GUILLERMO DEL TORO - LE LABYRINTHE DE PAN (2006)


Alice in Francoland

« Le Labyrinthe de Pan » est à juste titre un des films les plus marquants et les plus célébrés des années 2000 et sera certainement le film de sa vie pour Guillermo Del Toro. Un projet fou que le gros Mexicain avait dans sa tête depuis vingt ans, avant même d’avoir tourné quoi que ce soit.
Quand il commence le tournage au milieu des années 2000, Del Toro est un réalisateur devenu bankable qui a commencé par des films fantastiques « d’auteur » (entendez par là des petits budgets et des demi-succès) culminant avec « L’échine du Diable », avant d’aller à Hollywood mettre en scène des pelloches à gros budget et gros succès (un « Blade », le premier « Hellboy »). Une carrière qui présente bien des similitudes avec celle de Sam Raimi, parti lui des loufoqueries gore des « Evil dead » pour finir avec la série des « Spider Man ».
« Le Labyrinthe de Pan » (mauvaise traduction du titre original espagnol, « Le Labyrinthe du Faune », beaucoup plus adéquat au scénario) raconte deux histoires, l’une se déroulant dans un monde réel, l’autre dans un monde imaginaire. L’histoire réelle se déroule en 1944 dans le Nord de l’Espagne, où la garnison du capitaine Vidal combat au nom du franquisme les derniers bastions de résistance communiste. L’histoire imaginaire est celle de sa belle-fille Ofelia, et de sa quête pour retrouver son statut de princesse d’un royaume parallèle et disparu. Ces deux mondes vont lentement s’interpénétrer et finalement s’affronter lors d’un final cataclysmique.
Même s’il est en partie inspiré par des films comme « Le Magicien d’Oz » ou « Alice au pays des Merveilles », « Le Labyrinthe … » n’est pas vraiment un film pour enfants … ou alors des enfants (très) avertis, il y a certaines scènes bien gore (le défonçage de tête à coups de bouteille du braconnier, la torture du bègue, l’auto-suturation de la joue de Vidal, …) bien nauséeuses, qui risquent de traumatiser le fan de base de Dumbo …
Il y a dans ce film une abondance de détails, de symboles, qui en font une œuvre dont on découvre toujours quelque chose de nouveau à chaque visionnage. Et puis, au cas où l’on n’aurait pas tout compris, parmi les plus de 6 heures ( ! ) de bonus de la version BluRay, moultes explications de Del Toro, dont une version intégrale du film qu’il commente.
Ce film est un patchwork entre monde réel et monde imaginaire, c’en est aussi un entre « cinéma à l’ancienne » et effets spéciaux numériques. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, le monde féérico-cauchemardesque repose beaucoup plus sur des décors pharaoniques construits par des artisans locaux espagnols, certains n’étant utilisés que pour une seule scène (la cité en ruines du début, le train). Le moulin, lieu de l’action « réelle » est un décor. Le numérique n’est utilisé qu’additionnellement pour certains trucages. Le résultat est spectaculaire, et Del Toro n’y est pas pour rien, utilisant une armée de caméras toujours en perpétuel mouvement. Des mouvements lents et ondoyants qui enveloppent les personnages, à l’opposé des montages saccadés et épileptiques trop souvent de mise dans le cinéma d’aujourd’hui. Il y a du Kubrick chez Del Toro, mais un Kubrick qui abandonnerait les grands espaces pour filmer au plus près des acteurs, dans un langoureux ballet qui rend l’atmosphère encore plus oppressante.
Les acteurs livrent de grandes performances, alors qu’ils viennent pour la plupart d’autres genres cinématographiques. Mention particulière à Sergi Lopez, glaçant capitaine Vidal et à la froideur déterminée de Maribel Verdu (Mercedes) , plutôt habituée aux rôles sexy de comédie. Concernant la jeune Ivana Baquero qui joue le rôle principal, celui d’Ofelia, Del Toro a la lucidité de ne pas trop lui en demander, de ne pas faire reposer l’essentiel sur sa seule prestation, et elle se tire des scènes difficiles avec quelques sympathiques mimiques. L’essentiel du casting est espagnol (Del Toro a refusé le tournage dans les studios hollywoodiens), à l’exception de l’américain Doug Jones, spécialiste des rôles très « costumés » et maquillés, c’est lui qui joue ici le Faune et aussi le Pale Man.
L’histoire « imaginaire » explore toutes les symboliques du conte pour enfants. La petite fille qui devient princesse, les épreuves qu’elle doit affronter représentées par les monstres récurrents (l’animal hors-norme, ici un crapaud géant, malgré tout peut-être le passage le plus faible et téléphoné du film, l’ogre, avec la superbe création du personnage du Pale Man un des plus « beaux » monstres des derniers lustres), les soutiens qu’elle reçoit (le Faune qui la guide, les fées-phasmes qui l’escortent), les éléments de pure magie (le livre qui s’écrit quand on l’ouvre, la craie qui trace des portes pour accéder ou s’échapper du monde imaginaire, la mandragore qui soulage les douleurs de la pénible grossesse de la mère d’Ofelia, … ).
Le monde réel est austère, tout en couleurs froides et lignes droites, réglé par des mécaniques inéluctables (les engrenages du moulin, ceux de la montre que Vidal répare et entretient avec un soin maniaque), le monde imaginaire est tout en courbes, « utérin » dit plusieurs fois Del Toro dans ses commentaires (le puits du labyrinthe, la caverne du crapaud, le couloir voûté qui conduit à la salle à manger du Pale Man, la salle du trône du Roi, …), les couleurs sont beaucoup plus chaudes, pour devenir vives (avec un jaune orangé qui domine vers la fin, lors des explosions pendant l’attaque du moulin, ou dans la salle du Trône). Insidieusement les deux mondes se pénètrent, parfois les méchants évoluent dans le même cadre (la parfaite similitude entre la pièce et la table où siège Vidal lors du banquet avec les notables, et la pièce où est installé le Pale Man). Del Toro a même glissé dans le monde réel des éléments qui suggèrent le monde imaginaire, mais bon faut avoir un sacré don de l’observation pour distinguer que les incrustations dans la tête du lit de la mère d’Ofelia et le pommeau de la rampe d’escalier dans le moulin reprennent la forme des cornes du faune, alors que c’est beaucoup plus évident dans la forme de l’arbre mort où se terre le crapaud géant.
Parce que dans ce film Del Toro joue avec les détails d’une façon maniaque (par exemple en rajeunissant et embellissant imperceptiblement le faune à chacune de ses apparitions, à mesure qu’Ofelia progresse dans ses épreuves), et multiplie les allusions lourdement symboliques, notamment religieuses. Quoi de plus normal dans la très croyante Espagne que de multiplier les trinités (trois fées, trois serrures chez le Pale Man, trois épreuves pour Ofelia, …), que le Pale Man (trouvaille absolument géniale) utilise les stigmates de ses mains pour y ficher ses yeux et voir …
Bizarrement, car il s’agit véritablement d’une œuvre majeure à tiroirs, l’aspect historique et politique a été zappé, surtout dans les explications et l’exploitation qui a été faite des thématiques du film. Del Toro lui-même, alors que les allusions sont évidentes, passe très vite (pour ne pas dire qu’il l’occulte carrément) sur cet aspect dans ses heures de commentaires, alors que d’autres sont exposés à plusieurs reprises. Dès les premières images du film, s’incruste sur l’écran « Espagne 1944 », les maquisards dans la grotte lisent un journal annonçant le débarquement des alliés en Normandie. Le lieu et l’époque sont bien définis. Le personnage d’Ofelia (l’innocence, la pureté) ne salue pas (elle tend la main gauche) son beau-père Vidal, le militaire franquiste, ils vont s’opposer tout le film, et elle finira abattue par lui. La scène du banquet donné par Vidal n’a que peu d’importance dans l’histoire du film, mais elle permet de montrer les classes sociales (les notables locaux, l’Eglise) qui soutenaient le franquisme, et leurs représentants sont vraiment traités par Del Toro qui connaît bien l’histoire de l’Espagne de la façon caricaturale qui convient. Et comment ne pas voir dans le personnage et l’environnement du Pale Man (réplique « imaginaire » de Vidal), les allusions criantes au nazisme (la cheminée en forme de four qui brûle derrière lui, l’amoncellement des ossements et des chaussures d’enfants qu’il a dévorés qui rappellent les mêmes amoncellements vus dans les films-documentaires sur les camps de concentration comme « Shoah » ou « Nuit et brouillard »). Le film ayant très vite connu un gros succès en Espagne, il semblerait que Del Toro et tout le staff aient renoncé à mettre en avant cet aspect-là, pour ne pas froisser et raviver quelques susceptibilités dans un pays encore traumatisé de nos jours par plus de trente ans de dictature militaire …
Tiens, comme ça en passant, qu’on ne me dise pas que Tarantino, qui n’a pas les yeux dans sa poche quand il s’agit de piquer les bonnes idées aux autres, ne s’est pas un peu inspiré du personnage de Vidal pour le rôle qu’il a donné à Christoph Waltz dans « Inglorious Basterds ».
Ah et puis pour finir, il y a dans « Le Labyrinthe de Pan » une mélodie inoubliable qui revient plusieurs fois dans le film. La meilleure dans un film espagnol depuis celle de « Porque te vas » dans « Cria cuervos » de Carlos Saura…

THE CLASH - COMBAT ROCK (1984)


Le dernier combat ...

« Combat Rock » est le dernier disque des Clash (l’effroyable « Cut the crap », en fait un disque solo de Strummer sous le prestigieux patronyme étant à oublier). Pour « Combat Rock », le titre en dit beaucoup (trop). Après « Sandinista », on maintient le cap à bâbord toute, lettrage et étoile rouge, les descendants de Karl Marx sont priés de se sentir concernés. La photo de pochette en dit encore plus. Mick Jones porte des bretelles qu’il ne va pas tarder à se faire remonter, Simonon collectionne les tarpés (un à la main, l’autre sur l’oreille), les deux soutenant Topper Headon, complétement détruit par l’héro. Quant à Strummer, il met la main devant ses yeux, certainement pour pas voir toutes les conneries qu’il s’apprête à faire, la moindre n’étant pas de virer bientôt Mick Jones, officiellement pour « divergences politiques » ( ?! ).
Les Clash 82 avec Joe Strummer qui vient de voir "Taxi driver"
Déjà, même si comme les Beatles ou les Stones, les morceaux sont signés collégialement, on trouve facilement qui fait quoi. « Know your rights » qui ouvre le disque avec son Diddley beat, c’est le camarade Strummer qui enquille les slogans gauchos, comme d’autres comptent leurs stock-options. Un titre sorti en single-éclaireur et qui en avait laissé pas mal sceptiques. « Rock the Casbah », c’est aussi du Strummer, le plus gros hit des Clash, et qui, hasard sardonique de l’Histoire, sera plus tard l’hymne officieux des Marines américains lors de la 1ère Guerre du Golfe. Les choses les plus mélodiques, au premier rang desquelles « Should I stay or should I go » (l’autre gros hit du skeud), ou encore l’ânerie sonore « Inoculated city », c’est du Mick Jones pur jus. Le bon reggae « Ghetto defendant », il y a du Simonon là-dessous … Pour les autres, chacun dans la mesure de ses possibilités, et sous le contrôle de Strummer, a amené sa pierre à l’édifice.
Le poster de l'édition vinyle 900 X 600 (ça fout les boules, hein, peter ...)
Rarement pour le meilleur (« Straight to hell » est à sauver, et subira les derniers outrages par une reprise-sabotage du cataplasme branchouille M.I.A., « Atom Tan » totalement bordélique et approximatif, donc très « clashien » mériterait aussi une réévaluation), le plus souvent pour le pire. Des choses comme le pseudo-rap de « Red angel dragnet », le prog-jazz tribal ( ? ) de « Sean Flynn », le ridicule « Overpowered by funk » (non, les Clash ne sont pas les JB’s, et même pas Earth, Wind & Fire pour le coup) sont assez navrantes et indignes d’un groupe qui fut, le temps de quelques mois au début des années 80, le meilleur du monde, tant sur disque que sur scène.
« Combat Rock » est à ranger aux côtés de « Give ‘em enough rope » et « Sandinista » … Qui a dit pas très loin de la poubelle ? … Voyez comme vous êtes ...

Des mêmes sur ce blog :
London Calling


EUGENE McGUINNESS - THE INVITATION TO THE VOYAGE (2012)


Careful with that axe, Eugene ...

En plus d’un nom houblonné, il a un prénom vieillot qui fleure bon les écrivains des siècles passés, et un titre de disque très baudelairien. Si l’on ajoute que le garçon est pote avec Alex Turner des Arctic Monkeys et surtout Miles Kane dont il fut le guitariste du groupe de scène, on situe vite le personnage. Un revivaliste, pour faire simple.
Même si McGuinness ne fait pas les choses simplement. Là où la plupart s’arrêtent aux influences 60’s et 70’s, lui englobe également toutes les décennies suivantes. Ce qui donne au disque ce curieux son, où se superposent les « vieux » instruments, renforcés par toutes les machines rythmiques plus récentes. Avec une prédisposition certaine pour des sons de synthés très années 80 (Depeche Mode, Eurythmics, New Order, ce genre …). Le genre d’accouplement un peu contre nature, susceptible d’aboutir à un cassage de gueule carabiné.
Ce qui arrive quelques fois à ce brave Eugene, notamment sur les deux derniers titres hyper-craignos, l’un (« Joshua ») renvoyant à tous les François hexagonaux de sinistre mémoire (Feldman, Frédéric, Valéry, Bayrou, …), et l’autre (« Japanese cars ») à l’europop bas de gamme des années 80, genre les triomphateurs du Top 50 de Marc Toesca, salut les p’tits clous et toute cette sorte de choses …
Quant au reste, faut voir … ce minot semble doué pour l’écriture, composant des choses assez facilement mémorisables, à mon sens desservies par une voix de tête très trafiquée qui risque d’en rebuter un certain nombre. Au débit également de McGuinnes, des gimmicks un peu trop téléphonés, plus proches de la copie sans vergogne que de la création ou la re-création. On saurait pas que 2012 marque le quarantième anniversaire de la parution de « Ziggy Stardust », des titres comme « Concrete moon » ou « Invitation to the voyage » seraient là pour nous le rappeler, tant ils empestent le glam du début des 70’s (ce qui n’est pas un reproche, hein, mais ça vaut pas du T.Rex ou du Bowie millésimés). Procédant de la même démarche, le pompage à la note près du « Pete Gunn Theme » pour en faire la base de « Shotgun » relève à mon sens plus du foutage de gueule – escroquerie que de la création … Un peu plus subtile est la trame de « Videogame », mais faire une chanson qui fait immédiatement penser à U2 et Simple Minds circa 87-88, est-ce aujourd’hui une bonne idée ?
C’est finalement sur la poignée de titres sur lesquels McGuinness donne vraiment l’impression de se lâcher que sa sauce prend le mieux. Sur l’introductif « Harlequinade », titre qui résume le mieux son assez déstabilisant patchwork sonore, sur l’amusant « Lion » (twang guitar à la Shadows, ambiance d’instrumentaux surf-music, pour finalement virer rockabilly électronique). Et surtout sur les deux sommets du disque « Sugarplum », grand titre sur lequel il n’y a rien à dire, pour moi très au-dessus de la mêlée, et « Thunderbolt » qui n’est pas sans évoquer les meilleurs morceaux du Roxy Music des débuts, et ça aussi, chapeau, y’en a pas beaucoup qui ont osé se frotter à l’originalité  débridée de la bande à Ferry et Eno …
Ce « Invitation … » est le second disque de McGuinness. S’il passe pas bientôt à des choses plus « sérieuses » et plus « conséquentes », il risque tout de même de lasser assez vite son monde, le brave Eugene …

KRIS KRISTOFFERSON - ME AND BOBBY McGEE (1974)


Le touche-à-tout

Kristofferson n’a pas choisi au bon moment, en fait il n’a jamais choisi. Alors qu’il se faisait un nom en tant qu’auteur-compositeur-interprète, il menait de front une carrière d’acteur. Et finalement, plutôt que d’être une star dans un domaine, il se contentera d’une excellente réputation plus ou moins confidentielle dans les deux genres.
Déjà, toute personne non abonnée aux Inrocks ou qui a un minimum de culture musicale, ce qui revient au même, doit réagir au seul titre de l’album. Oui, ami amateur de vieilleries sonores, « Me and Bobby McGee », tu as raison, c’est bien un des morceaux les plus connus de Janis Joplin, sur son ultime et posthume « Pearl ». Et ce titre est signé Kris Kristofferson, qui fut un temps à la fin des sixties son amant, ceci explique cela.
Kristofferson début 70's
Evidemment, le principal reproche que l’on pourra faire à Kristofferson, c’est d’avoir gagné davantage d’argent avec ses droits d’auteur qu’avec ses propres ventes de disques. Sur ce « Me and Bobby McGee », considéré par beaucoup comme son œuvre de référence, on trouve quelques titres repris et portés au sommet des charts par des gens qui sont pas vraiment des inconnus, en plus de Joplin, il y a Presley et bien d’autres pour « Help me make it through the night », Sinatra et une foultitude de crooners pour « For the good times », et Johnny Cash pour « Sunday morning comin’ down ».
Johny Cash, justement. Même si artistiquement il n’était pas au mieux dans les années 60, c’est lui qui avait repéré Kristofferson et l’avait poussé à écrire des morceaux, et ensuite à les enregistrer. Ce qui veut dire qu’on se situe quand même avec Kristofferson dans la galaxie country music. Un genre à cette époque sérieusement malmené par d’autres (le rock à guitares, qu’il soit stonien ou zeppelinien), et qui se trouve à la croisée des chemins : soit se replier rigidement et ridiculement sur son passé (la mafia nashvilienne et tous ses traditionnalistes musicaux), soit « fusionner » (Flying Burrito Brthers, Gram Parsons, Poco, et toute cette litanie de groupe qui mènera au « Hotel California » des Eagles), soit ruer dans les brancards ( le mouvement « Outlaw »). Kristofferson sera avec d’autres (Glaser, Jennings, Nelson, …) une des figures des outlaws, mouvement dont un Johnny Cash qui a été un des instigateurs se tiendra prudemment ( ? ) éloigné, l’Homme en Noir tenant à ménager son public de rednecks …
Alors, oui, Kristofferson ne renie pas les Saintes Ecritures country, il les modernise, travaillant ses textes, instillant ici ou là quelque rythmique « rock » (« Casey’s last ride »), s’ouvrant au folk (l’inaugural « Blame it on the stones »), ne négligeant pas la ballade pour chialer dans sa Bud (l’ultime « Sunday morning coming down »). Les titres sont « écrits », on sent l’influence autant des Stones que de Dylan ou Cohen, et on ne crache pas sur Hank Williams. La voix de feignasse qui s’énerve de Kristofferson fait merveille, la musique sait rester sobre tout en s’éloignant des poncifs du genre (pas de crin-crins couinants et de pedal-steel en avant), cet album assez atypique pour son temps est finalement devenu un classique …
Ce disque aura un beau succès aux States, où il sortira avec un visuel différent en 1971. Il faudra attendre trois ans pour qu’il bénéficie d’une distribution mondiale.

KRAFTWERK - THE MAN-MACHINE (1978)


1984 ...

Et si le meilleur disque fait avec des machines, c’était celui-là, sorti bien avant que les machines prennent le pouvoir sur la création artistique … Kraftwerk fut pendant quelques années à la fin des seventies, un groupe tellement en avance sur son temps que la plupart des musicologues et de ceux qui causaient musique ne savaient trop qu’en penser.
Comme tous les autres, les Kraftwerk n’ont à proprement parler rien inventé. Tout juste ont-ils laissé sédimenter sur leurs premiers disques, des sons et des influences peu souvent usités. Ils ont été les premiers et restent encore parmi les seuls (avec Suicide et Air je dirais) à avoir dépassé le cadre expérimental dans lequel des générations entières de joueurs de disquettes se sont perdus depuis, à savoir produire des sons et des ambiances. Kraftwerk, ce qui change tout, c’est qu’ils écrivaient des chansons. Et des chansons pop. Ils sont fans des Beach Boys (leur premier succès, « Autobahn », plus de vingt minutes au compteur, est une extrapolation électronique de « Barbara Ann » de la bande des frangins Wilson), et des Beatles. Et peut-être plus lucides que d’autres, plutôt que de partir dans une fumeuse quête mystique, cosmique, et finalement comique, comme tant dans le krautrock pour transcender le format chansons (ce qui a invariablement donné des surenchères techniques, les solos de dix minutes, les funestes prog et jazz-rock, …), les Allemands ont fait dans le dénuement.
Les hommes et leurs machines
Avec leurs antiques synthés forcément cheap et uniquement avec eux, ils ont écrit des titres d’une naïveté confondante, et qui bizarrement, ont bien vieilli, ou plutôt n’ont pas du tout vieilli. Enfin, naïveté, c’est pas vraiment adéquat. Ils ont su en plus concevoir tout un monde autour de leur musique, et il n’a rien de simpliste ou de naïf. Krafwerk ne fait pas de sa musique un concept (comme tous les zicos « cérébraux » qu’on nous vend depuis cent ans), c’est Kraftwerk lui-même qui est le concept. Puisant dans le passé leur look (uniformes, coupe militaire, gomina, mélange des symboliques totalitaires nazies et communistes sur l’artwork et le lettrage du disque, rien n’est laissé au hasard …).
« The Man-machine » est un concept-album autrement plus fin et audacieux que, au hasard, « Tommy » des Who ou « Tales from machin » de Yes. Qui fait appel à d’autres visionnaires, évidemment l’univers d’un Fritz Lang pour « Metropolis », les œuvres littéraires d’un Orwell ou d’un Huxley, tous ceux qui décrivaient un monde dans lequel l’homme avait perdu le pouvoir. Cette soumission, cette aliénation, tous ces comportements pavloviens régis par une société de consommation, mieux que personne, Kraftwerk les a exprimés avec ce disque.
Parce que oui, il y a des paroles dans leurs morceaux, elles aussi faussement naïves, niveau quarante mots d’anglais maîtrisés, mais qui en disent au moins aussi long que 3000 vers cryptiques de Bob Dylan. Les titres parlent d’eux-mêmes (« The robots », « Spacelab », « Metropolis », « The model », « Neon lights », « The man-machine »). Les Kraftwerk disent que oui, on nous conditionne comme des robots, que la conquête spatiale n’est qu’une fumisterie pour masquer l’incapacité de l’homme à vivre « naturellement » sur Terre, qu’entasser des gens dans des villes déshumanise la société, que l’apparence physique est devenue un diktat, qu’il n’y a rien de plus flippant qu’une autoroute bien éclairée, et que l’on ne réagit que selon des codes pré ingurgités et non plus spontanément.
Evidemment, c’était pas gagné d’avance, les esprits les plus fins ( ? ) de l’époque ont eu vite fait de taxer les Kraftwerk de néo-nazis ou aimables jugements à l’emporte-pièce du même acabit. Les mêmes qui lors d’un concert s’empressent de gueuler à tue-tête dès qu’un chanteur démago leur demande s’ils sont là… ne jamais oublier que le rock est un des genres musicaux les plus réactionnaires qui soient, de par ses origines et son évolution, servi par une cohorte de mégalos cyniques …
Les Kraftwerk ont laissé leurs ego aux vestiaires, signant collectivement leurs titres, alors même que l’on sait maintenant que tout ou presque était l’œuvre des deux seuls Schneider et Hütter. Les Kraftwerk étaient tellement en avance sur leur temps qu’ils ont inventé le home studio, ayant leur propre structure (le Kling Klang Studio à Düsseldorf, et leur ingénieur producteur attitré Conny Plank).
Et puis, je veux bien trouver génial Aphex Twin, Moby, LCD Soundsystem ou qui on voudra de leurs semblables, mais que le jour où ces gens-là seront capables d’écrire des mélodies comme celles de « The Robots », « The Model » et « Neon lights », on me le fasse savoir. Kraftwerk pourrait faire du Roni Size, du Boards of Canada (que ces minus croient pas que je les oublie), l’inverse n’est pas vrai.

JOHN LENNON & YOKO ONO - DOUBLE FANTASY (1980)


Double peine ?

A trois semaines près (le disque est sorti mi-novembre, Lennon s’est fait flinguer le 8 décembre), c’était un disque posthume. Un Lennon qui de toutes façons était déjà depuis longtemps plus ou moins mort. Depuis « Imagine » (1971) en fait. Une poignée de disques dont il vaut mieux à peu près tout oublier, un « disque de tribunal » (« Rock’n’roll »), le Lost weekend, la naissance de Sean, le claquemurage avec Yoko dans le Dakota Building, et puis, alors que plus personne n’en avait plus rien à secouer du binoclard, il se pointe avec ce « Double fantasy ».
Qui dès sa sortie a suscité bien des interrogations et des grattages de têtes, avant de faire partie du culte macabre du Beatle trucidé. Tout le monde s’était accordé pour dire que le single sorti durant l’été « (Just like) Starting over » était un bon morceau. Pas de problème, plus de trente ans après ça le reste, et c’est un des classiques de Lennon solo, et ce n’est sûrement pas un hasard s’il ouvre l’album. Mais putain le reste, c’est quoi ?
Evacuons d’abord ce sur quoi il n’y a rien à dire de bon, cette fumeuse idée de faire un disque avec Yoko. Et qui plus est, pas le premier, des horreurs comme « Two virgins » ou « Wedding album » du début des seventies, auraient dû convaincre Lennon que sa muse devait être interdite à jamais de foutre les pieds dans un studio. Mais comme le « frère ennemi » Paulo, qui a fait subir à la Terre entière les claviers à un doigt et les chœurs « lost in space » de sa Linda de femme dans les funestes Wings, Lennon a été assourdi par l’amour, voire la dévotion qu’il portait à sa harpie.
Et ce « Double fantasy » n’est surtout pas l’occasion de réhabiliter Yoko , sur laquelle on a dit beaucoup de mal, le plus souvent à juste titre. Et le plus souvent, ça n’avait rien à voir avec la musique. Mais là, elle est responsable, et même carrément coupable de la moitié des titres, même si certains ne sont que des extrapolations de ceux de Lennon. Et comment dire, je suis dans ma période Nadine de Rotschild, je vais essayer de pas être vulgaire … que Yoko soit une artiste, c’est sûr. Elle choquait le Japon plus ou moins médiéval de la fin des années cinquante par des performances punk avant l’heure, bataillant notamment pour la condition féminine, et c’était un combat loin d’être gagné d’avance, et surtout pas dans l’air du temps japonais… mais la Yoko chanteuse, hum … comment dire … dans les moins mauvais moments, on dirait du Nina Hagen en roue libre, c’est-à-dire insupportable.
Et Lennon ? Aux abonnés absents depuis un lustre, ne se livrant que dans des interviews la plupart du temps grotesques, où lui, le type qui ne sortait jamais du Dakota, donnait sa vision du monde comme si on était encore en 1969, parlant de tout, et surtout de sa femme (toujours à ses côtés dans les interviews), de son fils, du pain qu’il faisait lui-même dans son bunker de luxe, et autres balivernes. Celui qui avait été le maître à penser d’une certaine génération avec des fleurs dans les cheveux, n’avait plus rien à dire, était totalement déconnecté de la réalité.
Et musicalement, il faisait du Lennon, essayant  de faire renaître la magie du « Plastic Ono Band » ou de « Imagine ». Quelques fois, il s’en approche (« Watching the wheels » est excellent, « I’m losing you » un peu moins, mais reste correct). Mais le plus souvent, il se vautre, et pas qu’un peu … « Cleanup time » est vaguement funky et surtout très mou, une horreur. Et puis, comme il est devenu un quasi-ermite, il écrit … sur sa femme et son fils, ce qui donne lieu à deux misères sonores, « Oh Yoko » et « Beautiful boy » qui collent aux tympans comme de vieux chewing-gums. Enfin, il peut y avoir débat sur « Woman », ultime scie lennonienne à avoir squatté les ondes, ode à la femme en général et à la sienne en particulier, mièvre et ridicule ballade à l’eau de rose pour moi, grand morceau pour certains Lennon-addicts.
En cette fin 1980, Lennon, qui avait eu un rôle majeur dans le plus grand groupe du siècle, n’était plus que l’ombre de lui-même … Ce disque sans intérêt aura même une suite quelques années plus tard. Yoko Ono (pourtant pas dans le besoin) et le producteur Jack Douglas overdubberont des maquettes abandonnées (et on comprend vite pourquoi) pour ce « Double fantasy », et sortiront un « Milk and honey » d’une qualité musicale en-dessous de tout …




EDDIE & THE HOT RODS - THE END OF THE BEGINING (1994)


Question de timing ...

Eddie & the Hot Rods, c’est un peu l’histoire de la lose made in Angleterre. Apparus trop tard pour être Dr Feelgood et trop tôt pour être les Pistols ou les Clash, Eddie & the Hot Rods seront dans le ventre mou (comprenez les oubliés) du pub-rock, aux côtés des Ducks Deluxe, Mickey Jupp ou Graham Parker.
Les Hot Rods, c’est une bande de prolos soudards et fêtards, grands fans de rock, et d’autant plus fans que ce rock est anglais. Eddie, c’est Barrie Masters, grande gueule et pilier de bar, shouter énergique rarement braillard, en résumé un bon chanteur.
Apparus donc dans la seconde moitié des seventies, on les croira promis à un bel avenir quand un de leurs premiers simples en forme d’hymne, « Do anything you wanna do » tutoiera en 77 les sommets des hit-parades britons. Las, l’(excellent) album dont il est extrait (« Life on the line ») vendra peu, le suivant (pourtant nommé « Thriller », quand je vous parlais de losers …) encore moins, la major qui les avait signés (Island) les lâchera, ils s’accrocheront pourtant, sortiront une paire de disques de plus, mais trop tard, la vague punk était passée par là, les Hot Rods sont déjà des has-been, la séparation aura lieu au début des 80’s, Barrie Masters ira rejoindre les excellents et également peu reconnus Inmates, avant ces dernières années l’obligatoire reformation …
« The end of the beginning » est une compilation copieuse (un Cd plein à la gueule) des premières (et meilleures) années du groupe. Qui s’ouvre évidemment par « Do anything … » et quelques autres demi-classiques. Ça se complique dès le cinquième titre (… sur vingt), une version live sympathique sans plus du classique des Who « The kids are alright », à laquelle est enchaînée celle du « Get out of Denver » de Bob Seger, avec un traitement qui n’est pas sans rappeler le « Johnny B Goode » de Chuck Berry. Un peu comme un refus de tracer sa propre route. Dorénavant, les Hot Rods vont peu à peu, et de façon de plus en plus pathétique au fil des plages, essayer d’être « dans le coup », le son qui marche … en misant sur les mauvais canassons, alors que l’heure est au simplisme musical punk, eux vont partir dans un rock assez heavy, quelquefois même carrément lourdingue, s’entêtant à mettre en avant gros son, grosses guitares, et une technique assez grossière de working class hero qui a bossé ses gammes.
Forcément, quand on n’est pas capable de faire du AC/DC (ils ont tourné en première partie des Australopithèques, ça a du leur donner des idées), on essaye de faire du Canned Heat, ou pire, du Status Quo. Quelques boogies lourdingues (surtout en live) sont donc de la revue, certains tutoyant les dix minutes ( ! ). Et les Hot Rods finissent par jouer correctement un genre musical qui n’intéresse plus personne en cette fin des années 70.
On en arrive même à regretter leur incompétence technique, criante sur un medley live « Gloria / Satisfaction » de leurs débuts, placé en dépit de tout bon sens chronologique à la fin de cette compilation.
Les inconditionnels du pub-rock vont hurler à la profanation des statuettes sacrées, mais bon, cette compile en forme de Best of ne vaut pas un disque quelconque de Dr Feelgood (il y en a eu, et comment ça, j’aggrave mon cas ?). Réservée aux amateurs du genre et aux curieux …

Dr. JOHN - GRIS-GRIS (1968)


Born on the bayou ...

Selon la légende, le brave Ahmet Ertegun, pourtant un type qui faisait plus que bien son boulot de big boss de la major Atlantic, après avoir écouté le premier disque de ce Dr John qu’il venait de signer aurait dit : « How can we market this boogaloo crap? ». Il avait pas tout à fait tort, au moins sur un point. De ce « Gris-gris », il en a vendu que dalle. Par contre, ce disque, c’est pas de la merdouille boogaloo, c’est quand même un sacré truc …
Malcolm John Rebennack alias Dr John est en 1968 un musicien professionnel depuis 14 ans (il en a 28), un multi-instrumentiste, avec une prédilection pour le piano, et qui touche à tous les genres musicaux (on le trouve en studio avec plein de gens, de Sonny & Cher à Canned Heat). Il vient de la Nouvelle-Orléans, mais bosse surtout à Los Angeles.
Amulettes, colifichets, gris-gris et autres pendentifs : Dr John
C’est là qu’il enregistre « Gris-gris », jouant surtout de la guitare à cause d’une blessure à la main qui l’empêche de se servir du piano. Et comme si sa lointaine Louisiane lui manquait, il va la mettre partout sur son disque. Mais pas une Louisiane de carte postale. La musique de Dr John empeste l’odeur fétide des marais, leur moiteur étouffante, et toutes ces vieilles légendes colportées par des générations d’esclaves, le vaudou en particulier. Dr John est accro à toutes ces histoires de sorcières, d’amulettes, de poudres, de filtres, et le doctorat que suggère son pseudo tient plus des rebouteux, charlatans et autres guérisseurs que d’une quelconque faculté de médecine. Il est aussi accro à toutes sortes de poudres blanches, venant plus de Colombie que de pratiques plus ou moins magiques.
Il s’en explique d’ailleurs dès le 1er titre « Gris-gris gumbo ya ya » dans lequel il se présente comme « Dr John, the Night Tripper », et les autres sont farcis d’allusions à des messes noires ou des pratiques religieuses « déviantes », des zombies, des vieilles sorcières (« Mama Roux »), des croquemitaines (Coco Robicheaux dans « I walked on guilded splinters »). Voilà pour les réjouissantes visions cauchemardesques du Dr.
Quant à la musique, on comprend qu’elle ait pu déstabiliser Ertegun qui n’avait pourtant pas les oreilles dans sa poche. Parce qu’à une époque, LSD et autres substances aidant, la musique partait dans tous les sens, celle de Dr John semblait venir d’un autre monde, où personne ne s’était encore aventuré. Une synthèse de tout ce que l’on pouvait entendre à La Nouvelle-Orléans, le jazz bien sûr (avec l’ombre tutélaire de Professor Longhair, mentor de Dr John), le blues, les fanfares dixies et de Mardi-Gras, le swing ou le rhythm’n’blues si particuliers de Fats Domino ou Lee Dorsey, tout ça passé à la moulinette Rebennack, avec ces rythmes chaloupés et feignasses, et ce chant grommelé, quelque part entre Captain Beefheart et Tom Waits. Un Tom Waits dont les 40 ans de carrière sont déjà en filigrane d’un titre comme « Dance Kalinda Ba Doom » et ses incantations barrées.
Les pièces essentielles du disque sont « Gris-gris gumbo ya ya » comme un mix de « Sympathy for the Devil » et « Midnight Rambler » des Stones, l’espèce de calypso chaloupé « Mama Roux » sur la sorcière du bayou, et le définitif morceau hanté « I walked on guilded splinters », qui nous entraîne direct au milieu des alligators du bayou, peuplé de bruits étranges, de croquemitaines, de goules perfides et de zombies errants. Tous les gimmicks d’un Screamin’ Jay Hawkins à la puissance mille.
Ce « Gris-gris » est sans doute le disque le plus jusqu’auboutiste de Dr John. Par la suite, il affinera son style tout en le rendant moins aventureux, plus « accessible », et s’il ne sera jamais un gros vendeur de disques, il deviendra une des références les plus citées par les autres musiciens … Encore en activité aujourd’hui, et d’une façon beaucoup plus intéressante et digne que la plupart de ses contemporains encore en vie …

Du même dans ce blog :
In The Right Place
The Very Best Of Dr John 
Locked Down



CORONADOS - UN LUSTRE (1989)


Epitaphe

Ils auraient pu être … le groupe français d’une génération, ou quelque chose comme ça. Ils ont été les Coronados, pour deux tours de piste, « N’importe quoi » en 1984 et ce « Un lustre », forcément cinq ans plus tard.
Les Coronados avaient tout pour eux. Une crédibilité sans faille, eux les provinciaux de Limoges montés à Paris pour matraquer d’abord, puis peaufiner ensuite leur rock garage. Ils pouvaient compter sur le soutien indéfectible des fanzines, de la presse rock, avaient des fans chez les chroniqueurs de la presse dite sérieuse, tout un buzz patiemment fomenté.
Parce que si leurs prestations étaient violentes et chaotiques, c’étaient des bosseurs. Acharnés, même, d’après ceux qui les ont côtoyé, remettant inlassablement sur l’ouvrage leurs morceaux, fignolant avec un soin maniaque leurs compositions.
Les Coronados, début des années 80
« Un lustre », dans sa version originale, comporte dix titres dont deux reprises et dure demi-heure. Mais chaque seconde compte, on n’est pas dans une configuration d’enregistrement où l’on passe deux heures à régler le matos, et puis on balance les morceaux sans rien toucher et on garde la première prise. Il y a un qualificatif à manier avec précaution que j’ose lâcher, c’est spectorien. Non pas dans le résultat, c’est pas le Wall of Sound ici, mais il y a mille trouvailles, mille gris-gris sonores dans ce disque. Responsables, le groupe et l’ingé-son Didier Le  Marchand, au pedigree impressionnant, qui a traîné en studio avec foultitude de gens, de la scène rock et alterno française (Little Bob, Road Runners, Stinky Toys, Pigalle, …), jusqu’au gotha du rock mondial (Prince, Dylan, Michael Jackson, Miles Davis, Patti Smith, Peter Tosh, Kraftwerk, …). Chaque titre est conçu indépendamment des autres, il n’y a pas d’unité sonore dans le mix, les arrangements très nombreux sont chaque fois différents, les textes alternent français (le plus souvent) et anglais, la voix n’est jamais utilisée de la même façon. Et miracle, ce disque ne sonne pas comme un patchwork, un collage contre nature de bric et de broc, il y a derrière tout cela une impression d’homogénéité qui se dégage.
Il y a un choix délibéré de mettre les mélodies en avant, au détriment du mur de guitares crasseuses qu’on serait en droit d’attendre, certains titres n’évoquent en rien le rock garage, c’est de la pop first class (« Un lustre », « Encore », « Inutile de dire », « Pas de raison de se plaindre », …). Il y a aussi cette envie d’afficher des racines, de montrer d’où l’on vient musicalement (le tex-mex de « Collectionneur maniaque », le rock hardcore de « Chienne de retour », le garage psyché de « Comment croire … »). Les reprises, on sent aussi qu’elles ne sont pas là par hasard, soigneusement choisies, un titre de Muddy Waters – Willie Dixon (« I live the life I love ») traité façon Cramps, un shot de rock’n’roll brut et sauvage signé Gerry Roslie, le furieux chanteur des Sonics (« I’m gonna dance ») …
Dès la sortie du disque, tout le « réseau » se mit en branle, les articles dithyrambiques fleurirent et … le disque se ramassa. La « faute » à une parution sur un tout petit label indépendant, qui n’avait pas les moyens d’affronter la concurrence des majors derrière des Rita Mitsouko ou des Mano Negra alors au sommet de leur popularité, en attendant le raz-de-marée imminent des « Sombres héros de la mer » de Noir Désir. Les jours des Coronados étaient dès lors comptés, le groupe se sépara l’année suivante.
« Un lustre » a été réédité avec un bonus (« Un lustre … et plus »), tout comme leur premier (« N’importe quoi », plus rock, plus garage, plus basique), et les deux Cds présentent à peu près l’intégrale des enregistrements des Coronados. En bonus sur « Un lustre », on trouve notamment une superbe ballade (« La disparition des possibles ») et deux versions live ultra sauvages et destroy de classiques de la Tamla (« Money ») et Screamin’ Jay Hawkins (« I put un spell on you »), avec le renfort au chant (enfin, façon de parler, c’est chanté atrocement faux comme d’hab) de Patrick Eudeline.

KENNY PRICE - THE SHERIFF OF BOONE COUNTY (1971)


Un tour à la campagne ?

J’ai quelques disques étranges, dont je me demande encore pourquoi et comment je les ai un jour achetés. Tiens, celui-là par exemple.
Même Audrey Pulvar, rédactrice en chef des Inrocks (c’est dire si elle doit-être balèze en rock), elle doit pas le connaître, Kenny Price. Moi non plus, d’ailleurs. Et là où j’en ai retrouvé le plus sur lui, c’est sur un site américain consacré aux chanteurs (généralement morts) oubliés (non, ils parlaient pas de Renaud ou d’Hugues Aufray, voyez comme vous êtes). C’est dire si Kenny Price tout le monde s’en tamponne.
Mais qu'en penserait Karl Lagerfeld de ces fringues ?
Et comme c’est lui le gros plein de soupe sur la pochette et qu’il s’habillait toujours euh … étrangement, il m’étonnerait fort que quelque groupe de jeunes de Brooklyn lance un de ces quatre un Kenny Price revival. Kenny Price empeste le Sudiste réac (pléonasme) fini à la Bud. C’est un gars qui n’a strictement rien inventé, moulinant avec opiniâtreté sa country pur jus …
Bon, j’ai écrit country … il reste quelqu’un encore ? En fait, c’est pas que de la country, le type se ballade à l’occasion sur quelques genres connexes. Et il se ballade assez facilement, il a une super voix le gros plein de soupe. A peu près la même sur les chansons larmoyantes que celle d’Elvis 1er le Gros dans sa période Vegas, comme quoi pour les belles voix graves et profondes, l’embonpoint ça aide … Particulièrement frappant sur « Something to believe in » ou « Tell her to love her ». Sinon, l’essentiel du reste, c’est pour faire guincher dans les rades du Tennessee, et là il met le paquet , le Kenny, les pedal-steel, les crincrins, comme si on était toujours en 1953 … c’est pas l’imagination au pouvoir, ceci étant mais c’est de la bonne country old school. Tiens, en parlant de old school, y’a même un titre zarbi « Him Jim Bill and me », c’est une sorte de ballade ou il chante pas, il cause juste le Kenny Price. Si ça se trouve, il a inventé le rap sans s’en rendre compte et personne s’en est aperçu. Il s’essaye même au country-rock sur un titre (« Alice in Wonderland », mais n’allez pas croire qu’il a gobé des acides, c’est pas le genre de la maison), un peu ringard il est vrai, et qui fera pas se relever la nuit tout fan de Gram Parsons normalement constitué …
Un disque globalement amusant (puis de toute façon il dure même pas demi-heure, on a pas le temps de s’endormir), même si comment dire, quelque peu suranné.
Kenny Price est mort oublié dans les années 80, trouver ses disques aujourd’hui relève du prodige. Il semblerait que ce « Sheriff of Boone County » ait été réédité en Cd en des temps immémoriaux…