour enfants alors qu’on lui a annoncé que « la Nation est attaquée ». Révélation manifeste du désarroi d’un incompétent face à cette situation inédite et inimaginable.
Michael Moore et une femme dont le fils soldat sera tué en Irak
D’entrée, et c’est un peu là que le bât blesse, on voit qu’on a une charge ad hominem contre Bush. Suivent ensuite les relations ambiguës, tant politiques que commerciales à travers leurs sociétés, entretenues par les Bush père et fils avec l’Arabie Saoudite, patrie de la famille Ben Laden, et le lent mais calculé lavage de cerveaux d’une population pour la préparer (entretien d’une peur à l’attentat par des médias pro-Bush, vote à la sauvette du liberticide « Patriot Act », mensonges sur les armes irakiennes de destruction massive, …) à la seconde guerre contre l’Irak. Tout mettre sur le dos de Bush est un peu facile, c’est quand même négliger le rôle de ses proches (Powell, Rumsfeld, Cheney, Rice) aux postes essentiels du gouvernement, et la pression du lobby militaro-industriel et de ses va-t-en-guerre. Une guerre qui sera sale, longue, et meurtrière (comme si des guerres sans victimes et sans horreurs ça pouvait exister) et son impact sur la société américaine, bravache et patriote au début, de plus en plus gagnée par le doute, y compris parmi les soldats eux-mêmes ou leurs familles). Hasard tragique, Moore dans sa ville natale de Flint (ville industrielle automobile sinistrée, et lieu de son premier film, « Roger & me ») suit le quotidien d’une famille, les Pedersen, qui va par la suite perdre un des ses enfants en Irak. Pendant que déjà, dans l’ombre, des colloques et réunions de grosses entreprises gèrent la fin future de la guerre et se préparent à se partager les énormes bénéfices de la « reconstruction » irakienne.
Séance de micro-trottoir pour pièger un membre du Congrès
« Fahrenheit » est une œuvre partiale. Assumée comme telle, certes. Dont le but est d’empêcher la réélection de Bush en Novembre 2004. En triturant des vérités. Curieux paradoxe, quand on voit que le film dénonce cette désinformation par l’administration Bush. Certes tous les faits et éléments rapportés dans « Fahrenheit » sont probables (24 procès ont eu lieu, tous gagnés par Moore, ce qui ne veut pas pour autant dire que la vérité est toujours de son côté, d’ailleurs des historiens ou des journalistes spécialisés remettent en cause dans les bonus du Dvd certains points avancés par Moore), mais certaines grosses ficelles démago sont pour moi inexcusables. Comment peut-on oser présenter l’Irak d’avant « l’intervention » US comme une sorte de paradis sur Terre, peuplé d’enfants joyeux et d’une population accueillante et bon enfant ? Alors que le pays est sinistré par une guerre (la première du Golfe) perdue, en proie à un embargo terrible de la part des vainqueurs, et sous la coupe d’un Saddam Hussein, dans le Top 10 des plus sanglants dictateurs du siècle … Comment laisser croire que seuls les Républicains peuvent se compromettre avec des lobbyistes belliqueux (Lyndon Johnson a entamé la guerre du Vietnam, il était Démocrate) quand ces lobbies  arrosent copieusement les deux camps lors des levées de fonds pour les campagnes présidentielles ? Comment croire que les quelques témoignages de soldats US seraient représentatifs et majoritaires parmi les militaires déployés en Irak ? Quels sont les liens (les contrats ?) unissant Moore et le prétendu réfractaire caporal Henderson, accompagnant Moore lors des avant-première du film et auteur de bouquins-témoignages sur son histoire personnelle, sans jamais avoir été inquiété par sa hiérarchie militaire ? …
N’en reste pas moins que « Fahrenheit 9/11 » est à regarder, au moins pour avoir une vision alternative de l’Histoire officielle. Même si l’on peut regretter quelques effets faciles (la multiplication de séquences de guerre gore), quelques digressions plus ou moins hors-sujet (les garde-côtes de l’Oregon, les vieux babas-cool pacifistes, …), et une tendance insistante de Moore à se mettre en scène (lors d’interviews, de séances de micro-trottoirs). Pas étonnant que son clone français Karl Zero (même manque d’humilité et même façon de ne regarder l’actualité et la société que par le petit bout de sa propre lorgnette) soit en extase devant le film dans les bonus DVd. Un Michael Moore, qui a tout de la caricature de l’Américain moyen, avec sa casquette de base-ball, ses sweat-shirts pourris et sa bedaine de bouffeur de Big Macs et autre junk-food … mais qui n’en perd pas le sens des affaires pour autant, c’est un businessman, pas un philanthrope, et qui a fait fortune avec « Fahrenheit 9/11 ». Sorti judicieusement, du moins le croyait-il, au moment de la campagne électorale présidentielle de 2004, assorti à la fin de chaque présentation par des appels à voter (sans préciser pour qui, mais quand on a vu le film on sait contre qui), « Fahrenheit » a suscité un buzz énorme (aidé par la Palme d’Or de Cannes), a été vu par des millions d’américains, a déchaîné les passions …
Résultat : Bush a été plébiscité pour un second mandat …
Conclusion : faut pas prendre les électeurs américains pour des cons, ils le sont encore plus que ce qu’on croit  …