THE BIRTHDAY PARTY - JUNKYARD (1982)


Fine party ...

Birthday Party, c’est le groupe de Nick Cave. Et de la plupart des futurs Bad Seeds. Un groupe de jeunesse donc. Assez hors-norme et terrifiant. En un mot extrémiste.
Avec ses potes, l’indéfectible Mick Harvey, Phil Calvert, Howard S. Howard, Tracy Pew, Nick Cave végète en Australie, pays-continent où succès d’AC/DC oblige, le hard-rock bluesy et sauvage écrase tout. Un genre qui n’est pas exactement la tasse de thé des Birthday Party, troupe punky d’amateurs de ce rock qu’on appelait « décadent » (le glam pour faire simple), et de leurs pères à tous, Lou Reed et Iggy Pop. Du premier, Cave retiendra l’aspect littéraire sombre et torturé des lyrics, du second un jeu de scène outrancier et apocalyptique.
Birthday Party 1982
Les Birthday Party (et la copine-muse de Cave Anita Lane) quitteront l’Australie pour l’Angleterre. Une Angleterre quelque peu fantasmée, qu’ils imaginent tout entière sous la coupe de groupes punks ou post-punk. Quand ils arrivent fin 80 à Londres, c’est pour s’apercevoir que Spandau Ballet, Human League et Orchestral Manœuvres sont en haut des charts, que leurs groupes punks fétiches ont pris du plomb dans l’aile ou n’existent plus et que la scène post-tout ce qu’on veut (rock, punk, …), a une audience famélique. Gros coup de blues pour les Birthday Party, qui vont se jeter à corps perdu dans la dope, et pousser au paroxysme un genre qui commence à sortir de l’underground, le rock dit « gothique », issu de la scène batcave. Un genre musical à la base austère et tourmenté, servi par des officiants tout de noir vêtus.
Birthday Party pousseront les curseurs nettement plus loin que la plupart des poseurs issus de ce mouvement. Les messes noires deviendront avec Birthday Party des cérémonies sabbatiques. S’appuyant sur une batterie plus percussive que rythmique, des guitares qui découpent la masse sonore façon scalpel, et un Cave possédé, hurlant, grondant, menaçant, jurant, … au chant. Des prestations dangereuses, voire choquantes, en tout cas très agressives…
Birthday Party est plus ou moins une démocratie dirigée par Cave, chacun apporte sa contribution. A l’écoute de ce disque, on a l’impression que c’est souvent en ordre dispersé, que les gens jouent leur truc sans trop s’occuper de ce que joue le voisin. D’où un son assez unique, hyper sauvage et déstructuré, sur lequel Cave vient déclamer et hurler ses histoires malsaines, glauques et tordues. Une performance d’allumé intégral, bien loin des ballades de crooner déglingo qui feront son succès, voire sa fortune, à partir du milieu des années 80. En d’autres termes, on ne risquait pas d’entendre dans un disque de Birthday Party des duos avec Kylie Kylie Minogue ou PJ Harvey …
Nick Cave dans une imitation d'Iggy Pop
Le disque, enrobé dans une pochette comics madmaxienne (que perso je trouve à chier), œuvre d’un dessinateur underground pote de Cave, renfermait à l’origine 10 titres. Dans l’édition Cd qui maintenant fait foi, on en trouve trois de supplémentaires, l’inaugural « Blast off » (qui porte bien son nom, et évoque effectivement un blast sonore, tout en syncope et hurlements), et nichés en fin de Cd, une version notablement différente de « Dead Joe » et le 45 T sorti en éclaireur « Release the bats », encore plus sauvage que les titres « officiels » et qui on s’en doute, n’a pas grimpé à la cime des hit-parades.
Le disque original est un gros pavé d’agression sonore, manifeste de déglingue rock’n’roll, textes noirs, musique crissante et crispante. Guère de nuances, tout au plus peut-on distinguer deux familles de titres, ceux à base d’incantations lancinantes (« She’s hit »,  « The dim locator », « Hamlet … », « 6’’ gold blade », « Junkyard »,…), et quelques agressions soniques citant des racines rockabilly ou rock’n’roll (« Dead Joe », « Big Jesus trash can », « Kiss me black », …). Le reste oscillant entre noir et sombre, boucan et bruit blanc au service de la prestation vocale théâtralisée de Nick Cave.
« Junkyard » n’est pas un disque « facile », cherche à marquer les esprits par son extrémisme, tente de définir une nouvelle frontière jusqu’auboutiste à la manière d’un « Fun house » ou d’un « Raw power », modèles évidents. L’accueil en Angleterre (et ailleurs) fut tellement enthousiaste (sourire) que des dissensions entre les musiciens entraînèrent la fin du groupe, et le départ de Nick Cave et de celui qui lui resta fidèle (Mick Harvey) vers Berlin, où là les choses seraient claires, exit le « groupe » et place à Nick Cave & The Bad Seeds …

RYAN ADAMS - HEARTBREAKER (2000)


Suicide ...

Ryan (ne pas confondre avec Bryan, le Canadien vérolé et ses infâmes ballades FM) Adams était à la fin du siècle dernier un des noms promis à un bel avenir. D’indéniables talents d’auteur, jugés mal exploités dans un groupe de country alternative (Whiskeytown) réservé aux initiés.
Et quand il annonça son départ du Whiskeytown et le début d’une carrière solo, les rotatives s’emballèrent, et les rumeurs de disques merveilleux à venir se répandirent. « Heartbreaker », paru en 2000, est le premier d’une copieuse discographie solo d’Adams. Et là tout le monde (enfin ceux qui sont censés acheter les disques, vous et moi, quoi) déchanta.
Quoi, ce type, au lieu de caresser l’auditeur potentiel dans le sens du poil, de faire un joli disque d’americana à la Springsteen-Petty-Seger-etc …, balançait un truc rêche et austère. Tiens et puisqu’on parlait de Springsteen, « Heartbreaker », c’est un peu à Adams ce qu’est le « Nebraska » au prétendu Boss. Le genre de disques qui plomberait même une veillée funèbre… attention, j’ai pas dit qu’il était mauvais, d’ailleurs « Nebraska » est pour moi au moins dans le tiercé de tête du gars du New Jersey. Mais bon, pour lancer une carrière sur les chapeaux de roue avec passages radio, clips joyeux et tout plein colorés en heavy rotation, c’est pas vraiment l’idéal …
L’explication, y’en a une, vient du fait qu’Adams venait de se faire larguer par sa meuf (prénommée Amy, un titre porte son prénom), et que vite fait bien fait, il a torché ce disque tout plein de ses idées noires, de ses rancœurs, de son blues d’amoureux éconduit …
« Heartbreaker » n’est pas un disque acoustique, mais c’est tout comme. L’instrumentation est souvent minimale, et dans tous les cas toujours très discrète, on accompagne, on suit la mélodie, on cherche pas à se faire remarquer … En résultent quelques titres quand même bien plombants et austères (« Cal me on the way back home », « To the one », « Don’t ask for the water », …), que n’arrivent pas contrebalancer deux ruades électriques, « To be young » (imitation de Dylan circa 66 ?) et « Shakedown on 9th Street », rockabilly mutant et rageur. Le reste est du country-rock traînard de bon aloi, entendez par là, bien fait, pleurnichard mais pas gnan-gnan.
Parce que le sieur Adams sait écrire, c’est sûr. Tous les titres, quel que soit l’enrobage, sont assemblés à partir de mélodies first class, et bien que guère « bruyants », ont recours à tous les instruments du genre (guitares de toutes sortes, piano, Hammond, …) qui moulinent sobrement au fond du mix. Et quand par hasard la voix d’ange d’Emmylou Harris vient contrechanter sur un « Oh my sweet Carolina », c’est tout simplement magique, et on en arriverait à confondre Ryan Adams avec Gram Parsons …
Evidemment, pareille chose n’a pas affolé les compteurs des chiffres de vente, des disques comme celui-là, il en sortait à la pelle depuis une quarantaine d’années. Le résultat est dans la « ligne du parti », même si perce en filigrane des talents d’auteur et de mélodiste bien au-dessus de la moyenne. Le suivant « Gold », sera plus énergique, plus « consensuel », et sera la meilleure vente de Ryan Adams. Sa propension pour la dive bouteille et autres substances moins licites feront de son auteur un artiste assez ingérable commercialement parlant qui devra se contenter selon la formule consacrée de « succès d’estime » …

DR. JOHN - IN THE RIGHT PLACE (1973)


Le sorcier ...

A l’instar de Robert Johnson, Malcolm John Rebennack, alias Dr. John, aurait-il pactisé avec quelque force maléfique ? Parce que ça a l’air tellement facile pour lui … même dans ses disques mineurs (« In the right place » n’est pas celui qui revient le plus souvent quand on cite ses meilleurs), il y a de quoi rester béat devant quelques-unes de ses trouvailles.
Dr John c’est un peu le savant fou, le type qui dans son laboratoire assemble une formule connue de lui seul, touillant sans relâche sa recette pour arriver à cette macédoine sonore unique, dont on reconnaît tous les ingrédients. On se dit que c’est bête comme chou, et on s’étonne que personne ne l’ait fait avant lui, de picorer dans un siècle de musiques populaires américaines pour y trouver les épices dont il va assaisonner ses titres.
John, John, et John en 1973. Un seul est Dr. (un indice, c'est celui qui a l'air malade)
En plus, pour ce disque, Dr John a réuni en studio rien moins que ceux qui sont souvent considérés comme ses concurrents es groove from New Orleans, les fantastiques Meters, alors au sommet de leur gloire. Et le liant de tous ces titres montre qu’entre ces musiciens ayant bien des choses en commun, il n’y a pas de compétition, mais bien une saine émulation pour tirer les morceaux vers le haut.
Même si l’ensemble fait un peu trop scolaire à mon sens, restant dans des sentiers relativement balisés, alors que Dr John ou les Meters, séparément, ont fait plus fort, plus fou, plus … enfin mieux quoi. Il serait quand même assez vain de chipoter, de chercher l’erreur de cette fine équipe, renforcée par l’omniprésence d’Allen Toussaint, multi-instrumentiste en studio et co-producteur du disque. C’est joué parfaitement, et c’est peut-être bien ça le problème …
N’empêche « Right place wrong time » qui ouvre de façon funky le disque est un classique du bon Dr., que l’on retrouve sur toutes ses compilations dignes de ce nom. Tout comme le suivant, « Same old same old », qui ravive le son de l’indépassable « Gris-gris », premier et meilleur disque de Dr. John. Deux titres de moins de trois minutes. Alors que l’on sait que tous ces types peuvent dérouler du groove beaucoup plus longtemps. Il y a un parti pris dans « In the right place » de faire dans la concision (onze titres en à peine plus de demi-heure), dans l’exercice de style. Quasiment tous les genres de musique noire en vogue dans les années 60-70 sont abordés, le rhythm’n’blues et la soul sont omniprésents, faisant la part belle à des cuivres additionnels (« Travelling mood »), à des chœurs féminins (« Peace brother peace », avec sur cette dernière des accords qui ressemblent étrangement à ceux de « Hard to handle » d’Otis Redding). Dr. John fait des efforts au niveau vocal, rendant presque compréhensible le grognement d’ours qui lui tient lieu de voix, même si quand la mélodie est difficile, il montre ses lacunes (« Just the same »).
C’est bien fait, normal y’a quand même de sacrés clients, mais ça ronronne quand même un petit peu, le « boulot » donne parfois l’impression d’être un peu bâclé (la pochade jazzy et chaloupée de « Such a night »), tout ce beau monde s’amuse bien (le très blaxploitation « Shoo fly marches on » fait très Curtis Mayfield période « Superfly »), poussant même la joke jusqu’à imiter les Stones de « Exile … » (Dr. John et les Meters ont ouvert des concerts pour eux), le titre s’appelle « Cold cold cold » et c’est assez bluffant …
Il y a tellement de talent chez ces gens, que là où beaucoup se seraient vautrés, eux réussissent à faire un disque très correct, et peut-être une des portes d’entrée les plus faciles pour l’œuvre tentaculaire de Dr. John …

Du même sur ce blog :
Gris-Gris
The Very Best Of Dr John 
Locked Down

THE REVEREND HORTON HEAT - THE FULL-CUSTOM GOSPEL SOUNDS OF (1993)


Du boogie woogie avant vos prières du soir ...

A une époque où l’on nous a gavé grave avec les prédictions apocalyptiques de zozos cannibales qui avaient même pas été foutus de prévoir la fin de leur monde à eux, il serait maintenant temps de s’intéresser à quelques cultes païens autrement plus cools. Et pourquoi ne pas réhabiliter la Sainte Eglise rockabilly du Reverend Horton Heat ? Après tout, on en connaît qui s’extasient devant l’Elvis de pacotille Jon Spencer (le type qui se prend pour le King et donc pour forcément quelqu’un qui compte dans le rock, et qui interdit aux gens de fumer dans ses concerts, rock’n’roll attitude quand tu nous tiens pas …) ou les braillards de la Jim Jones Revue, … ou qui vous voudrez qui se réclame de la musique vintage des 50’s, ce genre qui revient épisodiquement à la mode, et dans lequel les Sray Cats avaient au début des années 80 touché le jackpot. C’était pas les premiers, Sha Na Na dans les sixties (les ancêtres de Au Bonheur Des Dames), Crazy Cavan et Robert Gordon dans les seventies, les Cats donc, et puis après … que dalle (qui a dit les Forbans, tu dégages, et vite …), jusqu’au bon Reverend.
Qui n’est pas plus curé que moi, et qui ne s’appelle pas Horton Heat. Mais on s’en cogne, il joue à merveille le rôle du prêcheur électrocuté, traumatisé à jamais par les Cramps. D’où parfois quelques libertés avec les stricts codes du rock’n’roll originel, ni vraiment un puriste, pas franchement un revivaliste. Souvent étiqueté psychobilly (psycho quoi ? on s’en fout aussi, l’essentiel c’est que ça dépote …).
Et pour dépoter ça dépote. La seule limite à la vitesse que ce trio semble connaître, c’est la rapidité des bras du batteur, au taquet tout le temps. D’ailleurs le Reverend est signé chez Sub Pop, label méticuleux qui n’avait pas l’habitude d’engager des poseurs. Fallait des types concernés, et les curetons y vont à fond. Tiens, s’ils ont une drôle de bobine sur la photo de la pochette, c’est qu’elle est pas retouchée par Photoshop, ils se sont immergés dans une rivière glacée pour cette mise en scène de cérémonie baptismale. Des furieux, je vous dis …
Suffit d’écouter le dragster rockab « Livin’ on the edge (of Houston) », la tuerie garage punk « 400 bucks » ou la country épileptique de « Bales of cocaïne » pour s’apercevoir que l’on n’a pas affaire à des enfants de chœur, mais à des types qui jouent comme si le sort du monde dépendait de la conviction qu’ils mettent dans leurs morceaux. Des fois, on a même l’impression qu’ils se mélangent les accords, « The devil’s chasing me » tourne à la jam furieuse, et ce titre peut passer pour le « I’m going home » des années grunge (ceux qui étaient à Woodstock lors du passage de Ten Years After comprendront, même si ici il y a moins de technique et plus de burnes …). Il y a même du strict rock’n’roll (« You can’t get away from me »), du foutage de gueule de l’auditeur qui pense qu’il va avoir un répit quand se pointe « Lonesome train whistle » avec son titre qui empeste la ballade country, mais tu parles Charles, la ballade elle se fait au sprint.
En fait il faut attendre les trois derniers titres pour reprendre sa respiration. « Loaded gin » est un boogie-blues au ralenti qui revisite intelligemment le genre, « Nurture my pig » (une reprise des Locos Gringos, fallait aller la chercher celle-là, et ne me demandez pas qui sont les Locos Gringos) qui a des espèces d’atours jazzy, mais du jazz revisité par un chœur de hooligans, et l’ultime « Gin & tonic blues » qui laisse quand même perplexe (electro-blues spatialisé ? on dirait du Zappa c’est dire si c’est zarbi) et est pour moi la seule bêtise du disque.
Les Reverend Horton Heat évoluent dans un trio strictement basique (guitare, contrebasse, batterie), se passent de tout musicien additionnel en studio, et au fil des ans le personnel a varié autour de l’inamovible Jim Heath.
Le genre de disque quand même, mes biens chers frères, mes bien chères sœurs, autrement plus sympa en ce jour que la fuckin’ messe de minuit avec les mioches et la belle-famille …

THE ZOMBIES - ODESSEY & ORACLE (1968)


Le disque maudit ...

Le plus connu des disques qui se sont pas vendus … et pourtant, c’est pas faute d’avoir été encensé depuis des décennies par toute la crème de la rock-critic internationale, de faire systématiquement partie de toutes les listes recensant les merveilles musicales du rock. Pas faute non plus d’avoir été réédité à maintes reprises sous des formes plus ou moins luxueuses et expended. Rien n’y a fait, et même pas un groupe londonien ou de Brooklyn à la mode trois semaines n’a dû le citer, ce « Odessey & oracle ».
Qui est un bon disque, et même plus que çà. Le chef-d’œuvre d’un groupe à singles de l’Angleterre des sixties. Aussi son chant du cygne. Les Zombies donc. Qui ne se sont pas baptisés de la façon la plus judicieuse qui soit pour toucher un public ado. Mais qui avec leur premier single (« She’s not there ») avaient presque touché le jackpot, et qui vont se lancer dans cette quête du numéro 1 des charts. Et qui n’y arriveront pas, un peu la faute à leurs chansons suivantes, pas aussi bonnes, et beaucoup la faute à la concurrence de l’époque (pas la peine de citer des noms, y’en a trop, et tous plus connus les uns que les autres).
Ils avaient pourtant une tête de premiers de la classe ...
Les années défilant, les Zombies jouent leur va-tout fin 67 sur l’enregistrement d’un 33T, et sur fond de dissensions internes. En gros, ça passe ou ça casse … parce que chez les Zombies, il y a trop de talents au mètre carré pour pas assez de succès, et les egos commencent à s’affronter, notamment ceux de Colin Blunstone (chanteur qui doit partager le micro avec … trois autres membres du groupe), de Rod Argent (claviers) et Chris White (basse), les deux compositeurs du groupe le second plus prolifique, mais le premier écrivant les meilleurs titres. Les choses se passent tellement mal entre eux, et entre le groupe et la maison de disques, qu’une fois l’enregistrement terminé fin 67, le groupe se sépare. « Odessey & oracle » (on n’a même pas pris le temps ni la peine de rectifier la coquille orthographique de la pochette) sortira au printemps 68. Un disque fantôme, sans un groupe pour en assurer la promotion. De toutes façons, les deux premiers singles « Care of cell 44 » et « Friends of mine » se sont ramassés dans les charts. Une sortie du disque a lieu dans l’été aux States, et devant l’enthousiasme d’Al Kooper (sessionman de Dylan, fondateur de Blood, Sweat & Tears, entre autres …) qui ne rate pas une occasion d’en dire du bien, un nouveau single (« Time of the season ») sort aux Etats-Unis et grimpe dans les hit-parades américains. Malgré les sollicitations de reformation, les Zombies ne reviendront pas sur leur décision de jeter l’éponge. Voilà pour l’histoire du disque.
Et la musique dans tout çà ? Quand les Zombies en commencent l’enregistrement, « Odessey and oracle » est conçu comme le descendant direct de deux œuvres emblématiques de l’époque, « Pet sounds » des Beach Boys et « Sgt Pepper’s … » des Beatles. Et les comparaisons ne sont pas exagérément  flatteuses, il joue dans la même cour. A savoir une pop très « écrite », revendiquant l’influence et les arrangements de la musique classique ou baroque, des titres noyés sous des cascades de chœurs et d’harmonies vocales, et un usage immodéré pour le nec plus ultra des claviers de l’époque, le Mellotron. A l’écoute on est stupéfait de la richesse et de la qualité des douze titres (un seul assez faiblard, « Brief candles »). Surnagent du lot « Care of cell 44 », énorme claque de perfection d’entrée, la ballade aérienne « A rose for Emily », la très Beatles-McCartney « Beachwood Park », et l’ultime et grandiose « Time of the season », avec effets sonores à la « Pow R. Toc H. » du Floyd, une mélodie belle à pleurer, un solo jazzy de Hammond, … la petite sœur du « Good Vibrations » des Beach Boys …
Alors revient la sempiternelle question : pourquoi personne l’a acheté quand il est sorti et pourquoi tout le monde s’en fout depuis ? Autant une partie de la réponse tient à l’irrationnel qui entoure la démesure dans le succès ou l’échec d’un artiste, de son œuvre, d’un disque, autant certains éléments de réponse se situent dans la chronologie des faits d’armes de l’époque. Les deux disques auxquels se réfère le plus « Odessey … » (« Pet sounds «  et « Sgt Pepper’s … ») datent lors de sa parution de quasiment un an. Une éternité à une époque où l’innovation musicale se mesurait quasiment au jour le jour. Les Beach Boys sont perdus pour le monde libre avec un Brian Wilson lobotomisé par le LSD, les Beatles enregistrent dans une ambiance délétère (à Abbey Road, tout comme les Zombies) le Double Blanc, disque en totale rupture avec les fanfreluches psyché du Sergent Poivre. Entre-temps sont apparues les grosses déflagrations à guitares signées Hendrix, Cream, et quelques jours après la parution de « Odessey … » les Stones vont sortir « Jumpin’ Jack flash », mettant fin à leur peu glorieux épisode pop et signant un retour tonitruant et définitif vers des sonorités nettement plus burnées. A côté, le Floyd et Soft Machine partent dans le cosmique, ailleurs Zappa déstructure, les hippies triomphent avec leurs impros de demi-heure, Morrison chamanise le rock, … et surtout, dans cette seconde moitié des années 60, le terme revival n’existe pas. Il faut toujours aller de l’avant, ne jamais regarder en arrière, telle est la tendance …
« Odessey & oracle », dès sa sortie, était un disque nostalgique, qui n’était déjà plus de son temps. Qu’il soit assez exceptionnel n’y pouvait rien changer …

MELODY'S ECHO CHAMBER - MELODY'S ECHO CHAMBER (2012)


Plein d'échos favorables ...

Et même un Top 20 dans les meilleurs disques 2012 du NME. Et quand on sait à quel point les mags musicaux anglais goûtent ce qui ne vient pas de chez eux (Melody’s Echo Chamber s’appelle Melody Prochet, elle est frenchie, cocorico !), on se dit que ce disque est vraiment excellent, ou que les Anglais sont vraiment putain de mal barrés …
Donc Melody est de l’ancien pays de Gérard Depardieu, pays qui également ne tarit pas d’éloge sur ce premier disque (en fait son second, son vrai premier sous un autre pseudo étant passé inaperçu). Elle donne, pour faire simple, dans la chanson sixties française, yéyé pour faire encore plus court. Et surtout elle a dans sa manche, ou plutôt en studio, l’atout maître du moment, Kevin Parker, alias le leader maximo de Tame Impala.
Melody Prochet. Dans l'attente de l'ami Ricoré ?
« Melody’s … » est un joli disque, c’est sûr. Qui a quand même tendance à tourner un peu en rond. Il y a un parti pris systématique de noyer la voix dans des tonnes d’effets (d’où le titre ?), la rendant quasi-incompréhensible. Egalement un parti pris de construire tous les morceaux sur à peu près les mêmes mid-tempo. Egalement un parti pris de les noyer sous des arrangements de synthés rétro tournoyants…
La voix de Melody Prochet évoque fortement celle de la disparue chanteuse de Broadcast, on lit ça partout. Soit, j’ai jamais écouté le moindre disque de ce foutu groupe. Moi, ce que cette galette m’évoque, c’est le shoegazing, cette impression d’écouter de la musique la tête sous l’eau, ces vagues de synthés analogiques « liquides » tournoyantes, comme les guitares « liquides » de la bande à Kevin Shields. Ça m’évoque aussi les tableaux impressionnistes, on voit de quoi il retourne, mais les contours restent flous, toutes les touches de couleur se mélangent …
« Melody’s … » n’est pas un disque d’électro, c’est à la base constitué de chansons « classiques » couplets-refrains. D’ailleurs les guitares peuvent rugir comme sur l’intro de « Some time alone », les parties de batterie sont au départ certainement bien réelles, mais sont recrachées et émulées par des machines. Ce qui amène à dire un mot sur le travail de production de Kevin Parker. Qui n’a pas le talent de David Fridman, le metteur en sons de Tame Impala. Même si les leçons ont bien été retenues, Parker a manifestement pris quelques notes durant les sessions de « Lonerism ».
Des choses se distinguent quand même, l’évident single « I follow you », le bon cescendo de « Quand tu vas rentrer » (un des deux seuls titres en français), la comptine-berceuse « Be proud of your kids » (tiens, par association d’idées, je pense à « Kids » ou « Kill your sons » de Lou Reed, le « rock » ou ce qu’il en reste est bien rentré dans la norme …).
Alors peut-être que Melody Prochet qui déjà se situe au cœur de la « tendance » et de l’actualité aura les moyens (elle a étudié des années la musique classique, joue il me semble du violon alto comme John Cale) d’écrire de grands titres (ici, c’est quand même un peu léger, dans tous les sens du terme). Et le résultat, finalement, n’est guère éloigné de ce que faisait un Daho dans les années 80-90, comme quoi rien ne se perd jamais vraiment.
Et ça reste à mon sens très en deçà de Vanessa & the O’s pour le côté sixties yéyé, ou des productions de Burgalat, vrai esthète de la chose pop française rétro avec son label Tricatel, et ses masterpieces comme le « Chrominance decoder » d’April March.
Là, maintenant, Melody Prochet, m’évoque furieusement, même si la musique n’a rien à voir, les débuts d’Emilie Simon. J’espère pour elle qu’elle s’en sortira mieux par la suite et ne finira pas à l’IRCAM …

CHESS PIECES - THE VERY BEST OF CHESS (2005)


Echec et mat ...

Quand on remonte aux origines de ce qu’on appellera plus tard d’une façon générique le rock, on cite quelques poignées d’artistes, blancs ou noirs, qui ont tout déclenché au milieu des années 50 par leurs premiers disques. Si on affine encore plus, il ne reste que trois noms à l’origine de tout : ceux de Sam Philips et des frères Chess, Leonard et Phil. Pas des chanteurs, pas des musiciens, pas des compositeurs. Juste les propriétaires de minuscules studios d’enregistrement qui créeront des labels pour sortir leurs disques.
John Lee Hooker
Pour le premier, ce sera Sun Records à Memphis (Presley, Cash, Perkins, Orbison, Lewis, …), pour les frères Chess ce sera Chess Records à Chicago. Et là la liste de leurs signatures est encore plus imposante.
Cette compilation en deux Cds et 48 titres propose un aperçu de leurs artistes à travers quelques-unes de leurs œuvres marquantes. Partie émergée de l’iceberg, tant le gens signés chez Chess se sont révélés prolixes. Les deux frangins émigrés de Pologne à la fin des années 20 vont par leurs premières signatures à partir de 1947 représenter un nom magique pour tous les bluesmen. Lesquels sont généralement issus du Mississippi (le Delta blues) et vont dès lors se lancer dans une transhumance vers l’Illinois. Un mouvement déjà entamé depuis le début du siècle, Chicago et ses établissements tenus par la mafia étant à peu près le seul endroit des States où ils pouvaient se produire. Avec les frères Chess, il y avait en plus le mirage de l’enregistrement, du fameux contrat, et de la fortune supposée qui va avec.
Howlin' Wolf
Si j’ai parlé de mirage, c’est que les frères Chess étaient tout sauf des philanthropes, mais beaucoup plus les prototypes des requins de la finance qui plus tard ont jeté leur dévolu sur le milieu musical. D’ailleurs la plupart de leurs artistes majeurs n’ont eu d’autre choix que de leur coller des avocats aux fesses pour pouvoir se défaire de contrats léonins et espérer toucher de l’argent et vivre de leur art sous d’autres cieux … Phil et Leonard Chess étaient gosso modo des escrocs, mais qui ont eu un flair assez impressionnant pour dénicher au milieu des cohortes de va-nu-pieds qui les sollicitaient les futures légendes de la musique noire. Car à l’opposé de Philips et de l’écurie Sun, les frères Chess n’ont pratiquement signé que des artistes noirs.
Chuck Berry
Les bluesmen dans un premier temps. Howlin’ Wolf d’abord à travers une licence de distribution, son premier disque étant estampillé … Sun Records (le monde musical était alors tout petit), mais Sam Philips, avec ses artistes et son public quasi exclusivement blancs, ne savait trop que faire de ce nègre à la grosse voix sépulcrale. Très vite, le catalogue s’enrichira de noms aussi importants que John Lee Hooker, Little Walter, Elmore James, Lowell Fulsom, Sonny Boy Williamson, Jimmy Whiterspoon, et, cerise sur le gateau de Muddy Waters et de son alter ego de l’ombre, l’immense Willie Dixon (peut-être le moins connu du lot, mais de fait l’homme essentiel de cette scène blues de Chicago, auteur de l’essentiel du répertoire de Waters, d’une bonne partie du répertoire de quelques autres, producteur, et chef d’orchestre des musiciens du studio Chess). Soit la plus belle brochette de métèques dont se réclameront tous ceux qui depuis 50 ans font des choses avec du rythme et du blues.
Bo Diddley
Mais c’est pas tout. Chez Chess à la fin des années 50, y’a un autre nom qui clignote, et pas qu’un peu. Celui de Chuck Berry. Le pervers pépère du rock’n’roll, celui qui a défini l’usage et le rôle de la guitare électrique dans cette drôle de musique syncopée, et auteur à lui tout seul, allez je vous le fais à la louche, de la moitié des hymnes les plus connus de ce nouveau genre. Et pas très loin du Chuck, on trouve sur l’échiquier artistique du label d’autres adeptes des rythmes chaloupés, comme Bo Diddley et dans une moindre mesure Dale Hawkins (celui de « Susie Q », titre tant de fois repris). Et certains historiens vont même jusqu’à trouver dans le catalogue Chess le premier morceau de rock’n’roll jamais gravé, le « Rocket 88 » de Jackie Breston, dans le groupe duquel on trouvait à la guitare un certain Ike Turner …

Tous ces gens ont écrit suffisamment de classiques pour remplir plusieurs Cds. Ils ont présents sur le premier disque de cette compile avec un ou deux morceaux parmi leurs plus connus. Et si les frères Chess exploitaient sans vergogne leurs artistes, ils prenaient soin de leur (plus très) petite entreprise, et sentant bien que cet engouement pour les formes de musique qu’ils produisaient ne durerait pas, se sont « diversifiés ». Tout en restant cohérents sur la « ligne » du label, ils se sont tournés vers du rhythm’n’blues canaille et festif (Clarence « Frogman » Henry), le doo-wop avec l’approche originale qu’en faisaient Harvey & The Moonglows ou les Jaynetts (« Sally go ‘round the roses », dont l’oubliée Carmel se souviendra pour son gros hit « Sally » du début des 80’s), voire le son tex-mex à base d’orgue (Dave « Baby » Cortez).

Laura Lee
La roue de l’Histoire tournant vite à cette époque-là, Chess s’en remettra dès le début des années 60 au rhythm’n’blues, toutes les figures blues du label étant soit parties sous d’autres cieux présumés plus hospitaliers, soit en net déclin artistique. Ce sont essentiellement ces nouveaux noms que l’on trouve  sur le second Cd, et il faut bien reconnaître, que sans être totalement anecdotique, il y a une sacrée baisse de régime. Les machos diront que c’est logique, le tracklisting étant majoritairement féminin … sauf que ce sont elles qui s’en sortent le mieux. Il y a de sacrées clientes chez Chess dans les 60’s : Etta James, Mitty Collier, Sugar Pie DeSanto, Fontella Bass, Koko Taylor, Laura Lee. Le label s’oriente vers ce que font toutes les maisons de disques de l’époque en matière de black music, exit le blues et place au rhythm’n’blues, à la soul (d’abord orchestrée puis plus dépouillée), et finalement vers des sonorités plus pop et vers la fin de la décennie plus funky.
Petite parenthèse. Il y deux titres sur cette compilation qui font partie de ceux cités comme étant à l’origine du rap. Le « Say man » de Bo Diddley, dont une de ses amies, Sylvia Robinson, qui avec son duo rhythm’n’blues, Mickey & Sylvia (Mickey, c'est Mickey Baker, guitariste de légende tout récemment disparu) reprendra un de ses titres, avant de devenir au tout début des années 80 la patronne de Sugarhill Gang, premier label rap del’Histoire. L’autre titre est encore plus étonnant, c’est carrémént du rap old school. Il s’appelle « Here comes the judge » et est l’œuvre en 1968  d’un comique de télévision, Dewey « Pigmeat » Markham signé par les frangins Chess.
Mais l’âge d’or de Chess est terminé, ce n’est plus le label qui régnait sans partage, et il a dans les années 60, malgré d’indéniables réussites, fort à faire avec des concurrents comme Tamla-Motown, Stax, Atlantic. Lesquels, en plus d’avoir un catalogue d’artistes beaucoup plus étoffé, ont les hits et l’argent qui va avec pour entretenir la machine. Et plutôt qu’artistique, la chute de Chess sera financière, le label sera vendu une première fois en 1972, et à la suite de rachats successifs, fait aujourd’hui partie de la major Universal. Seul le fonds de catalogue est exploité, Chess n’a plus sorti un disque sous son étiquette depuis quarante ans … 

FATIH AKIN - HEAD-ON (2004)


Dans ta face ...

« Head-on » (« Gegen die wand » en V.O.), c’est le film de la consécration pour Fatih Akin, tout juste la trentaine quand il le réalise. Akin est allemand et d’origine turque, et ses racines turques sont omniprésentes dans son cinéma, la plupart de ses films voyant d’ailleurs leurs scènes finales tournées en Turquie, après une histoire qui a débuté en Allemagne. Ce qui est tout sauf un hasard scénaristique, ses personnages, souvent immigrés ou descendants d’immigrés turcs à fleur de peau, allant se « ressourcer », se « retrouver » dans le pays de leurs ancêtres.
Fatih Akin
Akin est un cinéaste « classique » (pas de montage saccadé genre vidéo-clip), fan et connaisseur de rock (pour son personnage principal, quand il le décrit dans les bonus, il cite immédiatement Nick Cave et Iggy Pop), et peu enclin à tourner des films avec des stars bankables (le rôle principal féminin est tenu par une débutante, Sibel Kekilli). L’acteur quasi-fétiche de Akin (ils ont tourné trois films ensemble), c’est le turco-allemand Birol Ünel. Les deux sont souvent comparés à un autre duo mythique du cinéma allemand, Klaus Kinski et Werner Herzog, à cause du jeu affolant de Ünel (il ne joue pas, il devient et il est son personnage), et de leurs relations « particulières » sur le tournage (ils se sont paraît-il battus entre deux prises sur « Head-on »).
Birol Ünel
« Head-on » démarre à San Pauli, le quartier « chaud » et melting-pot de Hambourg, et raconte le destin qui va devenir commun de Cahit (Ünel), la quarantaine punk et destroy et de Sibil, la vingtaine écrasée par toutes les traditions rigoristes de sa famille turque. Après leurs respectives tentatives ratées de suicide (lui s’est jeté contre un mur en voiture, elle s’est ouvert les veines), ils se rencontrent dans le même hôpital. Et d’entrée, Sibil demande à Cahit de l’épouser. Mariage blanc, évidemment, mais juste pour qu’elle puisse quitter son milieu familial qui l’insupporte. Les deux n’ont rien en commun, lui est voie de clochardisation, elle est issue d’une famille plutôt middle-class, ils se jaugent pourtant.
La première partie du film tourne autour de Cahit. C’est lui qui fait évoluer la situation. Revenu de tout (on sait juste qu’il est veuf), entretenant une liaison en pointillé avec une coiffeuse du quartier, picole et coke au quotidien, sans aucun but ni avenir, il va sur un coup de tête accepter ce mariage blanc, peut-être juste pour faire une bonne action dans sa vie et aider un de ses semblables. A ce stade, tout le talent de Akin est d’éviter à ce film de sombrer dans l’étude psychologique à deux euros, ou dans le mélo larmoyant ultra-prévisible (non, les deux ne finiront pas leurs jours ensemble, et n’auront pas de beaux enfants …). « Head-on » est un film tendu, noir et glauque, même si quelques scènes plus légères, surtout dans sa première partie, viennent l’aérer (celles avec l’oncle bonasse de Cahit, celles avec la famille de Sibil, notamment la demande en mariage). Akin avait tourné d’autres scènes de « comédie », présentes dans les bonus du DVD, et qu’il a supprimées au montage, estimant à juste titre que son film y perdrait en puissance et en tension.
La tension entre les personnages est le moteur du film, surtout entre ses deux protagonistes principaux. Tout à fait logiquement quand on a déjà vu évoluer le personnage, Cahit jette Sibil à la rue le soir de leurs noces, et elle commence, c’est une des choses qu’elle revendiquait pour justifier sa fuite du cocon familial, par baiser avec ceux qui passent à sa portée. Mais dans le couple officieux (la plupart des connaissances de Cahit ignorent qu’il est marié) de « colocataires », chacun va finir par s’intéresser à l’autre, faire des efforts, se montrer attentionné, … mais sans consommer le mariage. Le premier à craquer sera Cahit, qui insensiblement va tomber amoureux de Sibil. Ces deux êtres à fleur de peau se « rapprochent » difficilement, maladroitement. Elles met de l’ordre dans le taudis commun qui devient un coquet studio, elle lui prépare de bons petits plats … Lui se conduit comme un grand frère, n’hésitant pas à faire le coup de poing, quand d’autres hommes la serrent de trop près.
Le mariage
Et puis, sur un instant, leur destin bascule. Grossièrement provoqué et insulté par un de ses copains amant de passage de Sibil, Cahit le frappe avec un cendrier … l’homme ne se relèvera pas. Cet accident dramatique est le cœur du film, et on pense beaucoup à Inarritu, qui articule ses chef-d’œuvres (« Amours chiennes », « 21 grammes ») autour de ces évènements accidentels (chez le Mexicain, c’est en bagnole que le destin bascule) autour de ces instants où la fatalité le dispute au hasard …
Cette bagarre mortelle intervient au milieu du film, c’est dire la densité, le sens du juste nécessaire à la dramaturgie qui caractérise « Head-on ». Une dimension dramatique renforcée par un groupe folklorique turc qui joue le rôle des chœurs du théâtre antique et qui intervient en chanson aux moments cruciaux de l’histoire. De même, l’oncle bonhomme de Cahit, qui agit comme son ange gardien et sa conscience, se trouvant toujours là pour l’aider quand son neveu assez imprévisible et caractériel se met dans des situations impossibles.
La seconde partie du film (je vais pas vous la raconter, faut le voir) est centrée sur Sibil qui retourne à Istanbul pour fuir l’opprobre de sa famille pendant que Cahit est en prison  … Avec en filigrane le destin de ce couple brisé, maintenant que chacun sait qu’il est aimé de l’autre.
Sibel Kekilli
Tout le talent d’Akin est de rester à mille lieues du mélo larmoyant, il n’y a pas non plus de happy end ou de spirale tragique inéluctable à la Zola. Outre l’histoire de ce couple improbable, ce qu’a surtout voulu montrer Akin, c’est le comportement de la communauté turque, loin de chez elle en Allemagne, ou « à la maison » à Istanbul. Il y a les déracinés (Cahit, zonard apatride qui a coupé tous les ponts avec ses origines ), Sibil qui rejette violemment tout le poids des rigorismes communautaires (la religion, la société patriarcale, le clan familial, avec père, mère, frère et belle-famille qui représentant tous les niveaux – ou pas – d’intégration dans un pays occidental), et en Turquie l’évolution des mentalités, certains cherchant l’occidentalisation (la cousine de Sibil, très carriériste dans son hôtel de luxe), d’autres perpétrant le difficile équilibre d’un pays en état de déliquescence, coincé entre Europe-mirage économique et traditions musulmanes.
« Head-on » est un film immense, qui évite tous les clichés liées à une histoire d’amour, ce n’est pas non plus un film social qui se perdrait dans une analyse sociologique vite torchée. C’est un film noir, dur, entrelardé de scènes de tendresse et d’humour, mais surtout un film plein de mouvement, de violence, de (beaucoup) de sang, de sexe, de dope, de musiques agressives ou gothiques, porté par deux acteurs excellents, avec mention particulière à Birol Ünel, effrayant de réalisme destroy.
Les mêmes thèmes (l’histoire d’amour, les instants tragiques où tout bascule, le retour au « pays ») seront au programme du quasi-gémeau de « Head-on », le plus apaisé mais également plus noir « De l’autre côté », tourné trois ans plus tard …

JEAN-MICHEL JARRE - LES CONCERTS EN CHINE (1982)


Nuits de Chine, nuits câlines ?

Jarre, c’est un peu le Guetta du siècle dernier… le type qui fait de la musique électronique et que tout le monde connaît. Même s’il y a une nuance, et pas petite. L’un des deux est un musicien.
Même si perso, ce que je préfère de l’œuvre de Jarre, c’est les textes qu’il écrivait pour Christophe à l’époque des « Paradis perdus » et des « Mots bleus ». Et qu’il ait eu du succès avec sa musique électronique de supermarché n’est pas honteux, il était impliqué depuis des années tant dans l’avant-garde musicale que dans celle des technologies électroniques. Il sera en plus assez malin pour se différencier des autres sur le circuit pop-rock , s’orientant dès ses premiers succès vers des concerts événementiels devant des foules considérables plutôt que de banales tournées de promotion dans les salles de spectacle traditionnelles.
Et puis, fin 1981, il franchira encore un pas dans la célébrité en donnant cinq concerts dans la très rigide et fermée République Populaire de Chine. Générant une campagne de com assez irréelle, genre « le premier artiste à donner un concert de rock en Chine ». Bon, Jarre a autant à voir avec le rock qu’un Burger King avec la gastronomie, et les Chinois, déjà à l’époque pas plus cons que d’autres lorsqu’il s’agit de donner dans la dialectique de propagande faisaient preuve « d’ouverture » à bon marché.
En embauchant Jarre, ils risquaient pas une « yellow riot » à la Clash, ni le risque pour la population d’être subvertie par des paroles engagées, puisque Jarre, c’est uniquement instrumental. Ces concerts avaient été une grosse affaire, tractations diplomatiques interminables commencées sous Giscard et conclues sous Mitterand, et avaient tout de l’aventure totale. Les très rares journalistes français autorisés à couvrir l’événement faisant état de conditions techniques locales très précaires, d’encadrement militaire de l’équipe de la tournée et de la presse, d’un public trié sur le volet autour des incontournables dignitaires locaux du PC, lequel public n’était pas autorisé à se lever pendant le spectacle, et devant par des applaudissements polis et dosés au décibel près (des rumeurs faisaient état avant les concerts du public répétant ses applaudissements), destinés à marquer sa déférence pour l’artiste étranger invité, mais aussi sa distance pour cette forme de divertissement toute capitaliste et donc quelque part diabolique.
L’intérêt musical de ces deux Cds, compilation des cinq concerts donnés à Pékin et Shangaï est assez anecdotique, pour plusieurs raisons. Les concerts de Ian Missé Iarre (comme l’annonce la speakrine locale) sont des spectacles son et lumière dont la musique n’est qu’un des aspects, et donc le format DVD est à privilégier au support Cd (ce concert n’existe pas en DVD, ne pas le confondre avec ceux donnés en 2004). Les conditions techniques locales, avec leurs coupures de courant, leurs orages (non, les Chinois n’ont pas entonné « No rain, no rain » comme à Woodstock alors que des trombes d’eau tombaient sur Shangaï) ont fait que les pistes son ont été très largement remaniées en studio, certains titres étant paraît-il même entièrement refaits.
Reste le témoignage d’un événement pseudo-historique, très loin des choses pharaoniques que Jarre donnera par la suite (ils ne sont que quatre sur scène en Chine), passant en revue les titres les plus faciles et accessibles de son répertoire tirés essentiellement de « Equinoxe » et des « Chants magnétiques », intégrant des sonorités locales (« Jonques de pêcheurs au crépuscule »), taquinant des décollages floydiens (« Ouverture », « Souvenir de Chine »), la jouant un peu facilement « rétro » (« La dernière rumba »), singeant le rock à grand renfort de guitare-synthé et batteries Simmons (« Orient Express », finalement pas plus mauvais que ce que faisait Genesis à la même époque).
Les Chinois ont particulièrement apprécié, à tel point que Jarre s’est vu offrir par les autorités de Pékin ... un side-car.

BLUE CHEER - VINCEBUS ERUPTUM (1968)


Lourd ou lourdingue ?

Blue Cheer, c’est le prototype du groupe culte. Qui en plus a réussi à vendre du disque, contrairement à la plupart de ceux gratifiés de ce qualificatif. Et en se coltinant depuis des lustres des avis très divergents. Certains n’hésitent pas à le qualifier de génial précurseur, d’inventeur du heavy metal ou du stoner, d’autres n’y voient qu’une bouillasse sonore de distorsion et de feedback … ce qui si on se penche sur la question, revient à peu près au même …
Blue Cheer est un groupe dérangé et dérangeant. Issu du Ground Zero du psychédélisme (San Francisco), et tirant son nom officieusement d’une marque de détergent, en réalité de l’argot désignant une spécialité surpuissante de LSD. Dont les Blue Cheer furent des consommateurs émérites et obstinés, ceci expliquant  beaucoup de choses par la suite, notamment au niveau sonore. Mais pas seulement. L’histoire (la légende ?) prétend qu’ils étaient six au départ, et qu’au beau milieu d’un concert, trois se retrouvèrent virés et expulsés de scène par les trois autres, Blue Cheer devenant dès lors un trio (sûrement coup de bol, les trois rescapés étaient un batteur, un bassiste-chanteur et un guitariste, ils purent ainsi continuer à faire de … euh, de la musique, pour faire simple). Encadrés et soutenus par les Hell’s Angels de Frisco, les Blue Cheer durent composer avec une violence latente et souvent bien réelle qui accompagnait chacune de leurs apparitions.
« Vincebus eruptum » (attaque victorieuse ? me souffle Google Traductions) est le premier disque du groupe en 1968. Aussi saugrenu dans cette époque qu’un poster de Marylin Manson le serait aujourd’hui dans la chambre à coucher de Christine Boutin. En ces temps-là, qui voyaient la surenchère de titres et de concept-albums immensément cérébraux plein de considérations pacifistes, cosmiques, métaphysiques et existentielles, époque aussi de la technique la plus ébouriffante possible triomphante (les slogans « Clapton is God », ce genre de fadaises, …), Blue Cheer jetaient sur vinyle six titres d’une bêtise, d’un mauvais goût et d’une crétinerie finalement réjouissants.
Dans le genre « jouez ce dont vous êtes capables, j’enregistre et on la garde … », « Vincebus Eruptum » fait figure de modèle et curieusement, alors que l’on peut lire les qualificatifs de boucan punk sous la plume de quelques-uns, d’autres partent de quelques ponts et solos tordus pour déceler dans ce disque les prémices du funeste prog-rock. Je me plais à imaginer le destin d’un Rick Wakeman qui se serait pointé avec ses capes amidonnées à un concert de Blue Cheer et le sort qui lui aurait été réservé par les Hell’s … Le pourquoi du comment de cette « chose » vient surtout, beaucoup plus prosaïquement de l’état dans lequel se trouvaient en permanence les trois freaks et de leurs carences techniques quand même bien flagrantes.
D’ailleurs la moitié des titres sont des reprises et ce sont ces reprises tordues, approximatives et bruyantes, qui ont entretenu la légende et les discussions sans fin autour du groupe. « Summertime blues » de Cochran surtout, ayant conduit Blue Cheer vers les sommets des hit-parades US. Une version lourde, lente, aplatissante, glissant même dans un grand fracas sonore le riff de « Foxy Lady » de Hendrix. A comparer avec l’originale mais aussi évidemment avec la rage nucléaire de celle des Who « Live at Leeds ». Autre reprise, celle du « Parchman Farm » du jazzeux bluesy Mose Allison, rebaptisée ici « Parchment Farm », celle-ci revisitant à mon sens avantageusement le titre et ouvrant la voie à la relecture qu’en a également faite (entre autres) Cactus. Enfin « Rock me baby » de B.B. King devient un blues reptilien et noir, avec une ambiance que l’on retrouvera tout du long de  « L.A. Woman » des Doors (Jim Morrison était fan de Blue Cheer).
Les trois titres originaux, tous composés par le bassiste Dickie Peterson, font figure de parent pauvre. « Doctor please » (la supplique du camé pour l’ordonnance médicale), avec ses solos vrillés en dépit du bon sens et de ce qui se fait à l’époque, est assez lamentable. « Out of focus », qui deviendra en concert un des classiques de Blue Cheer, est le plus rapide, conclu par une purée de pois sonique mugissante. « Second time around », célébré par certains pour son originalité déstructurée, est un trip sauvage perclus de solos le plus souvent imbéciles (à tour de rôle, chacun des trois y va du sien, les deux autres s’arrêtant de jouer).
Il y avait dans « Vincebus … » matière à six titres de trois minutes. Ils seront quasi tous étirés d’autant, surtout ceux « maison » pour qu’au final la durée du disque dépasse la demi-heure. Musicalement, c’est tout de même bien faible … Mais l’intérêt du disque, outre « historique » est ailleurs. Il s’agit surtout d’un gigantesque bras d’honneur à toute une frange du rock qui s’embourgeoisait, devenait consensuelle.
Ici, trois teigneux bourrés de dope balançaient dans un boucan apocalyptique radical  tout le mépris qu’ils avaient pour une musique « bien jouée ». Aucun message … une autre forme de « Communication breakdown » … Mélomanes s’abstenir …

JACKIE WILSON - Mr EXCITEMENT ! (1992)


Jackie Wilson said ...

J’ai des disques dont je ne sais pas ou je ne sais plus pourquoi je les ai achetés. Celui-là, j’ai la traçabilité totale …
Ça a commencé en 82 avec une chanson sur « Too-Rye-Ay » des Dexys Midnight Runners qui s’appelait « Jackie Wilson said », festive et entraînante, que j’écoutais souvent. Et comme y’avait pas Google, je me demandais si ce Jackie Wilson était quelqu’un de réel. J’ai tout juste réussi à atterrir sur Van Morrison qui avait écrit ce titre, et à claquer des billets de cent balles pour acheter ses disques, parce que Van the Man quand on prend ça en pleine poire sans être averti, c’est quand même quelque chose … Puis j’ai appris que Jackie Wilson, c’était un truc phénoménal, mais pas moyen de foutre la main sur un de ses disques dans ma cambrousse …
Et puis, le Jackie Wilson, il a claqué, un de ses titres avec un clip tout en pâte à modeler passait partout, et il sortait des compiles vite faites et mal foutues, tout juste assez bonnes pour se faire une idée du bonhomme. Et je me suis promis, tant les listes de disques à acquérir en priorité devenaient exponentielles, qu’une fois fortune faite, j’achèterais des trucs qui tiennent la route de lui …
Et donc, une fois fortune faite (rire grinçant), j’ai un jour craqué sur un coffret de trois Cds du Jackie Wilson. Et euh, comment dire … j’aurais peut-être dû y réfléchir à deux fois avant de faire chauffer la carte bleue … Pour des raisons communes à tous, d’abord. Un coffret qui se veut rétrospectif et exhaustif, ça laisse forcément passer des choses plus ou moins anodines. Et pour une raison particulière à Jackie Wilson, c’est que plus qu’un autre, il a fait n’importe quoi plus souvent qu’à son tour.
Pas forcément sa faute. Dans la grande tradition des artistes noirs truandés par des managers et un show-biz véreux, il peut viser le podium. A tel point que quand il sera fusillé sur scène par un AVC ou un truc de ce genre en 1975, qui le laissera pendant dix ans dans un état végétatif, sa famille n’aura pas les moyens de payer les soins, alors que sans être quelqu’un qui avait monopolisé les sommets des charts, il avait eu des hits significatifs aux States. Ses soins, c’est Elvis (et ensuite Priscilla, parce que Elvis va mourir avant Wilson) qui les payera. Et pourquoi le King, qui n’est pas vraiment considéré comme un des philanthropes du rock a raqué ? Ben, parce que le King, que certains considèrent un peu trop facilement comme le plus grand chanteur de rock de tous les temps, il avait un jour vu Jackie Wilson sur scène, et comment dire, ne s’en était jamais remis …
Jackie Wilson et un fan de Graceland, Memphis, Tennessee
Parce que techniquement parlant, Jackie Wilson, ce doit être la voix la plus impressionnante à s’être aventurée dans le monde, au sens large, du rock. A tel point qu’il a envisagé à plusieurs reprises durant sa carrière de se réorienter vers le chant lyrique ou l’opéra (figurent sur cette compile quelques titres, airs de classique revisités soul, sur lesquels la démonstration en est faite, mais ce sont loin d’être les plus intéressants). Et quand on sait qu’au début des années 60, James Brown a été poussé sur scène dans ses derniers retranchements et a vu sa suprématie menacée par un Jackie Wilson explosif, grand adepte aussi d’agenouillements, génuflexions et déchiquetant devant des fans transis sa veste trempée de sueur, il faut reconnaître, qu’en plus de la meilleure voix, Jackie Wilson, c’est aussi le meilleur gâchis de carrière jamais vu …
Une carrière entamée adolescent comme lead singer du band jazzy et doo-wop des Dominos de Billy Ward, puis une carrière solo débutée sur les chapeaux de roue avec « Reet petite » (1957), petit hit franchement orienté vers le rock’n’roll, sur lequel il rivalise, juste avec sa technique pure avec l’hystérie d’un Little Richard. Wilson gravite alors dans le sillage de Berry Gordy, co-auteur du titre, un Gordy dont Wilson s’éloignera alors que celui-ci commence à monter Motown, inaugurant par là une série de mauvais choix qui s’avèreront chroniques tout du long de sa carrière.
Wilson cherchera le hit, il en obtiendra bien un sans suite (« Lonely teardrop »), avant de se laisser trimballer, au gré de managers roublards et incompétents, vers du doo-wop lourdement orchestré, des ballades lacrymales pré-soul, du rhythm’n’blues aux orchestrations pharaoniques, tentant de se raccrocher à toutes les tendances, tous les sons à la mode, faisant des duos avec d’éphémères chartbusters ou des gloires sur le retour (Linda Hopkins, LaVern Baker, …), incendiant le temps de quelques titres avec un  orchestre de Count Basie sur la pente descendante des classiques soul (« Chain gang » mais la version de Wilson ne vaut pas l’originale de Sam Cooke), se contentant de prestations vocales irréprochables servies par un cadre musical ultra-prévisible et sans originalité.
Alors que dans le même temps (les années 60) un James Brown radicalisait à chaque disque un peu plus son propos musical, Jackie Wilson se laissait imposer un cadre sonore centriste.
Donc forcément, sur les 72 titres de cette compilation, y’a à boire et à manger, et aussi beaucoup de choses à pousser sur le côté de l’assiette. Ne surnage que la voix de Wilson, comme on n’en trouve qu’une petite poignée par siècle, capable de chanter n’importe quoi. Ce qu’il ne s’est malheureusement pas privé de faire …

BILL CALLAHAN - SOMETIMES I WISH WE WERE AN EAGLE (2009)


New folk ...

On va pas jouer les fins inspecteurs (Harry, … et ceux qui n’ont pas compris gagnent l’intégrale de Don Siegel), mais il y a des indices qui ne trompent pas. Voilà enfin un disque récent (même si son auteur n’est pas de la dernière pluie) où je comprends quelque chose, où il y a une démarche qui me parle …
Et ça commence par la pochette, animalière, champêtre et rustique, avec immédiatement, une pavlovienne association d’idées qui amène à citer des noms comme Neil Young ou le Buffalo Springfield, ce qui on en conviendra, revient à peu près au même. Et naturellement, on n’est pas surpris quand dès la premier titre, on entend les arpèges de guitares en bois accompagnant la voix mâle, welcome autour du feu de camp et en piste pour la séance folk et country-rock de derrière les fagots … Sauf que dans ce genre roots, j’attends strictement plus rien (les bons skeuds, je les connais, ils sont du siècle dernier), et qu’il en faut plus qu’un énième revival baba cool acoustique pour m’attendrir.
Bill Callahan était le leader du groupe Smog que je connais juste de nom, et ceux qui l’accompagnent sur ce disque dont je ne savais également rien, semblent issus d’une scène lo-fi alternative-roots-machin pour moi énigmatique (Daniel Johnston, Okkervil River, …). Il n’empêche que ce « Sometimes … », il est très bien, voire plus.
S’il se réfère à des choses elles parfaitement identifiées, il se dégage une impression rafraîchissante qu’on ne retrouve que chez ces quelques très rares qui savent faire du neuf avec du vieux. Le son est d’une limpidité et d’une clarté remarquables, enjolivé amoureusement par des arrangements de cordes, plus rarement de cuivres, le tout avec un sens de la retenue, de la parcimonie et du bon goût trop facilement oubliés dans les productions à tendance m’as-tu-vu qui semblent aujourd’hui la norme. Ou comment préférer l’utile au futile …
On pense quelques fois à un Bonnie Prince Billy qui se serait levé d’humeur triste et non plus sinistre, parfois à Leonard Cohen à cause de similitudes vocales troublantes (« Rococo Zephyr », « Eid Ma Clack Shaw »), à un Velvet qui aurait quitté les trottoirs new-yorkais pour les collines de Virginie … Grisaille, langueur et monotonie sont au programme, et pourtant on est à mille lieues d’un indigeste pensum avachi …
« Sometimes … » est un disque parfaitement invendable de nos jours, les grabataires qui s’intéressent au genre se contentent juste d’acheter les dernières daubes de Dylan ou Cohen, et ceux qui ont moins de cent ans écoutent des daubes d’un autre genre. Et d’ailleurs de ce « Sometimes … » il s’en est vendu des clopinettes… Pourtant il s’agit d’un disque rare, précieux, d’une intelligence musicale peu commune. Un disque qui n’a pas peur de prendre des risques, s’éloignant de tous les stéréotypes d’une americana consensuelle, pour explorer des contre-temps où la rythmique se fait bourdonnante (« My friend »), sautillante (celle de « Jim Cain » ressemble à celle du « Psychokiller » des Talking Heads). Rarement on a entendu des instruments de la musique classique se mêler avec autant de bonheur à du old folk (et non, les titres « symphoniques » d’ « Harvest » ne constituent pas la référence, ils sont globalement assez moches), ou des titres de dix minutes (« Faith / Void ») s’avérer captivants, combinant mantra des paroles, ambiance à « Song for Drella » de Lou Reed – John Cale, et arrangements merveilleux …
Et vous ai-je déjà dit que ce disque de choses antédiluviennes sonne mo-der-ne, et pas comme s’il était sorti en 1971 ? Oui, je vous l’ai déjà dit …
C’est bon, pouvez aller fumer …

GRAND FUNK (RAILROAD) - GREAT ! (1992)


Du grand bruit ... pour pas grand-chose ?

Difficile de s’imaginer en écoutant cette compile foireuse que Grand Funk (initialement Grand Funk Railroad) fut un groupe qui mettait l’Amérique du début des 70’s à genoux à coups d’incessantes tournées triomphales. Difficile de croire, et c’est pourtant vrai, qu’en 1970, ils furent ceux qui vendirent le plus de disques, plus par exemple que la formidable machine à singles qu’était Creedence Clearwater Revival.
Grand Funk, c’est le groupe quelconque de tous les excès. Il me semble qu’ils furent un jour désignés par le Guiness Book comme le groupe le plus bruyant de tous les temps, avant que d’autres fassent mieux, ou tout au moins plus fort. Dans un monde où le rock de plus en plus heavy convertissait chaque jour des cohortes de nouveaux adeptes, Grand Funk a poussé le volume des amplis à onze, devenant à lui seul le Spinal Tap band originel.
Une carrière commencée sous les auspices des Marshall bourdonnants, dans le sillage de Blue Cheer, Vanilla Fudge et autres Iron Butterfly. Et là où tous les ancêtres du métal hurlant se sont cramés dans la drogue et son corollaire (les interminables jams bluesy auto-complaisantes), les Grand Funk, certes d’une hygiène de vie qui sans être irréprochable était moins destroy, sont devenus une redoutable machine à enquiller des morceaux de trois minutes avec un « gros son ». Méprisés par tous ceux qui voulaient d’un rock « engagé » ou du moins signifiant, ils ont rempli toutes les arènes du Midwest, en agitant tous les plus gros colifichets d’un patriotisme assez rance mais populairement (très) porteur.
Face aux Anglais, qu’ils soient maquillés glam (T.Rex, Bowie, Roxy), ou oeuvrant dans un registre beaucoup plus heavy (Led Zep, qui tournait triomphalement et sans relâche aux States), les Grand Funk se sont posés en héros, le groupe de « vrais américains » qui font du rock. Pas un hasard si leur titre le plus connu est « (We’re an) American band »), scandaleusement absent de cette compile, tout comme leur bonne reprise du « Locomotion » de Little Eva.
Parce que justement, cette compile, elle est très moche. Parue en 1992, à l’heure où le Cd commençait à dépasser le vinyle en termes de ventes, elle est dotée d’un son catastrophique, d’un visuel comment dire … ignoble (insistant sur le fait qu’il y a sur cette curieuse galette aux reflets d’argent 2 fois plus, oui vous avez bien lu, Mesdames et messieurs, 2 fois plus de musique que sur un 33T) ; elle est dotée également de pas de livret, et oublie des titres essentiels, tout en alignant les autres dans un joyeux bordel non chronologique.
Bon, il faut quand même reconnaître que dans le lot il y a des choses très écoutables. Même si Grand Funk, c’est pas l’imagination au pouvoir, c’est tout juste plus imaginatif que Canned Heat ou Status Quo (oui, je sais, je place pas la barre très haut), et le groupe (au départ un trio basique, maintenant ils sont cinq ou six) a pu s’appuyer un temps sur le gros boulot du guitariste-claviers-chanteur-compositeur Mark Farner, capable de trousser quelques hymnes de heavy boogie bien foutus (« Upsetter », « High on a horse », « Are you ready »). Pas toujours très nuancés, les gaillards, quand ils mettent au bout de quelques disques des claviers (« Footstompin’ music »), ils en tartinent carrément leurs titres. Et puis, quand l’inspiration manque, reste toujours les reprises (des Anglais), avec des résultats variables (« Feelin’ alright », déjà entendu chez Traffic et Joe Cocker, ne vaut pas tripette chez Grand Funk) … Ces lourdauds se sont même aventurés dans une version « bizarre » de « Gimme shelter », un des « intouchables » des Stones, et ça sonne comme si Steppenwolf reprenait du gospel. C’est assez déstabilisant, pour le moins curieux et étrange, sans être pour autant à fuir. Le meilleur titre de ce skeud restant quand même la ballade seventies qui s’énerve, et dans ce genre moultes fois célébré, c’est « Mean mistreater » qui s’y colle et ça le fait bien … très bien même.
Le succès énorme de Grand Funk aux Etats-Unis, alors que le groupe était pratiquement inconnu ailleurs a perduré toute la première moitié des seventies, passant de la rusticité sauvage des débuts à une sorte de power rock technique et bruyant, défrichant le terrain pour toutes ces horreurs qui ont vendu par la suite des camions de disques dans le Midwest, tous ces Rush, Nazareth, Kansas, …
Le départ de Farner que l’on croyait l’âme de Grand Funk, ne sera finalement qu’un épisode dans la carrière de ce groupe, qui tourne encore épisodiquement aujourd’hui, seulement la batteur original Don Brewer faisant partie (et encore pas toujours il me semble) du trio originel …